‹ Histoire des pasteurs du désertChapitre 30 sur 96 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Toutefois ce brillant triomphe ne pouvait être sans amertume pour Cavalier, puisqu'il ne l'obtenait qu'en trompant Yillars ou qu'en trahissant Roland , et que, dans l'un et l'autre cas, il se perdait également. Dans son enthousiasme, sa jeunesse, qui ne lui permettait pas la prudence, lui laissait néanmoins assez de candeur rustique pour ressentir au fond de son cœur un secret remords. Il continua pourtant ce rôle ambigu; et c'est de Saint- Dionise qu'il dut envoyer à Yillars un exemplaire de la requête et du traité promis la veille; de là il partit pour rendre compte de la conférence à Roland (17 mai). Le capitaine Mootgros le suivit avec sa compagnie, sous prétexte de lui faire fournir des vivras ; mais en réalité pour observer ses démarches, et en avertir le maréchal. A Saint- Mamert, où il dîna. Cavalier voulut faire sa paix avec ie plus vaillant des lieutenants de l'ermite , le fameux Lefèvre. Le capitaine catholique, ayant reçu à Gajan l'expression de son désir, accourut à cheval, suivi de douze florentins, et entra dans Saint-M amert aux sons de son violon. En entendant

celle musique, iechef caraisard monta aussi à cheval et fui à sa rencontre avec vingt de ses gardes. Les deux rivaux mirent pied à terre, s'embrassèrent cordialement, et s'adressant des compliments sur leurs prouesses guerrières, ils arrosèrent leur amitié naissante de plusieurs verres de vin ; ils se quittèrent en se promettant de se revoir bientôt à Gajan. (i)

Cavalier alla coucher à Lédignan, où Tattendaient les peuples des environs; il prêcha. Le lendemain il prit, en passant à Tornac, une colonne de deux cent cinquante camisards , que son secrétaire Dupont amenait de Saint-Geniès, et^ à la tête de sa légion réunie, il se rendit, le même jour, au camp de Saint-Félix ( i8 mai). Mais Roland ne s*y trouva pas. Peut-être évita-l-il de voir son lieutenant, pour le laisser seul engagé dans un traité qu^il pouvait rompre ainsi plus aisément. Cavalier lui en écrivit la teneur. Roland lui répondit, par le même messager, qu'a il l'acceptait; qu'il allait le communiquer aux chefs du Gévaudan , et ordonner la suspension des hostilités ; qu'il en était satisfait, pourvu que les propositions fussent accordées^ et les clauses exécutées par les ennemis; mais qu'il en doutait extrêmement; qu'à moins de solides garanties, ce serait folie de se fier aux promesses de la cour ; que, quant à lui, plutôt que de donner dans les pièges de Yillars, il était résolu à mourir les armes à la main ; mais que du reste ils se verraient et s'entretiendraient plus longuement de tout cela » (2). Roland eût sans doute mieux fait de voir

(i)SaBar Demeres. (s) CiTalier.

LIT. TUI) GHAP. lY. 155

Cavalier; mais en acceptant le traité , sa réponse lui en expliquait suffisamment la valeur réelle, et lui traça indirectement sa conduite à venir. Mais lié déjà par ses conventions secrètes , Cavalier ne voulut ni entendre y ni attendre son chef; et redescendant précipitamment de Saint- Félix, il vint, avec toute sa troupe, coucher à Sauve. A Quissac, il rencontra Castanet, que Roland dépéchait peutêtre après lui pour le ramener. S'il en est ainsi, Castanet échoua , et Cavayer continua sa route vers Calvisson, dont Catinat et l'avant-garde avaient pris possession dès le matin.

