‹ Histoire des paysans (volume 2)Chapitre 72 sur 85 · PRISE DE LA BASTILLE · texte numérisé non relu

PRISE DE LA BASTILLE

mais la du moins le danger n'est que ponr les acteurs et non pour les spectateurs.

Puis on court a la Bastille, et ceux qui avaient pris des fusils s'y rencontrant avec ceux qui avaient pris de la poudre, on peut s'entendre et travailler de concert.

Vers dix heures du matin, trois parlementaires, envoyés par le comité des électeurs, avaient été admis auprès du gouverneur, et, après avoir partagé son déjeuner, s'étaient retirés satisfaits. Mais bientôt un autre parlementaire se présenta. C'était un jeune avocat au parlement, accompagné et protégé par deux soldats. L'avocat était Thuriot de la Rosière, le même qui, plus tard, siégeait au fauteuil du président, au 8 thermidor, lorsque Robespierre lui adressa cette sanglante apostrophe :

« Pour la dernière fois, président des assassins, je te demande la parole ! »

Quant aux deux hommes qui l'accompagnaient, l'un d'eux, soldat au régiment de Royal-Comtois, s'appelait Aubin Bonnemère, et était né 'a Saumur.

<i Monsieur le gouverneur, dit Thuriot a de Launay, le peuple demande que les portes de la Bastille lui soient ouvertes, et que la garde de la forteresse soit confiée a une garnison composée d'hommes choisis dans ses rangs, en nombre égal a ceux (|ui sont sous vos ordres.

— Et si je refuse ? demande le manpiis.

— Si vous refusez de rendre la Bastille, alors le peuple la prendra. »

L'n sourire dédaigneux eflleura les lèvres de de Launay.

« Monsieur, reprit-il, le roi m'a confié la garde de la forteresse, et vous savez qu'un soldat meurt en faisant respecter sa consigne. Je ne rendrai donc point la Bastille. Quant à ce que vous dites que le peuple la prendra, veuillez me suivre avec Tun de ces deux hommes qui vous accompagnent; nous allons visiter ensemble les remparts, et quand vous aurez rendu compte au peuple de ce que vous aurez vu, le peuple, je l'espère, renoncera 'a cette tentative.

— Soit, monsieur, dit Tliuriot, mais hàtons-nous : le peuple attend. »

Si de Launay consentait à ce qu'un homme armé accompagnât Thuriot afin de dissiper toute crainte et toute pensée de trahison de sa part, son devoir était de la redoutera son tour ; aussi, ne voulant derrière lui personne qu'il ne put surveiller du regard, il dit a Aubin Bonnemère :

— « Allez, et passez devant nous. »

Ils s'engagèrent dans les longs et sombres escaliers, Thuriot derrière le jeune soldai, et de Launay fermant la marche. Lorsqu'ils furent rendus au sommet de l'une des tours, Bonnemère s'avança jusqu'au bord du parapet et regarda...

Oh ! ce dut être un magnifique et sublime spectacle pour l'homme du peuple, plein de foi dans la puissance de sa cause, et qui, monté le premier sur ces tours imprenables, voyait 'a ses pieds Paris tout en armes ! H découvrit sa tête et salua la foule qui, reconnaissant un des siens, leva tous ses bras vers ce bras qui se tendait vers elle, et poussa un grand cri qui monta jusqu'au sommet des tours.

De Launay bondit au bord du rempart, et, d'un

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seul coup d'œil, il vit celte mer humaine qui ondulait à leurs pieds, et dont les Ilots allaient tout à Tlieure venir battre les murailles de la Bastille. Par clKupie quai, par clia(iuc boulevard, par chaque rue, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on voyait le peuple qui s'avançait en niasses compactes, le peuple armé, hommes, l'emnies, enfants, prêtres, soldats, le peuple enfin.

De Launay, pâle et le visage altéré, s'élança vers Thuriot, et lui mettant avec force la main sur Tépaule :

« Monsieur, dit-il, c'est une trahison ! \ous me faites perdre un temps précieux, quand j'aurais dû balayer déjà toute cette populace.

