CHAPITRE XVI
Prise de la Bastille. — Le héros du 14 juillet. — FouUon et le pacte de famine.
(( Nous sommes les hommes des communes, les hommes de la glèbe, les fils de ces paysans que les chevaliers massacrèrent jadis près de Meaux, les fils de ces bourgeois qui firent trembler Charles "V, les fils des révoltés de la jacquerie. » Augustin Thierry.
Le 12 juillet 1789, Louis XVI, cédant aux obsessions de son entourage, renvoya Necker pour mettre Foullon a sa place. On sait que Necker était alors l'idole du peuple ; je dirai tout a l'heure ce qu'était Foullon. Disons dès à présent que le jour et l'homme
la tranquillité publique, l'objet réel, la dissolution des États-Généraux. » [Mémoires du marquis de Ferricres, I, 71. — Léonard Gallois, continuateur d'Anquetil, X, 120.)
étaient mal choisis : car le 12 juillet 1789 était le jour du renouvellement du pacte de famine, signé pour la première fois le 12 juillet 1729, et régulièrement renouvelé depuis de douze en douze années, etFoullon, enrichi dans les intendances, et beau-père de Berthier de Sauvigny, le dernier des intendants de Paris, Foullon avait, entre autres torts, celui d'avoir attaché son nom a ce pacte criminel qui, suivant l'expression d'un historien, avait établi ses comptoirs sur des ossements humains.
Je ne saurais dire si le peuple se rendit bien compte de tout cela ; toujours est-il que, pour témoigner son mécontentement, il lui prit la fantaisie de renverser la Bastille, dont les hautes tours fatiguaient ses regards et lui portaient ombrage lorsqu'il descendait de son faubourg Saint-Antoine.
C'était quelque chose de si invraisemblable et de si impossible, (jue l'on avait négligé d'y enfermer des troupes bien nombreuses. La Bastille, avec ses fossés larges et profonds, avec ses neuf tours énormes qui llanquaient une ceinture non interrompue de murailles a donner le vertige, la Bastille se défendait elle-même. Elle avait cependant un état-major et une garnison : le marquis de Launay, gouverneur, et le major de Losme ; M. de Montsigny, qui commandait les invalides, au nombre de quatre-vingt-deux, et Louis de Flue, a la tête de trente-deux Suisses, dont on avait renforcé, depuis le 0 juillet, la garnison de la forteresse.
C'est-a-dire, pour le personnel, en tout cent quinze à cent dix-huit personnes.
Quant au matériel, la citadelle était bien pourvue.
l'RISE DE LA IJASTILLE. 381
Les tours élaient couronnées de quinze pièces de canon de différent calibre, et, pour garder la porte d'entrée, trois pièces de campagne étaient rangées dans la grande cour, comme trois tiers molosses prêts a aboyer et a mordre. De Launay avait de plus fait mettre en batterie sur les remparts de larges fusils que Ton appelait les amusetles du comte de Saxe. Chacun d'eux portait une livre et demie de balles.
Puis, pour donner de la voix a toutes ces bouches béantes, on avait deux cent cin(iuante barils de poudre, du poids de cent vingt-cinq livres chacun, (piatre cents biscaïens, quatorze coffres de boulets sabotés, quinze mille cartouches, et quelques boulets de calibre.
Ajoutons que depuis quelques jours le gouverneur avait fait monter a tout hasard sur les tours six voitures de pavés, de vieux ferrements, tuyaux de poêles, chenets, etc., de vieux boulets ramassés dans les fossés, le tout principalement destiné a pleuvoir aux alentours de la porte d'entrée, dans le cas où les canons ne pourraient la défendre, bien que le gouverneur, homme de précaution, eût fait creuser les embrasures des canons d'environ un pied et demi, alin qu'ils pussent être braqués perpendiculairement, si cela devenait nécessaire.
Comme cet enfant d'Israël qui s'avançait nu et l'arme des bergers a la main contre le géant couvert de toutes ses armes, le peuple n'avait, lui, ni fusils, ni poudre, ni canons ; mais il en aura, 'car il a la volonté, c'est-'a-dire la foi, et Dieu a dit qu'elle transporte les montagnes. Quant aux fossés, on est décidé
a y entasser tant de cadavres que Ton arrivera tou jours bien a la hauteur des portes et du pont-levis. Une fois la, il faudra bien que Ton entre.
La cour avait fait charger sur des bateaux cinq milliers de poudre pour les faire sortir de Paris. On les arrête à la hauteur du quai Saint-Nicolas, et la poudre est déposée dans les salles basses de l'Hôtelde-Ville. L'abbé Lefèvre accepte la tâche épineuse d'en faire la distribution, et, pendant douze heures, cet homme accomplit l'œuvre surhumaine de régulariser le pillage et de faire reculer le crime. La poudre, sortie des tonneaux eftondrés, jonche le sol, et la porte (]ui ferme la salle vole en éclats sous les coups de hache qui font jaillir des étincelles en s'émoussant sur les clous et les ferrements qui lui donnent sa solidité. Un homme ivre pénètre dans la salle, la pipe allumée a la bouche, et, triste parodie de Jean Hart, fume par bravade sur les tonneaux découverts. Lefèvre la lui achète et la lance dans la cour. Un coup de fusil est tiré sur les barils, un coup de pistolet est tiré sur lui-même, et les piques menacent sa poitrine désarmée...
Et tandis (jue l'abbé Lefèvre comprimait de sa main l'éruption de ce Vésuve, on délibérait dans les salles hautes, et les escaliers et la place de Grève regorgeaient de peuple, ignorant sur quel volcan il marchait.
Pendant que cela se passait a l'fbjtel-de-Ville, d'autres volent aux Invalides, et, en dépit d'un semblant de défense, franchissent les fossés, pénètrent dans les cours, et descendent dans les caveaux où étaient déposés les fusils. On s'y étouffe quelque peu;