Calvisson, aujourd'hui une petite ville, était alors déjà le plus gros bourg de la Vannage. Cavalier allait donc occuper la métropole de son canton Aivori. La veille, deux bataillons de Charolais établis dans ses murs, en étaient sortis pour faire place aux Enfants de Dieu; leurs logements étaient préparés d'avance par lesconsuls, et le commissaireordonnateur, Vincel, y avait envoyé de Nismes plusieurs chariots chargés de farine, de blé, d'avoine, de légumes, et plusieurs troupeaux de bœufs et de moutons. Le 19 mai, à 10 heures du matin , Catinat, escorté de douze camisards , parut devant Calvisson. Le capitaine des milices, Barlien,le reçut à la barrière et l'introduisit dans le bourg, dont il prit possession au nom de son chef. Cavalier n'arriva que le soir, sur les six heures, avec la cavalerie; puis venaient cinquante fantassins d'éUte, et enfin le gros de la troupe conduit par Ravanel. Tous ces corps , formant environ sept cents hommes, entrèrent tour à tour en psalmodiant dans Calvisson; ils se réunirent sur Fa place, où les

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attendait une foule immense; ils s'y mirent eu bataille , et Cavalier fit une prière et entonna un cantique ; puis il se rendit & la maison qui lui était destinée; c'était la plus belle du bourg. Il posa sur toutes les avenues, jusqu'à la distance de trois quarts de lieue dans la campagne, des védetl6t éloignées l'une de l'autre d'une portée de mousquet. Ces sentinelles extérieures sf reliaient à six postes échelonnés depuis les barrières du bourg jusqu'à son logis : le premier avait trente soldats, le second vingt, le troisième seize, le quatrième douze, le cinquième huit, et le sixième quatre. Celui-ci était à sa porte. Il mit des sentinelles à toutes les autres issues de sa maison et à toutes les rues aboutissantes ; trente gardes couchaient dans son antichambre, et deux marchaient toujour# à ses côtés, leurs fusils armés au bras, et leurs sabres nus pendant aux boutonnières de leurs vestes. Toutes ces précautions excessives semblent indi* quer que son caractère, si confiant, était devenu ombrageux , depuis son triomphe , ou qu'il n'avaft pas grande foi aux caresses de Yillars. (i)

D'Aigalliers et le commissaire Vincel, arrivés quelques heures avant lui pour le recevoir, Finstallèrent dans son superbe logement; ils lui remirent en otages, le capitaine Capon, les lieutenants Viala et Despuech, et six dragons. Avant de se mettre à table, il se fit présenter le pain destiné à sa troupe, et, tourmenté d'une pensée de poison, il en ordonna l'épreuve devant lui. Ses camisards, logés par billets chez les bourgeois , reçurent jour-

(i) LoQvreleoil.

uf* Tm , CHAF. nr. 16T

nellement par tête deux livres et demie de pain , une livre de viande et un pot de vin.

Cavalier, après le repas, convoqua sa troupe et le peuple à la prière , sur les ruines du temple ; il prêcha lui-même, et rassemblée se prolongea presque autant que la nuit. Le bruit s'en étant répandu, les habitants de la Yaunage accoururent dès Tauroreaux portes de Calvisson, implorant les consolations des Enfants de Dieu. Le service religieux recommença dans la matinée, et de nouvilles multitudes arrivant incessamment, il continua toute l'après-midi. Aucune place du bourg n'étant assez vaste pour les contenir, les prophètes les conduisirent hors des murs. Un orage éclata vers le soir : a Celui qui nous mouille, nous essuiera! p s'écria l'orateur ; et il continua dans la tempête à évangéliser la foule immense que purent seuls disperser des torrents de pluie mêlés d'éclairs et de tonnerres. Le lendemain (ix r mai) , et pendant les huit jours que Cavalier fut à Calvisson, le concours du peuple augmenta encore : on y venait de Sommières, de Lunel, de Nismes, et même de Montpellier (i). Les prophètes se partagèrent ces multitudes, dont les vastes groupes couvraient la plaine, toute retentissante de harangues et de cantiques. Le soir, ces masses s'écoulaient vers les bourgades voisines, pour revenir à l'aube, et les étrangers des cantons les plus lointains, restés avec les habitants du bourg et les Enfants de Dieu, continuaient toute la nuit les prières sur les ruines du temple,

(i) LooTrelenSL Labaoïne évalae à 4oyOOO les protesUnts vcdos à Cal- Tîuofi pendant le s^joor de Cavalier.