— Prenez garde, monsieur le gouverneur, dit Thuriot sans se troubler ; dans un instant le corps de l'un de nous deux au moins pourrait bien commencer 'a combler les fossés de la Bastille ! »

Au mouvement de de Launay, Aubin l'avait couché en joue. A ce geste, le peuple crut 'a une trahison et poussa un cri, rugissement suprême du lion qui mesure son dernier bond pour s'élancer sur sa proie.

« Commencez-vous 'a comprendre maintenant, marquis de Launay, dit Thuriot, que le peuple veut la Bastille et qu'il la prendra ?

— Je comprends qu'il la veut, dit de Launay feignant une assurance que déjà il n'avait plus, mais je vous dis, moi, qu'il ne l'aura pas. »

La mission parlementaire était finie ; on redescendit, et tandis (jue le pont-levis s'abaissait devant lui :

« Monsieur, dil-il, vous m'avez montré vos tours,

VOS murailles et vos canons, moi je vous ai montré le peuple. Je doute que vous soyez aussi satisfait de ce que nous avons vu que je le suis moi-même. Au revoir donc, monsieur le marquis. »

Laissant aux deux braves qui l'avaient accompagné le soin de raconter au peuple ému Tinutilité de leur démarche auprès du gouverneur de la forteresse, Tliuriol descendit la rue Saint-Antoine pour aller rendre compte a lllôtel-de-ville du résultat de sa mission.

Alors le peu[)le commença Taltaque, usant vainement sa poudre contre ces murailles épaisses de dix pieds, tandis que le feu de la garnison faisait dans ses rangs des trouées horribles.

Avant d'arriver jusqu'au pont de l'Avancé, nom qui désignait le premier pont-levis, on avait à suivre un chemin tournant bordé par une caserne du côté de la Bastille, et de l'antre par une rangée de boutiques. Celle du parfumeur Lechaptois était la plus voisine du pont-levis. Quelques hommes du peuple veulent y mettre le fou dans la |)ensée que l'incendie se communiquera aux casernes, et de là au pont-levis. Lechaptois, au comble de l'effroi, veut en vain s'opposer 'a cette fatale tentative, lorsque Bonnemère arrache le brandon enllammé des mains de celui qui allait commettre le crime.

« Quand vous aurez ruiné une famille, s'écria-t-il, quand vous aurez fait périr au milieu des accidents inévitables de l'incendie les plus dévoués peut-être de vos amis, vous en serez bien avancés !... Le feu brûlera le pont, mais non la chaîne qui le lient levé: cl (juand le pont sera brûlé, comment enlrerez-vous ? »

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(]es paroles, l'autorité surtout (juc leur donne liiniforme qu'il porte et son courage éprouvé, désarment les incendiaires. Pendant ce temps, un soldat du régiment Dauphin, Louis Tournay, se laisse glisser du toit du parfumeur sur un mur (|ui le rapproche du corps de garde placé en avant du pont de l'Avancé. 11 s'élance d'un bond du toit de ce corps de garde, et malgré les menaces, les cris et les coups de fusil de la garnison, tombe dans la cour du Gouvernement.

« Une hache ! une hache ! » crie-t-il abrité un moment dans le corps de garde situé dans la cour.

Oonnemère se précipite, une hache a la main ; arrivé sur le premier corps de garde, il la lance à Tournay. Vingt bras lui en présentent d'autres a l'envi. Il en saisit une seconde, la jette encore dans la cour 'a côté de Tournay (1). A eux deux, ils frappent avec fureur, avec enthousiasme, avec fanatisme ; la chaîne est rompue, le pont s'ébranle, décrit un arc de cercle, et l'énorme machine, tombant avec fracas, écrase un homme, en blesse un autre, et rebondit 'a plusieurs pieds de hauteur.

Le peuple s'élance, il est dans la Bastille.

Mais c'est un premier succès, ce n'est pas la victoire. Il y a un nouveau pont-levis 'a franchir, il y a un nouveau siège 'a faire.

