‹ Histoire des pasteurs du désertChapitre 25 sur 96 · UT. VIII, CHAP. I · texte numérisé non relu

UT. VIII, CHAP. I

prophètes eussent pu rallumer l'enthousiasme par un concours inattendu de victoires et de prodiges. L'abattement physique et moral des Cévenols était bien naturel. Forcés, par un despotisme inouî^ de s'insurger contre Louis XIY , ils avaient espéré dans la sympathie des nations protestantes j dont ils formaient comme une légion aventurée; mais, pendant deux ans d'une lutte héroïque , ils n'en ont reçu aucun secours. Leurs puissantes sœurs sont sans entrailles pour leur infortune, et leur insensibilité religieuse semble leur avoir ravi même le sentiment ée leur intérêt politique. Les princes et les seigneurs qui les gouvernent n'ont qu'un superbe dédain pour cette insurrection de pâtres. De leurs flottes qu'ils attendaient, ils n'ont aperçu qu'un seul vaisseau , chargé des dons pieux des exilés ; encore ne s'est-il montré dans le golfe que pour disparaître aussitôt, comme une raillerie du sort. Les états protestants n'ont en Languedoc d'autres représentants que deux ou trois anglais, soldats hardis, que l'instinct d'aventures qui tourmente leur race a conduits dans l'insorrection , où ils servent vaillamment parmi les gardes de Roland et de Cavalier. Mais les régiments réfugiés, qu'on annonce toujours, n'arrivent jamais. Sans doute ils voudraient voler au secours de leurs famines , ces libérateurs de l'Angleterre, ces conquérants de l'Irlande; mais on les retient peut-^étre.Etpuis, leur invasion est-elle aussi très-praticable ? Peuvent-ils franchir les Alpes et le Rhône ? La plage est plus ouverte , mais est-elle plus accessible ?

Les Enfants de Dieu avaient espéré le concours des bourgeois ; mais ces marchands craignent de

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compromettre leur industrie ou de rabandonner pour Tinsurreclion. Quelques-uns donnent leur or, mais aucun leur sang. S'ils avaient seulement tourné leur meule en silence; mais, désolés d'une guerre qui trouble leur négoce , ils ont eu la lâcheté de renier , d'insulter , de maudire ceux qui combattaient et mouraient pour leur foi. La noblesse, plus infidèle encore, n'a répondu à l'appel de Roland qu'en s'armant, lorsqu'on le lui a permis, contre les Enfants de Dieu. Ils se trouvent donc seuls, sans secours, sans sympathie, au-dedans comme au-deliors , isolés du monde. Dans leur gigantesque lutte, ils ne peuvent que succomber. Leurs victoires ne retarderont que de quelques jours l'heure fatale; d'ailleurs, aucun hasard ne seconde leurs eflorts. Toutes leurs combinaisons ont été rompues comme par un pouvoir surnaturel; une invincible fatalité semble planer sur leurs têtes. Tous paraissent inévitablement dévolus au martyre !

Telles devaient être dans leur douleur, telles étaient leurs tristes pensées et leurs légitimes plaintes. Ces réflexions, qui n'abattaient pas les forts j justifiaient le découragement des faibles et coloraient l'infidélité des traîtres; elles les rendaient plus attentifs à la séduction : c'est un ennemi nouveau, le seul même qu'ils aurontà combattre à l'avenir. Guerriers simples et rustiques , leur épée, qui avait vaincu les bataillons, était impuissantecontre les amorces du Tentateur. Ce serpent des cours prit pour organe la noblesse. Les seigneurs, n'étant ni les lléros, ni les vainqueurs de l'insurrection, se propoaèrent d'en devenir les pacificateurs. La honte

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qu'jk ressentaient de la gloire de ces pâtres, l'appât des récompenses du roi, et sans doute aussi un sentiment d'humanité, leur inspirèrent, de concert, ce fatal projet.

Le premier qui Texécuta fut un petit châtelain, tenté de deux mille livres , âgé de soixante ans, des environs de Saint-Germain-de-Calberte , nommé M. de Yalotte. Sa femme, d'un caractère plus viril , vivait , avec ses quatre filles , réfugiée à Lausanne. Deux de ses fils servaient dans les régiments exilés; un troisième, resté près de son père, avait abjuré comme lui. C'est ce Gibertain qui , pour avoir combattu an Champ-Domergue , reçut une lieute* nance dans les dragons de Petit-Languedoc, récemment appelé dans les Alpes. Tous les jours Valotte devançait l'aurore à l'église, demandant ins« tamment les sacrements an curé Louvreleuil, qui néanmoins ne voulut l'admettre à la communion qii^après une é|kreuve de dix-huit mois. Enfin, muni d'un certificat de catholicité, il se rendit en pèlerinage à la Sainte-Baume, et visita toutes les madones de la Provence. Il fut encore quinze jours à Mende pour gagner le jubilé de l'année sainte , qui est la première du siècle. Puis, entendant déjà sourdement gronder l'insurrection , ce faible vieillard résolut tout à coup^ dans son effroi , d'éviter l'orage en quittant le monde. Dans son pèlerinage , il avait vu la solitude de Saint-Sixte, à une demilieoe de Beaucaire; deux gentilshommes oubliaient dans cet ermitage les pompes de la cour et le tumulte des camps; Yalotte s'établit auprès d'eux, et ne tarda pas à s'en féliciter; car, selon ses prévisions, l'insurrection éclata dans ses montagnes

tW BsritBi SCS (UTcns K cCiur.

