Histoire des paysans
Minorité de Louis XIV. — La France est au pillage. — Les maltûtiers, les gouverneurs, les intendants. — Ravages de l'armée. — Les campagnes sous la Fronde. — Misères effroyables. — Les sabotiers.
« Le pouvoir de tout faire n'en donne pas le droit. i> Bodin.
Jusqu'au XVII'' siècle, cliat^ue province, chaque ville a eu son histoire, chaque village sa chronique, ses révolutions, ses petites guerres et ses grands hommes. Mais Henri IV anéantit la puissance, alors sans contrôle, des gouverneurs de province ; Riclielieu ahal a ses pieds la féodalité a coups de hache, et Louis XIV l'avilit et l'annihile en rahaissant les plus grands seigneurs au rang de la domesticité. Louis, dans son enfance, a entendu le lion populaire rugir jusque dans les cours de son palais, il a vu les
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princes tenir la royauté en échec ; aussi, dès qu'il le peut, poursuivant l'œuvre de centralisation commencée par son aïeul et continuée par Richelieu, il ahsorbe tout, enlève aux provinces leur initiative, contisque l'indépendance des communes, déserte Paris et ses foules immenses, qui saluent sans se courber, comme si elles traitaient de puissance a puissance, et c'est avec raison qu'il dit dans son orgueil : « L'État, c'est moi ! »
Eh bien donc ! sire, nous qui avons besoin de le voir de près, cet Etat que l'on a caché a nos yeux sous le velours et les diamants de votre costume de parade, nous porterons la main sur votre pourpre souveraine pour en écarter les plis, car notre regard indiscret veut s'assurer si cette France si vantée du XVIP siècle, ce n'est pas un supplicié dont vos historiens ont dissimulé les membres endoloris sous un manteau de fête, et dont vos poètes ont étouffé les cris d'agonie sous les chants harmonieux de leurs lyres complaisantes.
L'univers, sous ton règne, a-t-il des malheureux?
s'écriait Boileau dans son enthousiasme. Boileau était historiographe du roi : nous pourrons juger tout a l'heure si les grands poètes font les grands historiens.
Louis XIll légua a Louis XIV, ou plutôt Richelieu légua à Mazarin de grands embarras hnanciers. Les querelles des seigneurs déchirèrent la France pendant la minorité du jeune roi, comme elles l'avaient fait sous celle de Louis Xlll ; seulement, comme la main
COJnrENT ON LEVE LES IMPOTS. à
du ministre était moins Cerme, les excès furent plus grands et plus prolongés. Les impôts, excessifs et toujours croissants, étaient peu de chose auprès des abus qu'entraînait leur perception. La gestion des deniers publics était confiée principalement a deux ordres d'agents supérieurs, dont les uns, les fermiers généraux, prenaient a bail les gabelles, grandes, petites et locales, le tabac, les traites, les entrées et octrois de Paris, les aydes du plat pays, et quelques autres taxes de ce genre, tandis que les autres, les receveurs généraux, percevaient principalement la taille et la capitation. Vers la iin du règne de Louis XIV, Desmarets essaya bien de faire pénétrer quelques lueurs au milieu de cette nuit sombre, parla création de charges d'inspecteurs, qui avaient pour mission de vérifier les opérations des gens de finance : mais, comme tout cela était vénal, ces derniers les achelaient a tout prix, et demeuraient ainsi chargés du soin de contrôler le soir leurs opérations du matin.
Le nombre des fermiers généraux, longtemps de quarante, s'éleva bientôt a soixante. Légalement, l'exploitation des deniers publics devait être précédée d'une adjudication ; mais, en réalité, tout se passait entre le ministre des finances et les hommes de son choix, c'est-a-dire ceux qui lui versaient le plus fort pot-de-vin 'a chaque renouvellement de bail. Ce pot-de-vin n'était nullement dissimulé ; on le regardait comme un des émoluments légitimes de sa charge ; le ministre lui-même en fixait le chiffre. Ensuite, venaient les pols-de-vin stipulés en faveur des seigneurs, des dames de la cour, de tous ceux,
en un mot, que le roi ou le ministre voulaient en gratifier.
Comme les besoins étaient pressants et les rentrées fort lentes, au milieu de la misère générale, Mazarin fit ce que l'on faisait toujours dans les cas extrêmes, il mil les tailles en parti, c'est-a-dire qu'il en confia le recouvrement a des partisans, a des maltôliers qui-, au prix de quelques avances, prenaient à leur compte les impositions, dont ils se chargeaient de faire opérer la rentrée h leur profit particulier, par tous les moyens, dont le plus ordinaire était d'obtenir que la cour mit a leur disposition des compagnies de fusiliers qui, tout en pressurant les contribuables pour le compte des traitants, les volaient et pillaient pour leur propre compte, de telle sorte que ceux qui les commandaient faisaient vite fortune (1). Ikissy-Rabutin, Cbavagnac, tous les chefs de condottieri d'alors, racontent naïvement ces brigandages que la cour tolérait. Espion aux gages de tous les partis, vendu tour a tour 'a la France, a Mazarin et a Condé, et les trahissant tous \\ son heure, Cbavagnac, alors en Auvergne, venait d'obtenir de la cour un brevet de maréchal de camp, avec mission de ramener de Catalogne la cavalerie qui avait, contrairement aux ordres du roi, abandonné cette province espagnole pour venir se cantonner dans le pays de Foix. Il manquait d'argent pour faire son équipage et aller rejoindre les troupes qu'il commandait. Le duc de Candole, gou-
(1) « Des Marais, dans le parti des tailles de la Bauce, vola si bien, en commandant les fusiliers de Launay, quil se mit bientôt j à son aise. » (Tallemanl des Réaux, Ilistorielles^ t. V, p. 213.)