‹ Histoire des pasteurs du désertChapitre 3 sur 96 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Enfin la guerre, qui avait langui pendant tout 1 été, se ranima , vers l'automne , avec le maréchal. Qui donc arracha aux délices d'Alais le voluptueux Montrevel?Sa sultane elle-même; les menaces delà cour; les murmures de l'armée, honteuse de son inaction,et plus honteuse encore de servir les amours de son général. Une rougissait pas, en effet, d'exposer ses soldats à la suite de sa maîtresse, dans ses périlleuses promenades à travers les Cévennes. Au mois de juillet dernier, madame de Soustelles redescendait de Mende à Alais, par la fraîcheur de la nuit ; les miquelets de son escorte rencontrèrent, au miUeu de la côte de Saint-Pierre, un détachement II 1

2 DIfliOIEE DE5 PiSTEORS I)C DÉSEBT.

de Tarnaudy p;irti de Saint- Jean-dn-Onrd, avant le jour, pour saisir dans son manoir quelque châtelain suspect. Les deux corps se prirent réciproquement pour des camisards. Tarnaud poussa le qui vive : «« Vive qui pourra ! » répondirent imprudemment les roiquelets ; et de part et d*autre le feu commença. II fut fatal à Tarnaud, placé sur le plan inférieur de la montagne ; le chevalier de Pomponne , capitaine des grenadiers, eut son cheval tué et la face effleurée par une balle. Le combat allait continuer, quand le commandant des miquelets sonna de sa conque marine; à ce signal ils se reconnurent; mais plusieurs soldats avaient péri, (i) Le hasard voulut que ce détachement de Tarnaud fut à Julien, ennemi personnel , ainsi que Baville, du maréchal, qui les avait involontairement culbutés tous les deux en arrivant au commandement militaire du Languedoc, que l'un avait exercé long-temps, et que Tautre espérait exercer à son tour, sous le nom de Droglie. L'intendant et le général, réunis par la haine qui les divisait d'abord , irritèrent de concert, contre leur insoucieux rival , les mécontentements de la cour , où l'orage ne tarda pas k se former sourdement. Ses premiers murmures éveillèrent en sursaut le maréchal. Sa dame était déjà lasse elle-même des soins trop assidus que lui rendait le vieillard. Un jour, à table, en présence de nombreux convives, elle eut l'audacieuse espièglerie de lui demander pourquoi il ne sortait plus trAlaia : « Monseigneur, ajouta-t«elle , auriez- vous nfur des fanatiques ?» — « Lçs fanatiques que je

uv. TU 4 CHIP. i^. 3

crains, sont vos beaux yeux, Sylvie ! » répondit, par un madrigal impromptu ^ le galant Montrevel. Mais ce coup d'épingle, décoché en riant dans la familière gaîté du festin, blessa profondément le vieux guerrier , dont le réveil fut terrible pour les Enfants de Dieu. (i).

L'intendant, les généraux, les évêques, les gouverneurs des villes, convoqués parle maréchal pour délibérer sur le plus prompt moyen d'abattre l'in* surrection, s'assemblèrent à A lais (sept. 1703). Le conseil fut partagé en deux avis, dont la réunion formait le projet primitif de Julien, lequel, si le lecteur s'en souvient , consistait : i* à exterminer les protestants; a* à détruire leurs bourgades. Le maréchal et ses généraux, habitués aux rapides justices du sabre, opinèrent pour le premier chef, restreignant toutefois le massacre aux peuples des campagnes dévoués aux camisards. (p) Les évéques s'en remirent à l'expérience des gens de guerre, et , se rangeant à leur avis, firent taire les gémissements de la mansuétude apostolique devant l'irrésistible nécessité. (3) Mais Bâville, par intérêt , par haine de ses adversaires, défendit hautement la cause de l'humanité, dont la voix eut mieux convenu à la bouche des évéqnes ; il repoussa ce projet, et, contraint d'en adopter un, il se rejeta sur le second ,

(t) Uanonyme.

(t) Montrevel a Tétrange naïveté de Tavoner dans one de aes ordonnancea aox cévenola. « Le roi , dit-il , n'a pas voulu entendre parler diffusion de sang. •*— «> Il eût fallu tuer tons les paysans, •• disait plua tard Julien à Villars et k d*Aigalliers.