En ce moment arrivent deux canons, traînés par une autre masse de peuple qui les a enlevés au

(1) Louis Blanc, clans s«n Histoire de la Révolution, désigne comme étant entrés les premiers à la Bastille Davane, Dassain, Bonnemère et Tournay. Ignorant d'après quels documents a écrit le célèbre publiciste, j'ai cru pouvoir adopter la version du Moniteur, celle de VHistoire de la Baslille, publiée en 18il, etc.

Garde-Meuble. D'autres en amènent des Invalides, guidés par quelques anciens canonniers, tandis que Hullin, directeur de la buanderie de la reine, arrive a la tête de quelques gardes françaises, parmi lesquels il y avait trois jeunes gens, encore sans nom, et qui, a peu d'années de la, s'appelaient Hocbe, Marceau et Lefèvre.

L'attaque alors, dirigée par Elie, Maillard, Arné, Cliolal, se régularise ; l'artillerie du peuple répond à celle du château, et déjà l'on pouvait prévoir que le peuple aurait le dessus, quand une scène d'horreur vint un instant dominer toutes les autres.

De vastes magasins d'armes occupaient une partie des bâtiments de la cour de l'Avancé. On brise les portes de ces magasins ; puis, pour pénétrer dans ceux du premier étage, on place une charrette sous une trappe que l'on défonce et l'on est dans les magasins qui occupent toute l'étendue de cet étage. Après le pillage, l'incendie ; quand tout est enlevé, on se dispose 'a mettre le feu aux bâtiments.

Trois fois la criminelle tentative est mise à exécution, et trois fois, grâce a Aubin Bonnemère et a quelques autres, les incendiaires sont écartés et les flammes éteintes.

Les appartements de la famille de M. de Montsigny étaient situés au-dessus des magasins où se passaient ces scènes de violence. Que l'on juge de la terreur de deux pauvres femmes, son épouse et sa fdle, qui, tremblant déjà pour la vie d'un père et d'un mari, voyaient la mort venir de tous côtés, et ne pouvaient échapper aux lentes tortures de l'incendie (ju'à la condition de fendre cette foule furieuse, exaspérée

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par le trépas de tant des siens, avide de sang et de vengeance !

M""" de Montsigny, dont l'énergie allait être mise a de rudes épreuves dans celle journée fatale, se sacrifie, et descend dans la cour ; elle s'informait si l'on était maître du feu, s'il fallait fuir et s'il était humainemenl possible de le faire, lorsqu'un homme du peuple la saisit, lui renverse les bras avec violence, et s'écrie :

ce Tu es la fille du gouverneur ! Eh bien ! puisqu'il ne veut pas se rendre, tu vas payer pour tout ce sang que Ion père a fait couler, »

Aussitôt un autre misérable armé d'une fourche veut lui porter un coup furieux ; mais Bonnemère détourne le coup, et se plaçant entre elle et ses assassins :

« Sommes-nous ici, s'écrie-l-il, pour assassiner des femmes quand il y a des hommes 'a combattre et des murailles a escalader? Allons, camarade, continue-t-il en repoussant le plus furieux avec sa hallebarde, garde ta fourche pour une meilleure besogne, et laisse passer celle jeune demoiselle qui n'est pas plus la fille du gouverneur que je ne suis son fils. »

Grâce a ce secours inespéré, la jeune fille remonte vers sa mère, et lui raconte 'a ([uels dangers une main inconnue vient de l'arracher. Mais il y a folie 'a vouloir rester plus longtemps dans ces lieux où le fer et rincendie les menacent 'a la fois : 'a tout prix il faut fuir. Puisant donc dans l'accès même du péril le courage du désespoir, la mère et la fille, se tenant élroitcmenl embrassées, s'élancent dans la cour...