160 HISTOIIB DfiS PASTBOIS M DÉ8BET.

crainte, et peut-être aussi par ordre de Yillars (i). Cependant ce triomphe de Cavalier, ces assemblées incessantes des protestants, désolaient le clergé. Les psaumes j dont toute la f^iumage retentùsaù^ troublaient les nuits de Fléchier. I^ guerre et ses horreurs leur semblaient plus douces qu'une telle paix. On blâmait presque hautement le maréchal; des lettres pleines de lamentations sur l'abaissement de l'église pleuvaient sans cesse chez lui. Il en sautait aux nues de colère; et dans une conférence, il s'écria devant Bâville : « C'est quelque chose de bien ridicule que l'impatience que les prêtres témoignent à ce sujet. J'ai reçu je ne sais combien de lettres remplies de plaintes, comme si les prières des camisards écorchaient non-seulement les oreilles, mais encore la peau du clergé. Je voudrais de tout mon cœur savoir qui sont ceux qui m'ont écrit, et qui n'ont eu garde de signer, pour leur faire donner la bastonnade; car je trouve que c'est une imprudence bien grande que ceux qui ont causé ces désordres se plaignent et désapprouvent les moyens dont on se sert pour les faire cesser. » Il fallait que l'indignation de Yillars fût aussi forte que juste, pour se permettre contre un clergé si puissant cette bourrade militaire ; et Bàville , à qui elle s'adressait indirectement et qui rongeait son frein, n'osa pourtant pas se cabrer sous l'éperon du vainqueur de Friedlingue; car Bàville était furieux aussi y mais pour d'autres motifs que les prêtres. Le légiste ne pouvait supporter que des rebelles, qui à ses yeux méritaient le gibet, obtins-

(i) Lettre da i*''jain 1704*

LIT. Tfir, CEAP. IT. mi

sent un pat'eil triomphe stir lés lois et lé roi. a II feiit qim ces'gerts-làpartenf, disait-il à d'Aigalliers! Les laisser phis lottg-temps à' Calvisson lie se peut point! L'état et trop violeril ! Eh, le peut-on souffrir de gens qui s'assemblent^ tôti^ les jours qiiatre ou cinqi mille personnes pôuk^ prêcher, chanter et prophétiser! — C'est unscandbllg, disait-il encore au màréchaV; il faut faire mhih basse sûr ces genslàl ■ — « Maîis ce serait^ liôitietltfe te feu dans la' province ! répotidaît Villars,» — rtÔh en i*evieridrait à s'égorger, ajoutait d'Aîgalliers.»(i)

Vîllars avait dé liouveau écrit à Versailles pour inistruire Chamillard de la soumission de Cavalier et de sa légion (rg mai); mai^ il se gardait bien de faire même allusion au traité ni ati triomphe du chef cévenol. Il disait sfeulërtîetit : « Je leur ai ordonné de se rassembler tous à Calvisson, où je leur fais fournir des vivres, ed attendant les ordres du roi. Ainsi j'espère que dans huit jours toUs ces gens-là seront hors de la proVince, et suivis des troupes que la sagesse de Sa Majesté avait destinées à pacifier le certtk*€f du royaume. Ces derniers ennemis vont le devenir des étrangers. Ils demandent en grâce, si le roi veut leur faire celle de leur pardonrièfr, qu'ils puissent porter mon nom dans l'armée: Ces malheureux ont la valeur si naturelle à nott-e nation , et ne l'ont qilè' ttop prouvé parun étonnant mépris de la mort:. Il est certain qu'ils courent au supplice en chantant les louanges de Dieu; et dans les combats, s'ils étaient défaits, au lieu de demander quartier ( ce qui n'est pas encore

(i) Mémoires de d*Aig«Hiert.

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