(3) • Il n*y a plua d'autre voie pour finir l'affaire de cesgensià , (les camisards ) dirent les évéi|aea. •'

* insTOTRE DES nsTrms ne désert.

qu'il avait constamment combattu jnsqne-là. Pour prévenir l'extermination des peuples, il soiUint la destruction des bourgades. Voici comment il développait son plan :

a Les hautes Cévennes, l'Aigoal, TEsporou, sont le berceau , le repaire , la sauvage forteresse de l'insurrection; il est nécessaire cren parquer les habitants dans quelques villes les plus centrales, et de détruire tout le reste, bourgs, châteaux, hameaux, bergeries. Privés de ces peuples qui les nourrissent et des bourgades qui les recueillent, les insurgés seront chassés par l'hiver et par la faim dans la plaine, où ils trouveront nos soldats et la mort.» — « C'est très-difficile, si ce n'est même impossible, répondaient les évéques et Montrevel; il s'agit de dévaster vingt lieues de pays et de raser quatre cent soixante-six villages disséminés dans les gorges et sur les cimes du Gévaudan ; tontes nos troupes ne suffiront pas à ce travail immense, avec les pluies d'automne , par les neiges qui tombent de bonne heure, et sous le feu continuel des insurgés défendant leurs retraites; puis, comment déplacer toutes ces populations? où les loger, elles, leurs troupeaux, leurs meubles? N'est-il pas à craindre plutôt que les hommes n'aillent, comme à l'époque des enlèvements, grossir les rangs des rebelles, et que leurs bandes furieuses, se précipitant sur la plaine, n'y mettent tout k feu et à sang. iVailleiu-s, ajoutaient-ils, la destruction des châteaux et des couvents mécontenteront profondément la noblesse et le clergé cévenols. » — «Le roi, répliquait BAville, pourvoira momentanément à l'entretien des gentilshommes et des ecclésiastiques. Détruirequelques

UV. vil, eu AV. 1^**. 5

manoirs et quelques nioiiaslères , e^^i un iiKjinclre mal que d'ex terminer des peuples; et cette considération doit remporter sur la difficulté de l'entreprise et la fatigue des soldats. » Julien soutenait à la fois les deux projets. Nous Tavons entendu souvent exposer son opinion au conseil et à la cour, ce C'est ne rien faire , disait-il, que de tuer seulement les cainisards; tout le peuple Test, les femmes comme les hommes, et plus encore les petits enfants. I.a masse entière est corrompue : il faut de larges saignées ; il faut couper deux ou trois membi*es pour ravir le reste du corps à la gangrène ! • (i) Mais Bà ville fit tomber d\\n mot ces discours et ces transports de bouclier, a Sans doute, répondit-il avec une âpre ironie, nous devons extirper radicalement le mal , mais nous ne devrions pas tuer absolument le malade. » (a) I^a cour, on le pense bien, repoussa ce projet atroce, et, de lavis deBàville, permit seulement la dévastation datis les montagnes*

En conséquence , le maréchal fit faire d'énormes amas de vivres, de grains et de fourrages à Florac. Tous les forgerons de Mende , de Marvejols , du Maizieu , de Sauges et de Milhaud furent employés à la fabrication de trois ou quatre mille haches , pelles, pioches , leviers, etc. Le comte de Peyre et le marquis de Canillac reçurent ordre de se tenir prêts à marcher avec toutes les milices duGévaudan et du Rouergue. Tous les généraux catholiques devaient, à un jour fixé, se réunir à Vébron, où le

(i) Cartons inédilt de RulbièfM, lettre de Julien « Chxmillard. (») Braeyt » Coort.

maréchal dislribuerait h chacun sa part de dévas* tation. Chastaing , syndic de Mende , fut chargé d*approvîsionner les démolisseum et de nourrir les populations parquées dans les villes de refuge. Ces préparatifs achevés, Montrevel publia cette ordonnance.