-nini'i-i ■ suQbieiiretuemeDt elle vint te troubler dans AcàLua. Le prophtrte Mandagout. alUnt acheter .fc» irmes « BÛucaire . et . après lui . d'autres chefs ,-i-in tj'T-i.i paiiint dius les environs, visitèrent kur Aaci«a atni. Le tremblant ermite. Soupçonné d"tnteLlisence avec les rebelles . Valutte se bâta d'aoner son désert, trop voisin Ju théâtre de la se retira k Marseille. I.e bruit de la dé- TastatioadesCévennes étant parvenu à ses oreilles, U crut les caïuisards rt-duils .1 reLirémîté, et par conséquent disposés â des accommodements. Il i-ésolut d'entreprendre leur soumission volontaire, espérant obtenir par là non-seulement l'oubli de sa conduite ambigur. mais encore les récompenses de la cour et les bénédictions du Languedoc. Plein de son rêve ambitieux, il se rend à Nismes, et part dans une caU-che de lou;ige; mais, au-delà d"Ucbau, tirant de dessous sa robe un pistolet, il contraint le cocher tremblant à le conduire vers Nages, ou Cavalier avait célébré la Pàque (avril 1704). Des qu'il aperçut son camp , il renvoya la voiture, et s'avanra seul, à pied, vei-s les vedettes camisardes. Elles conduisirent devant leur chef l'imprudent ermite. Ses propositions parurent étranges, après les victoires de Marlignargues et de Salindres. Cavalier, sans doute irrité de son apostasie et de sa tentative d'embauchage, le fit aussitôt passer parles armes, (i)

Pendant que Valette payait de sa vie sa malheureuse entreprise , un gentilhomme d'Uzès en tentait aussi l'exécution, mais avec plus d'habUelé, de

V>) LOBTnlsnil

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grandeur et de vertu. Il se nommait Rossel, baron d'Aigalliers. Depuis la révocation, ses parents, bien que protestants fidèles, avaient acheté, par une feinte conversion , le droit de vivre en repos dans une patrie dont leur cœur n'avait pu s'arracher. Mais l'austère jeune homme, incapable de cette faiblesse , excusable en des vieillards, s'exila courageusement , et suivit Guillaume d'Orange en Angl^rre. A la paix, son père étant mort, il accourut auprès de sa vénérable mère, dont les tendres supplications le retinrent pour qu'il lui fermât lesyeux. Il resta , par pitié filiale, mais sans condescendre à nul acte de catholicité, sans même daigner contenir ses sentim^ts ni ses discours, dont l'imprudente générosité lui suscita l'inimitié de Bàville et. de l'évêque d'Uzès. Le spectacle des tragiques luttes de l'insurrection redoubla ses religieuses et patriotiques anxiétés ; car, nature austère et candide, il confondait dans son amour sa mère, son pstySy son roi, son Dieu. Mais la révocation avait rendu contradictoires ces devoirs, dont l'accord eût fait sa félicité. Français et protestant, chrétien et gentilhomme, il ne pouvait servir son Dieu sans irriter son roi , ni servir son roi sans irriter son Dieu. De là, dans son cœur, un combat mortel. Il voulut concilier ces principes hostiles, dont l'harmonie le récompenserait de ses efforts, en rendant le calme à son âme et la paix intérieure à la France. Hélas! victime de son magnanime désir, il devait :omber sous cette fatalité sociale contre laquelle it, en mourant , que lever un regard doute ciel ! • 4'abord les hommes sages du Lan-

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guedoc. «Nous ne pouvons, lui répondirent-ils, qu'attendre le secours du ciel. Mais, dit d'Aigalliers, bien loin de l'attirer par leur repentance, ils se plongeaient dans l'idolâtrie , pour tâcher de se mettre à couvert de la fureur des hommes; alors, Dieu me fit la grâce de connaître que le bras de la chair est un roseau cassé, et que je n'en devais attendre aucun secours. » Il ne s'adressa plus qu'au souverain Juge du monde, et, après l'avoir ardemment imploré, il attendit, comme une réponse divine, la résolution qui allait lui être inspirée sur le salut de son pays. Or, voici les pensées qui suivirent son oraison : Si Bâville parvient à détruire les Enfants de Dicu^ il regardera les protestants, et particulièrement les gentilshommes, comme des lâchesque la crainte des supplicesa seule empêchés de soutenir les insurgés. Il est donc urgent qu'ils préviennent sa victoire vengeresse, en désarmant eux-mêmes l'insurrection , qui ne peut que succomber tôt ou lard. Cette pacification spontanée, les rendant agréables au roi , leur permettra de se justifier, et le monarque, enfin détrompé et repentaot , rendra à ses fidèles sujets leurs droits et son amour.

