CHAPITRE nL
Cavalier ne résista pas à la gloire de faire dans Nismes une entrée triomphale et de traiter avec Yillars, le vainqueur de Fredlingue, le plus grand général de France et le plénipotentiaire de Louis XTV. Il accepta sur-le-champ TofFre de d'Âigalliers, qui envoya rapidement une estafette en porter la nouvelle inespérée au maréchal. Elle se répandit aussitôt, et produisit une vive sensation dans Nismes. Villars chargea Lalande d aller i la rencontre du chef camisard, et de lui conduire des otages. Il dioisit pour le lieu de la conférence le jardin des Bécollets, dos de hautes murailles, ombragé de grands arbres, situé hors de la ville, vers le coudiant , entre les portes de la Madelaine et de la Boucairie, presque en face de ce beau temple romain nommé trivialement la Maison-Carrée, (i)
CavaUer, accompagné par d'Aigalliers et de Lacombe, à la tête d'une partie de son infsinterie et de cinquante chevaux, vint coucher à J^nglade, aune
(■) La théAlre oeeope n%ourd^hai , je crois , rcaplaeemcnt de ee jardin
I dci BceoUdSy dont réglise cxûie caeorc
II lO
ik6 HISTOni PES PASTBUU PV PÉ8£BT.
lieue de Nisroes. Le lendemaÎQ matin ( i6 mai 1704), il se mit en marche vers cette ville, et rencontra, entre Caveîrac et Saint-Césaire, Lalande, qui lui donna pour otages un capitaine d'infanterie, un autre de Fimarcon et trente dragons. Il les remit entre les mains deRavanel, qui prit position avec la troupe à Saint-Césaire. Des cavaliers camisards furent échelonnés sur toutes les hauteurs, depuis ce village jusqu'au Jeu-de-Mail et à la fontaine de Diane. Dix-huit gardes à cheval , commandés par Catinat , escortèrent seuls le jeune général. En partant de Langlade, il n'avait pas voulu , par un sentiment de convenance, entrer dans Nismes sur le cheval de Lajonquière ; il l'avait donné à d'Aigalliers, et montait le petit genêt du baron. Un peu avant le faubourg, dans la crainte peut-être de paraître suivre le triomphe du camisard , Lalande prit les devants et fut rendre compte de sa mission à Yillars, qui attendait dans le jardin des Récollets, en se promenant avec Bàvilleet le gouverneur de Nismes» Sandricourt, issu de la maison de Saint-Simon, c'est-à-dire du sang le plus féodal de France , ne put s'empêcher de dire au maréchal : « Monseigneur , la conférence que vous allez avoir avec Cavalier sera remarquable dans l'histoire, et ceux qui viendront après nous seront surpris d'apprendre qu'on homme tel que Cavalier, de la lie du peuple, et qui ne s'est fait connaître que par des crimes et par ses révoltes contre son roi, parvienne à faire sa paix avec son souverain, et qu'elle se traite aujourd'hui dans une conférence entre ce misérable et le maréchal de Villars. » Villars , qui ne prétendait pas, comme Sandricourt, être issu de Char^
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lemagne, et qui, petit-fils d'un greffier deCk>ndrieu, s'était élevé, par les talents de son père et par son propre génie, aux premières dignité» du royaume , fit an gouverneur cette magnanime réponse : « Vos réflexions sont justes, monsieur, i ne regarder ceci que par l'extérieur ; mais il s'agit des sujets du roi 9 qui sont fomentés et soutenus par les ennemis de Sa -Majesté pour diviser ses forces par les troupes qu'elle est obligée d'avoir dans cette province. D'ailleurs , il est question de gens.... qu'on ne peut ramener à leur devoir que par des démarches extérieures et inespérées qui puissent les flatter et les toucher. Il est toujours digne d'un grand roi d'user envers ses sujets plutôt de clémence que de rigueur...., et , pour un général , il est aussi glorieux de pacifier les guerres^ civiles du royaume que de Taincre les ennemis de l'État. »
Villars achevait ces paroles mémorables lorsque Ton annonça l'arrivée du chef camisard. Il traversait une immense multitude composée de toutes les dasses , également avides de voir ce guerrier du désert. «Il n'y aurait pas eu un plus grand concours , dit le prêtre de Saint-Germain , si c'eût été le roi. » A sa droite était Catinat , attirant les regards par son costume magnifique, sa haute taille, sa figure martiale et son coursier fongueux; à sa gauche, son fidèle Daniel , vêtu modestement et sur une monture pacifique; derrière lui, son petit frère, en uniforme militaire , sur un jeime étalon de la Camargue, suivait, entre d'Aigalliers et Lacombe, les entremetteurs de la paix ; ses gardes à cheval ouvraient et fermaient la marche, fendaient et cootenaienl la foule. Cavalier portait un justau*
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corps veutre de biche , galonné d'or, une veste de dessous et une culotte écarlate, une ample crayate de mousseline et un large chapeau surmonté d'une plume blanche; ses longs cheveux blondftflottaient sur ses épaules. Arrivé devant le jardin, qui ouvrait sur les fossés de la ville , il remarqua que la garde du maréchal était rangée sur une ligne i un des côtés de la porte , et fit ranger de Tautre côté et de la même manière sa garde , à la tête de laquelle resta Catinat. Il mit pied à terre et entra, suivi de son frère , de Daniel , de d'Aigalliers^ de Lacombe et de six camisards, qu'il plaça, à l'oppositede quelques autres soldats de VilUrs, dans le jardin, affectant en tout une parfaite égalité. Le lieutenant de garde le conduisit au maréchal , qui s'avança aussitôt avec Bâ ville, Sandricourt et Lalande.IIs parurent d'abord frappés de sa petite taille et de sa figure juvénile, et s'entre-regardèrent, étonnés de voir que ce célèbre chef cévenol était presque un enfant. Yillars fit encore quelques pas , et lui adressa un gracieux compliment, auquel Cavalier répondit d'un ton respectueux.
