‹ Histoire des pasteurs du désertChapitre 26 sur 96 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

C'est ainsi qu'en approchant du Languedoc ^ l'heureux Tillars apprit que la fortune qui l'avait toujours si bien servi, disposait les événements selon ses vues pacifiques : à Valence , la victoire de Montrevel, à Nismes, celles de Lalande et de Palmerolles. H arrivait pour recueillir le fruit de leurs travaux. Après ces désastres , il pensa que la clémence ferait tomber les armes des mains des camisards foudroyés; mais il fut bien étonné de voir que ses projets pacificateurs efiarouchaient les évéques et Bâ ville. A Beaucaire déjà , Bâville , voyant arriver d'Aigalliers avec le maréchal, lui dit, demi-ricanant : « Monseigneur, vous ne manquerez pas de réussir, puisque vous avez M. d'Aigalliers pour ministre. » Bâville éprouvait effectivement contre lebaron l'invincible antipathie de l'esprit absolu et positif contre le rêveur indocile, et peut-être la profonde haine du méchant contre le juste. Yillars leotit vivement le trait de l'âpre intendant; il se ravisa incontinent, et craignit de se risquer contre ce terrible écneil si profondément enraciné dans Iw 01ers de la foveur, tout blanchi d'ossements

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et des récents débris de Montrevel. Il ne songea plus qu'à louvoyer adroitement et à n'accomplir ses desseins qu'en ménageant Bâville et les prêtres. Après Nismes, où il s'instruisit de l'état des choses, il visita Sommières, Saint-Hippolyte, Anduze, Alais, Uzès, accompagné de Bâville et de d'Aigalliers; il se présentait aux communautés comme un héros clément et juste : « Je veux, leur disait-il, employer d'abord les voies de douceur, en offrant le pardon aux chefs des rebelles et à tous ceux qui mettront bas les armes; mais s'ils s'opiniâtrent dans leur révolte et dans leur résistance insensée, après leurs dernières pertes, ils n'auront pas de grâce : il faut se soumettre ou être écrasés. » D'Aigalliers préparait partout les populations, les engageait à offrir leurs services au maréchal et à s'armer contre le>s camisards. La première de ces députations fut celle des bourgeois de Nismes, conduite par le sieur d'Albenas, ancien viguier; il adressa au maréchal une harangue remplie de grosses louanges, d'énormes servililés également nauséabondes; il s'offrait, au nom des bourgeois de Nismes, à prendre les armes pour exterminer ces malheureux/anati{^uesj ces scélérats^ qu'il comparait aux démons, pour s'être révoltés contre le plus grand roi du monde y qu'il plaçait presque au niveau de Dieu. Sur l'invitation de d'Aigalliers, toutes les villes adressèrent au maréchal des harangues à la d'Albenas. Y illars répondit : a Je suis bien aise que vous répandiez partout que j'offre une amnistie à tous ceux qui se retireront dans huit jours dans leurs maisons. » Ce langage était bien différent de celui de Montrevel, qui

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Yonlait qu'on vint à ses pieds , la corde au cou j crier miséricorde. Yillars n'entendait que la noblesse et la haute bourgeoisie; mais s'il eût consulté le peuple, il eût sans doute entendu une autre harangue. Toutefois, il fut enchanté de trouver si douces des populations qu'on lui avait dépeintes si féroces. Tout confirmait les promesses de d'Aigalliers, et cette première conformité semblait démontrer l'excellence de son plan. A Alais , le maréchal résolut d'en essayer l'exécution, et sans communiquer son dessein , il assembla un conseil où le baron fut appelé. Yillars exposa le plan , et , Bâville et Lalande l'ayant déclaré absurde déprime abord , il donna la parole au baron, qui s'évertua d'en prouver la validité y \ utilité ^ la solidité; mais llntendant et le général le combattirent avec tant dTachamement, que le maréchal resta indécis, et dit en sortant à d'Aigalliers : « Nous verrons à Uzes. » A Uzés, Yillars hésita encore ; le baron le pressa : «Il parait, lui répondit-il, également ridicule et extraordinaire aux catholiques d'armer dans ces circonstances des protestants : on s'en moquerait, si on ne réussissait pas. Je crois votre moyen fort bon, mais je ne puis aller contre le sentiment général.» D'Aigalliers comprit que Yillars était retenu par la crainte de Bâville. Il fut trouver l'intendant , et le suppliant d'oublier leurs querelles devant le bien de Fétat, il le conjura de ne pas détourner le maréchal de l'exécution d'un projet qui terminerait ses propres embarras et les malheurs du pays. Bâville y consentit , et d'Aigalliers courut chez le maréchal , qui lui permit d'armer cinquante hommes, et de les lui présenter le lendemain matin

ISO HISTOiaS DES PASTECES BU DÉSERT.

avant sou départ pour Nismes. A Theure convenue, le baron parut à la tête de quatre-vingts gentilshommes et bourgeois d'Uzès rangés dans la cour de Févêché, où logeait Villars.