Tel est le projet que dWigalliers rêva dans son ignorance des hommes et des cours ; mais pour l'exécuter il fallait se rendre à A ersailles. Comment obtenir un passeport de Bâville, son ennemi? Comment le demander même sans découvrir son secret au soupçonneux intendant? Le brigadier de Parât, commandant d'Usés, leva cette difficulté. Ce vieux, guerrier ne pouvait comprendre qu'un sujet eûx une autre religion que celle de son roi; mais o^

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s^Atim^it s'alliait en lui à une loyauté chaleureuse et toute militaire. Touché des confidences de d'Aigalliers, il obtint aussitôt un passe-port , qu'il lui remit en l'embrassant et en lui donnant sa bénédiction comme à son fils. Et , sans communiquer même à sa mère son dessein, le baron partit aussitôt pour Versailles. A Paris , il s'arrêta chez un seigneur de ses amis pour rédiger la requête qu'il voulait présenter à Louis XIV. « Sire, disait-il au roi , les violences de l'abbé du Chayla ont fait soulever quelques montagnards cévenols, qui n'ont eu, en prenant les armes , d'autre intention que celle de se soustraire aux peines infamantes et cruelles des galères et de l'échafaud. Daignez réprimer la persécution , et l'insurrection tombera d'elle-même à vos pieds; rendez la confiance aux protestants, accusés de favoriser la révolte; donnez-leur des armes: ils persuaderont ou combattront les camisards, et confondront les calomniateurs aux yeux de toute la France. » Tel était en substance le plan que d'Âigalliers porta lui-même à la cour. Son ami le recommanda au duc de Chevreuse, gendre de Gotbert et l'intime disciple de Fénélon. Ce seigneur, dont la vertu ne rêvait que le salutde la monarchie, présenta le baron à Chamillard. Le ministre accueillit favorablement le projet de pacification, et conduisit son auteur devant Villars, prêt à partir pour le Languedoc. Le maréchal, avide de rensei- ^ements, l'entretint long-temps à Versailles, puis ^me seconde fois à Paris , et lui ordonna enfin Wl'aller l'attendre à Lyon.

Louis-Hector, maréchal, marquis de ViUars,né i653, avait une assez haute taille , une figure

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des armes y par caractère ^ par humanité, et de crainte aussi d*ébrécher, à l'exemple de Montrevel, son épée de maréchal contre les ùlux et les haches céreDoles. A Lyon, il prit d'Aigalliers et s'embarqua sur le Rhône. En descendant le fleuve, il écoutait avidement, de la bouche du baron, le récit des infortunes de ses compatriotes ; mais il ne témoignait devant lui ni sympathie ni blâme, se contentant de répondre parfois : « J'aurai toujours deux oreilles pour les deux partis.» Julien^ qui commandait dans le Yivarais , vint le saluer à son passage iToumon, et l'escorta jusqu'à Valence. « Monseigneur, lui dit-il, si on avait suivi mes conseils, il n*y aurait plus un seul camisard en Languedoc; mais, au lieu de quatre cents villages, il eût fallu détruire tous ceux des hautes Cévennes et fusiller tous les paysans trouvés dans la campagne. » — « La dévastation n'a fait qu'irriter le mal, bien loin d'y remédier, répondit le baron. » — a Et quel moyen proposez - vous donc, vous , repartit vivement Julien ?» — « Celui-ci , répliqua d'Aigalliers : il faut armer les protestants. » — Vous n'en trouverez pas quatre de bonne volonté, s'écria le général ! » — c Si monseigneur le permet, continua le baron , je me charge, moi, d'en trouver non - seulement quatre , mais encore des milliers ! i>

YiUars écoutait en silence cette altercation. A Yalence, où Julien prit congé du maréchal, il rencontra Préfosse, qui portait à la cour la nouvelle de la TÎctoire de Nages. D'Aigalliers craignit que les discours de Julien et cette victoire ne détournassent le maréchal des voies de douceur; mais il te bientôt rassuré; car, au Saint-Esprit, un capi-

1S6 HISTOIBE DBf PÀSTBUU OU DÉSBET.

faine de la citadelle et les notables du pays vinrent lui porter leurs plaintes contre les cadets de la croix. Les uns demandaient justice du massacre de leurs parents, d'autres la restitution de leurs troupeaux. Après une halte au palais d'Avignon, au bruit du canon, des trompettes et des cloches pontificales, Yillars reprit le Rhône, et arriva le soir à Beaucaire, où l'attendait sur le port Bâville avec la noblesse de Tarascon et d'Arles. Il coucha à Beaucaire, et, le lendemain ao avril, à midi, il entra dans Nismes, où vint le joindre , un mois après, la jeune et belle maréchale de Yillars, que sa jalouse tendresse emmenait dans toutes ses cam« pagnes, (i)

(i) Mémoires de d*Àigallîen, cartons de Ralhières , lettres de VîlUrs k Chamillsrd.

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