a Le roi , dit ensuite le maréchal, désirant dans sa clémence épargner le sang de ses sujets, même de ses sujets rebelles, m'a ordonné de les soumettre par la douceur. J'ai voulu savoir, de la bouche même d'un chef des mécontents, quels seraient les moyens les plus propres à les ramener dans leur devoir. » Cavalier, dans ^a lettre confidentielle au maréchal, s'était remis à la merci du roi ; mais , dans cette conférence publique, il se ressouvint de son caractère officiel et voulut traiter comme plénipotentiaire des Enfants de Dieu. « Je ne puis, monseigneur.
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lui rép6ndil-il, que répéter les demandes que j'aî déjà faites ( à Lalande, au pont d'Avène) et que j*ai mises par écrit. » A ces mots Bâville s'écria : « Le roi est bien bon de vouloir traiter avec un rebelle ! »
— a Si c'est là ce qu'on avait à me dire, répondit froidement Cavalier, ce n'était pas la peine de me foire venir ici , et je vais me retirer. » Puis , regardant Bâville avec fermeté: «D'ailleurs, monsieur, si nous avons pris les armes , c'est vous qui nous y avez forcés : c'est voire tyrannie, vos cruautés! »
— Villars s'interposa : « L'intention du roi , dit-il, est de ramener ses sujets par la douceur !» Et , se tournant vers Cavalier : ce C'est à moi, monsieur , que vous avez affaire! » Mais Bâville, furieux: ff y^aus êtes bien heureux, s'écria-t-il encore , que le roi veuille vous pardonner ! Vous devez être satisfait de sa clémence et ne pas prétendre à des conditions !» — « Cen'est pas pour moi que j'ai pris les armes , répondit fièretivent Cavalier; ce n'est pas pour moi seul que je suis ici, c'est pour mes frères, pour mes amis, qui m'ont confié la défense de leurs intérêts , et j'y suis engagé par mes serments et par mon honneur ! Maintenant les choses sont allées si loin que nous ne devons plus qu'obtenir nos demandes ou mourir les armes à la main ! » Bâville allait éclater plus violemment encore; mais Villars s'interposa de nouveau : « Monsieur Cavalier, je vous répèle que c'est avec moi que vous devez traiter; Quelles sont vos demandes ? n Cavalier répéta celles qu'il avait faites à Lalande au pont d' Avène. « Vous insistez donc , reprit le maréchal , sur la liberté de conscience : le roi vous l'accordera. Vous pouvez vous assembler où bon vous semblera pour prier à
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votre manière; mais il ne vous permettra jamais de relever vos temples. Après avoir pris les armes contre Sa Majesté, cette grâce doit vous suffire. Si vous la refusez, le roi saura bien vous remettre dans le devoir ! d Yillars continua long-temps sur ce ton, à la fois conciliant et impérieux. Puis, en terminant : « Voulez-vous servir le roi ? Ce sérail plus honorable que de quitter la France. » — « Je le servirai de tout mon cœur, répondit Cavalier , pourvu qu'il nous accorde nos justes demandes. Sa ' Majesté n'aura pas de plus fidèles sujets que nous.» — « Eh bien, reprit le maréchal , écrivez donc vosdemandes 9 et remettez-les-moi. » — « Votre excellence les aura demain , dit Cavalier, et je promets de ne reprendre les hostilités qu'après la réponse de la cour. » Il fut encore convenu que jusque-là Cavalier et sa troupe occuperaient le bourg de Calvisson. Puis, le maréchal le saluant gracieusement: « Adieu, dit'il , Seigneur Cavalier. » Et il se relira avec Bâ ville, Sandricourt et Lalande, qui, durant l'entretien, avait familièrement tenu la main sur l'épaule du chef camisard.