€ Nicolas de Labaume-Montrevel, maréchal de France, etc.; ayant plu au roi de nous commander de mettre les paroisses et les lieux nommés ciaprès hors d'état de fournir ni vivres ni secours aux rebelles attroupés, et de n'y laisser aucun habitant » Sa Majesté néanmoins voulant pourvoir à leur subsistance, en leur donnant les ordres de ce qu'ils auront à faire, nous ordonnons aux habitants desdites paroisses de se rendre incessamment dans les lieux ci-après marqués , avec leurs meubles, bestiaux et généralement tout ce qu'ils pourront emporter de leurs effets , pour y attendre lesdits ordres. Nous déclarons qu'à faute de cela, leurs effets seront confisqués et pris par les troupes qui seront employées pour détruire leurs maisons; et, afin que lesdits habitants exécutent ce qui leur sera commandé par le roi , nous défendons à toutes les autres communautés de les recevoir , à peine de désobéissance , de rasement de leurs maisons et de la perte de leurs biens, et, en outre, d'être traités comme rebelles aux ordres de Sa Majesté. Pour cet effet :

» T^s habitants des paroisses de Castagnols et de Saint-Maurice se rendront à Genouillac, de même que ceux des villages qui sont de la paroisse de ladite ville;

» Ceux des paroisses de Saint-Frezal , de Cassa gnas, de Grizac, et les nouveaux convertis des vil-

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lages de la paroisse de Fraissinet-de-Lozèie, au Pont-de-Montrert ;

» Ceux des paroisses du Collet-de-Dèze, de Sainte Privat-de-Vallongue , de Saint-Julien-des-Points , de Saint-Andéol-de-Çlerguemorte et de la Melouze, au Collet;

V Ceux des paroisses de StGermain-de-Calberte , de Saint-André-de-Lancize y de Saint-Hilaire-de- Lavit et de Saint-Michel-de-Dèze, à Saint-Germain ;

» Ceux des paroisse» de St-Ëtienne-de-Valfran* cesque et de Saint-Martin-de-Boubaus, à Saint- Etienne ;

» Ceux des paroisses de Pompidou et de Gabriac j au Pompidou ;

» Geuxdesparoissesde Saint-Roman et de Sainte- Croix-de-Yalfrancesque, à Saint-Boman ;

9 Ceux des paroisses de Barre, des Baumes ^ du Bousquet-la-fiarthe y de Molezon et de Saint-Marlinde-LansuscIe, à Barre;

A Ceux des paroisses de Fiorac, de Saint-Juliend'Arpaon , du Prunet-Monlvaillant, de Saint-Laurent-de-Trèves et ceux des villages de Salièges, Rampon , Ruas et Cbabrières , à Florac ;

j» Ceux des paroisses de Yébron et de Saint-Martin-de-Campcelade , les nouveaux convertis de Fi-aissinet-de-Fourques, du Mandemen t-des-Rousses et des villages ou hameaux appelés le Marqueyrez, Gazeyral, Airo-de-Cauté, Lespérou,Cap-de-Costo, la Croix-de-Fer, Juntanels, les Aubrès, Camprond , Campis, le Poujal, Ginestoux, Tourgueille et Tourgueillette, à Vébron.

9 Tous les habitants desdites paroisses, sans excepter aucun village, hameau ou métairie, se rendront

8 UISTOIRE DES PASTEURS DU DÉSE&T.

aux lieux ci-dessiis m.irquês, avec tous leurs cabeaux et effets , dans trois jours pour tous délais, à compter du jour de la signification de la présente aux consuls desdites paroisses.

» Fait à Alaisy ce i4 septembre 1703. p Outre cette ordonnance, concernant les protestants restés dans leurs villages, le maréchal en adressa une seconde aux habitants que la guerre avait dispersés dans le pays; il leur ordonnait de rentrer avant huit jours dans leurs foyers , et leur défendait d'en sortir , sans un passe}>ort du coni* mandant , sous peine de galères perpétuelles. Une troisième aux gentilshommes; il leur permettait' d'habiter la ville catholique qu'ils choisiraient pour leur séjour, et leur promettait de pourvoir à leur subsistance, en leur distribuant, ainsi qu'aux roturiers convertis^ les biens confisqués aux rebelles. Une quatrième enfin aux catholiques; ils devaient se retirer dans les villes, où ils recevraient des billets de logement et cinq sous par jour comme les soldats.

