‹ Histoire des paysans (volume 2)Chapitre 69 sur 85 · LES CAHIERS DES BAILLIAGES · texte numérisé non relu

LES CAHIERS DES BAILLIAGES

traircs et de fantaisie ; servitudes, prestations bizarres et onéreuses, cueillettes de rôles incollectibles, aveux, mimes, impunisscments, procès ruineux et sans lin, la verge du lise seigneurial toujours dressée sur nos têtes ; vexations, ruines, outrages, violences, servages funestes, sous lesquels les paysans, presque au niveau des serfs polonais, ne seraient jamais que malheureux, avilis et opprimés : tels sont les tableaux de désolation (|ue présentent les cahiers des campagnes. »

« Que l'usage des moulins à bras soit libre ; qu'on proscrive absolument la capitation seigneuriale à raison de ces tristes machines, et que la postérité ignore, s'il se peut, que la tyrannie féodale bretonne, armée du pouvoir judiciaire, n'a pas rougi, dans les derniers temps, de briser les meules a bras, et de vendre annuellement 'a des malheureux la faculté de broyer entre deux pierres une mesure d'orge ou de sarrasin... Qu'il suflise à la féodalité de son sceptre de fer, sans qu'elle y joigne encore le poignard du traitant.

« Soient a jamais supprimés tous les usements barbares sous lesquels cinq cent mille individus gémissent encore dans une grande partie de la basse Bretagne, tels que ceux des domaines congéables, de motte et quevaise, restes odieux de la tyrannie féodale. Les congéments sont une source perpétuelle de ruine pour les familles, de discorde et de haine, de violence, et même de meurtre et d'incendie... Qu'on abolisse gratuitement les chevauchées, quintaiue, soûle, saut de poisson, baiser de mariées, chansons, transport de l'oMif sur la charrette, silence de gre-

nouilles et autres usages de ce genre, aussi outrageux qu'extravagants. » (Rennes, 57, 70.)

« Qu'on abolisse pour toujours la mainmorte servile, demande le Nivernais (59), attendu que cet abus, par suite duquel les serfs n'ont ni la faculté de tester ni celle de changer de domicile, ni celle de choisir un état a leur gré, expose d'ailleurs les gens de cette malheureuse condition 'a être partagés comme un vil bétail, quand leur père est mainmortable d'une seigneurie et leur mère mainmortable d'une autre ; qu'il est, par conséquent, contraire au droit naturel et a la liberté générale des citoyens et 'a l'intérêt public, et qu'on ne peut, a ce moyen, le considérer que comme le fruit de la violence et de l'oppression. »

« Le droit d'indire (1), celui de jambage, celui de guet et de garde, de mainmorte et tous ceux qui en résultent, sous quelque titre et dénomination qu'ils existent, seront abolis. » (Dijon, 27.)

« Que toute servitude personnelle, corvée a miséricorde, mi-lods en ligne directe, et retrait féodal et casuel, soient abolis sans indemnité, ainsi que tous les droits insolites, autres que les cens et servis, tels que ceux de leide, couponage, cartelage, barage, louage, maréchaussée, ban-vin, ban d'août, fours, pressoirs, moulins banaux, tabellionages et autres semblables. » (Lyon, 25.)

Portant une main hardie sur la propriété des nobles, Rodez et le Périgord retournent l'axiome féodal : « Point de terre sans seigneur », et demandent que

(1) C'était la taille aux quatre cas.

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le IVanc-fief soit supposé, sans litre, ni exprès, ni énonciatif.

« Les députés réclameront la suppression des francs-fiefs, disent La Rochelle et Rennes ; ce droit, monument de la barbarie féodale, était onéreux en bii-même, injurieux au Tiers-Etat, et devenait chaque jour phis vexatoire par les rigueurs de la perception. » (Art. 28, 65.)

La noblesse occupait toutes les hautes fonctions de l'Etat. La bourgeoisie, souvent aussi riche et presque toujours plus instruite et plus intelligente, prétendait les lui disputer. Aussi le second et le troisième ordre étaient-ils séparés par une haine récipro(|ue et profonde. Pressentant qu'un jour viendrait où Jacques lionhomme la vengerait en jalousant et en haïssant a son tour la bourgeoisie, la noblesse réclamait dans beaucoup de ses cahiers la création d'un quatrième ordre, celui des paysans. Ce vœu, déjà souvent exprimé, demeura stérile, jusqu'au jour où le suffrage universel, proclamé en IH^S, livra prématurément les destinées de la France a la merci d'hommes encore incapables de comprendre et d'exercer des droits politiques.

La Franche-Comté proteste contre la servitude qui pèse sur elle :

« Vous avez, sire, dans vos armées, plus de trenlemille serfs francs-comtois. Lorscjue quehiues-uns d'eux parviennent, par leur mérite, au grade d'officier, et qu'après avoir obtenu leur retraite avec une pension, au lieu de retourner avec leurs frères ou leurs neveux dans la hutte où ils sont nés, ils vont habiter dans leur village une maison plus commode, ils ne

pourront, en mourant, disposer ni de leur mobilier, ni des petites économies qu'ils auront pu faire sur leur pension ; tout le pécule appartiendra au seigneur après leur mort. »

« Le Iléau le plus redoutable pour l'agriculture, dit le cabier de Paris, est l'excès de gibier, excès résultant du privilège exclusif de la cbasse : de laies campagnes dépouillées, les forêts dévastées, les vignes rongées jusque dans les racines ; de la les vexations des agents de l'autorité, les amendes arbitraires et excessives, les emprisonnements illégaux, les violences, les assassinats commis impunément par les gardes ; de la la loi imposée par le seigneur de distribuer les terres ensemencées, de manière que le gibier trouve partout sa pâture, la défense d'arracher le chaume pour lui conserver un abri, la défense de recueillir les productions au point de leur maturité ; de la enlin un dommage public et inappréciable, et l'une des principales causes du renchérissement des denrées. » {Exlra-rtmros, 57.)

Ces courtes citations suflisent pour démontrer qu'il restait encore a faire, suivant l'expression de l'abbé Grégoire, un grand abattis dans la forêt des abus. La cour pressentait la lutte, aussi bien que le Tiers, et elle était décidée à défendre le terrain pied a pied. Elle renouvela la triste comédie de 161 i, eut recours aux grands airs et aux petites insultes, louvoya, recula, ajourna, égarant l'assemblée dans un dédale de discussions d'étiquette, de préséance et de costume, et croyant tout sauvé lorsqu'elle gagnait du temps (1).

(1) « Trente régimenls marchaient sur Paris. Le prétexte était

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