Cavalier fit appeler Catinat et demanda son cheval. Mais, pendant les deux heures qu'avait duré la conférence, Catinat, s'ennuyant à la porte du jardin, était allé , avec plusieurs de ses gardes, se rafraîchir au logis de la Coupe-d'Or, au faubourg Saint-Antoine. Une foule immense avait suivi le chef delà cavalerie camisarde, bizarrement vêtu du magnifique costume des officiers de Neptune. Avant de descendre à rhôlellerie , il s'était plu à déployer son adresse et sa vigueur à conduire son étalon ) à demi-sauvage, qu'il avait fait cabrer et
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bondir sur les boulevards. Cavalier l'envoya chercher à la Coupe-d'Or, et , pendant un demi-quart d'heure, resta^en l'attendant, à s'entretenir avec d'Aîgalliers, Lacombe et plusieurs personnes de NisQies qui entraient dans le jardin. Il leur dit : « Qu'il n'avait jamais eu le dessein de se révolter contre le roi; qu'il était prêt à verser pour son service jusqu'à la dernière goutte de son sang; qu'il avait plusieurs fois offert au maréchal de Montrevel de poser les armes, pourvu qu'on accordât aux protestants la liberté de conscience; mais que le maréchal avait toujours rejeté ses offres; que le despotisme seul des prêtres l'avait contraint à prendre les armes pour délivrer ses frères et leur procurer la liberté de prier Dieu.... »Tout en causant ainsi, le jeune camisard affectait coquettement d'offrir souvent du tabac et de regarder l'heure, pour montrer sa riche tabatière, sa montre d'or et une bague ornée d'une superbe émeraude.
Catinat enfin arriva, entrant au galop dans le jardin. Cavalier monta k cheval, et, saluant la multitude d'un air à la fois ferme et gracieux, il fut descendre à l'Hôtel de la Poste ou du Luxembourg. Après la collation , il traversa l'esplanade à pied , précédé de deux camisards écartant le peuple, le sabre à la main, et visita la mère de Daniel, son prophète favori , dont le père. Gui , jardinier, était prisonnier aux îles Sainte-Marguerite, et le frère au fort de Nismes. Cavalier reçut là plusieurs dames, qui s'estimaient heureuses de le voir, de Tentendre , de toucher ses vêtements. Il revint à son hôtellerie et partit de Nismes. Près du petit couvent, il entonna, de concert avec ses gardes, .^n psaume de paix et de concorde:
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Ob ! qu'il est l>eaa de Toir des frères que rassemble
Le foyer paternel.
D'un mutuel amour se délecter ensemble
Sur le sein maternel !
Moins douée au front d'Aaron d'une urne d'or s'ëpanehe
L'huile au parfum dÎTin , Qui oonle sur sa barbe , et, de sa barbe blanche.
Sur sa robe de lin !
Pendant Tété brûlant , moins'doace est la rosée
AThysopedu ment, Et k fratekenr nocturne à la cime embrasée
De Sion et d'Hermon !
O tribos d'braél, pratiquons la concorde
Et la fraternité I EtDieoj^longera les biens qu'il nous aoeorde.
Pendant l'éternité ! (4)
Ces cantiques continuèrent jusqu'à Saint-Césaîre» où plus de cinq cents personnes de Nismes attendaient le héros camisard pour lui oflfrir des rafraîchissements. Il fut gracieux pour tout le monde. Après avoir renvoyé ses otages au maréchal, il alla coucher à Saint-Dionise. Le soir , après le souper, il fit une longue prière pour le roi, Villars, I-alande, fia ville même et tous ses ennemis , terminant par la clémence et Tamour celte journée triomphale. Quel triomphe obtenu par un berger du Gardon sur Louis XIY , accordé par la magnanimité de YillarS| et 'offert avec enthousiasme par un peuple qui, oubliant le sombre fanatisme qu'on lui inspirait , s'abandonnait tout entier àsa naturelle etgénéreuse passion de la gloire ! (2)
(i) PMone i33.
(a) Voyez Civilier , Lubaame , LoQtreleoil , Goart , L'Anonyme.
LIT. mi, cvÀP. iT. 153