Ces ordonnances consternèrent les hauts céve^ nols; ils pensèrent d'abord, d'après les bruits qui circulaient,qu'on les rassemblait ainsi pour les massacrer en masse. Après avoir quelque temps hésité^ ils obéirent, et l'on ne vît plus que vieillards, femmes, enfants abandonnant, en larmes, leurs foyers, qu'ils ne devaient plus revoir, et se retirant, avec leurs bestiaux etleurs meubles, aux villes de refuge. Mais les hommes forts prirent leurs fusils et montèrent au camp des Enfants de Dieu, qui ne s'effrayèrent pas , dit le prêtre de Saint Germain, de ces apprêts formidables.

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EnBn , le 16 septembre, Moiilrevel et Uàville partirent d'Alais et vinrent coucher à Barre. Les brigadiers de Marsilly et de Vergetot les accompa* gnaient avec deux bataillons de Royal-Comtois , deux de Soisonnais et deux cents dragons.

Julien se rendit , avec deux bataillons de liainault, au Pont-de-Montvert ; Canillac, suivi de deux bataillons de son régiment de Rouergue et des milices de cette province, armées de bâches et de pioches, monta à Vébron. Ce brillant marquis était un jeune voluptueux, spirituel, sarcastique, sentencieux, de la compagnie du duc d'Orléans. Le comte César de Peyre, vieillard d'une taille gigantesque, d'un aspect imposant et terrible , était tellement redouté de ses vassaux et de ses voisins, qu'on l'avait surnommé le roi des montagnes . Louis XrV, irrité contre ce tyran féodal, l'avait plusieurs fois menacé de la Bastille ; mais il désarma le monarque en lui offrant la belle rouergane Marie-Angélique de Scorai lies, qui, devenue duchesse de Fontange, protégea par reconnaissance le formidable châtelain de Peyre. (i) Suivi d'un grand nombre de noblesse et de bourgeoisie, il descendit k Mende, où , le lendemain , il passa en revue quatre-vingt-trois compagnies de milices du Gévaudan ; chacuneétait de cinquante hommes, ayant,outre leurs harnais militaires, trois faisceaux d'outils agricoles, dix haches, dix pioches, dix leviers, que portait à leursuile un cheval. Aprèsune distribution de poudre et de balles, le comte , à leur tête, partit de Mencle. Son équipage, chargé

(1) M. Ignon , mémoires sur Mrnde et le Gévandaii.

10 DlSTOiaE DES PiSTEUIlS DU D£S£ET.

sur treize mulets , le joignit en route , avec douze autres compagnies pareilles conduites par son neveu, le marquis de Mon tarnal, commandant général des milices du Gévaudan , venant de Marvéjols ; puis ils se séparèrent pour descendre, le comte à Florac et le marquis au Pont-de-Montvert.

Les troupes et les ouvriers étant réunis , le maréchal partagea le travail entre lui, Julien et Canillac; il se plaça au centre, dans la division territoriale de Barre , composée de seize paroisses; Canillac, à l'occident, dans celle de Vébron, formée de trois paroisses et de deux cent vingt-cinq villages voisins de TAigoal et de TEspérou; Julien, à l'orient , dans celle du Pont-de-Montvert, comprenant douze paroisses toutes contiguës et peuplées de nombreuses bourgades. Saint-Pri vat en comptait vingt-huit, Saint-Etienne vingt-six, Saint-Germain dix-neuf, Frugères dix-huit, Florac seize, Castagnols quinze, Sain t-Frezal quatorze, le Vialas onze, Saint-André-de-Lancize dix , Pnmet neuf, Saint- Maurice huit, Saint-Hilairesept, Saint-Julien-des Points et Saint-Andéol chacun six , Fraissinet*de- Lozère cinq, Grizac quatre, etc. Le tout comprenait quatre cent soixante-six villages, hameaux , bergeries, alors habités par dix-huit mille six cent quatre-vingt-neuf protestants.

Avec la liste des paroisses à dévaster , Julien et Canillac reçurent du maréchal une instruction écrite et signée de lui : a II faut d'abord , disait-il , bien connaître la topographie des montagnes, pour établir convenablement les postes militaires destinés à protéger les démolisseurs contre les camisards. Pour aller plus vite, et s'appuyer récipro-

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