C'était un magnifique palais épiscopal décoré de jardins, de tableaux, et de meubles superbes par le somptueux Michel Poncet de la Rivière , prélat passionné pour les arts et les plaisirs, toujours entouré de musiciens, d amphores d'excellent vin du Rhône, et des filles de ces belles languedociennes dont, quarante ans auparavant, Racine avait remarqué le corpus solidum et succi plénum (i). « En sortant de table, dit d'Aigalliers, s'il s'imagine que quelqu'un de son diocèse ne soit pas aussi bon chrétien que lui, il écrit k M. de Bâville pour le faire exiler. Il a fait souvent cet honneur-là à feu mon père et à ma tnère. » L'évêque, ignorant le projet du maréchal, fat fort étonné de trouver à son réveil la cour de son palais toute remplie de protestants commandés par d' Aigalliers ; et lorsqu'ils s'écrièrent imprudemment qu'ils serviraient le roi avec plus de zèle que les catholiques, sa surprise et son chagrin furent tels, cpL il faillit tomber de son balcon en bas. Villars, suivi de Bàville, descendit dans la cour, et dit aux volontaires : « J'accepte vos services ; obéissez à M. d'Aigalliers. » La difficulté fut d'avoir des armes. Le baron proposa au maréchal de prendre celles des milices : a Cela paraîtrait injurieux aux catholiques, répondit Villars. » Enfin il ordonna au brigadier de Parât de procurer à ces volontaires

'i) Lettntde Racine.

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cinquante fusils avec leurs baïonnettes, et donna lui-même à d'Aigalliers cette commission : « Nous , maréchal de Villars, avons permis à M. d'Aigalliers, gentilhomme nou\^au converti de la ville d'Uzès, d*aller £iire la guerre aux camisards avec cinquante homoMi tels qu'il les voudra choisir. Donné 4 Uzèsy le 4 ™ai 1704-» Et il partit aussitôt pour Nismes. Après son départ, Tévéque défendit aux capitaines des milices de livrer leurs armes, et aux parents des volontaires de les laisser suivre d'Aigalliers; mais le brigadier de Parât exigea l'exécution des ordres du maréchal, et donna au baron, avec les fusils, les munitions nécessaires. Le 5 mai, dès Taurore, d'Aigalliers , à la tête de sa compagnie, sortit d'Uzès, au grand regret de Tévê- * que, de Bàville et de Lalande, craignant qu*un protestant eût l'honneur d'apaiser l'insurrection. N'ayant pa entraver son projet , ils résolurent de l'exécater eux-mêmes, et choisirent pour leur agent Lacombe, de Yézenobre, dont Cavalier avait gardé les troupeaux, et que, malgré sa gloire, le héros camisard respectait toujours comme son maître. Cet homme eut hâte, d'après leurs ordres, de devancer le baron et d'arriver le premier au camp de son ancien berger.

Quelles que fussent la désolation du Languedoc et les pertes des Enfants de Dieu, leur ruine n'était pas irréparable. Roland n'avait pas désespéré de sa cause : d'autres cavernes s'organisaient; des hommes et des chevaux se recrutaient; de nouvelles brigades se formaient , et les anciennes guérissaient de leurs blessures et reprenaient courage à la voix de leurs prophètes. Du haut de

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ses montagnes , Roland tendait Toreille à tous les bruits qui pouvaient lui révéler les dispositions du nouveau maréchal. Il apprit Tenvoi des émissaires chargés de négocier quelque arrangement , adressés non pas à lui , dont Finébranlable caractère était connu y mais à Cavalier, plus jeune et plus impressionnable. Au lieu de traiter ces embaucheurs comme Valotte, Roland, forcé par les circonstances, résolut d'opposer Tastuce à la séduction , d*amuser Yillars et de gagner en pourparlers un temps nécessaire au rétablissement de ses bandes. Pendant les conférences, il se proposait de rester en armes, et de rompre et de renouer à son gré d'interminables négociations. Malheureusement son plénipo* tenliaire était bien inexpérimenté pour débattre les intérêts communs avec des courtisans capables de dérouter en paroles le plus vieux diplomate du désert; mais Cavalier lui était imposé par le choix des ennemis, qne légitimait d'ailleurs son intelligence et sa célébrité.

Ce chef ne tarda pas à voir paraître un des deux émissaires de Yillars, et ce fut Lacombe, qui mieux instruit que d'AigalIiers des cantons qu'il fréquentait, fut directement le trouver à Cardet, chez son beau-père présomptif, Chanurel. Lacombe se présenta au nom du maréchal. Mais aux premières propositions d'accommodement, Cavalier s'écria : « Nous ne poserons point les armes qu'on n'ait rétabli notre religion.» Puis, sur ses conseils paternels, toujours écoutés avec déférence, il abaissa graduellement sa fierté, et finit par laisser comprendre que tout arrangement n'était peut-être pas impossible. Pour ly décider, en fiattant son

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