Mais a peine ont-elles paru, que les outrages, les

menaces de mort viennent glacer tout leur sang dans leurs veines. On se précipite, on les maltraite, on les sépare, et tandis que les cris désespérés de la pauvre mère se perdent au milieu des liurlements de la foule, un homme saisit M"" de Monlsigny, l'emporte auprès du premier pont-levis, et, répétant encore qu'elle est la lille de de Launay, dit qu'il faut la brûler vive aux pieds des tours de la Bastille, si son père ne veut pas rendre la forteresse. Cne mort lente, une mort atlreuse lui est réservée ; une paillasse est apportée, on l'y jette sans connaissance, demi-morte déjà, et l'on y met le feu.

Du haut de l'une des tours, son père, M. de Monlsigny, voit cet horrible spectacle ; il reconnaît sa fille, il va se précipiter, lorsque deux coups de feu l'atteignent en pleine poitrine ; il tombe entre les bras de ses invalides.

Mais un autre homme l'a reconnue aussi et veille sur elle, lionnemère, (jui est partout ce jour-la, partout où il y a un péril 'a braver, partout où il y a un acte d'héroïsme ou d'humanité a accomplir. Il s'élance au milieu des flammes, la saisit dans ses bras, l'enlève, et, 'a travers une vive fusillade du peuple trompé dans sa vengeance, il l'emporte auprès de la pompe de la rue Saint- Antoine, lui fait reprendre l'usage de ses sens, et la conduit à l'entrée du passage Lesdiguières, dans une maison où elle est connue, où l'on veillera sur elle, et dans laquelle sa mère viendra, si de son côté elle a pu se dérober h la mort.

M'"" de Montsigny ne tarda pas a la rejoindre en effet, et, oubliant pour un instant ses terreurs d'é-

pouse, presse avec ivresse sur son cœur cette enfanl qu'elle avait cru ne devoir plus retrouver vivante.

— Mon père !... s'écria M"" de Monlsigny lorsqu'elle eut repris l'usage de la parole.

— Hélas ! pauvre demoiselle, répondit Bonnemère, ma vie dans ce monienl vaut plus que la sienne, tout soldat que je suis, et tout gentilhomme et commandant qu'il est. Mais n'importe, s'il est possible de le sauver, soyez sûre que je le sauverai.

H quitte les deux lemmes et revole au combat.

Des étages les plus élevés de leurs maisons, les bourgeois et les artisans de la rue du faubourg Saint- Antoine faisaient des décharges meurtrières sur la plate-forme des tours de la Bastille et la garnison n'osait plus montrer la tète au-dessus des parapets. Le découragement frappait les Suisses et les Invalides. L'état-major et les bas ofliciers pressaient de Launay de rendre la place. Mais Bezenval, l'un des chefs de l'armée que Louis XVI avait réunie autour de Paris, lui avait envoyé l'ordre de tenir bon en lui promettant des secours, et L'iesselles, le prévôt des marchands, lui avait écrit ce billet fatal qui fut, avant la fin de la journée, son arrêt de mort : « J'amuse les Parisiens avec des cocardes et des promesses ; tenez bon jusqu'au soir ; vous aurez du renfort. »

De Launay, désespéré, arrache la mèche d'une des pièces de canon de la cour intérieure, et des-, ccnd à la Sainte-Barbe pour mettre le feu aux poudres et écraser Paris sous les débris de la Bastille. Deux bas ofliciers croisent la baïonnette et le repoussent. Malgré lui, on arbore le drapeau blanc sur l'une des tours, le tambour bat la chamade, et la

garnison demande a capituler. Un ofiicier suisse présente un papier à travers une ouverture qui se trouve au-dessus du pont-levis. On pose une longue planche sur le parapet, Maillard s'avance sur ce pont fragile, prend le papier, et le remet a Hullin, qui le lit à la foule.

— Nous avons vingt milliers de poudre, y étaitil écrit ; nous ferons sauter la forteresse si vous n'acceptez pas la capitulation.

— Foi d'oflîcier, nous l'acceptons, dit Hullin ; baissez vos ponts.

Le peuple se récriait a ce mot de capitulation, et, sur désormais de la victoire, voulait forcer l'entrée. Mais tous les héros de la journée, Élie, Maillard, Hullin, Bonnemère, Cholat, Arné, font former par les gardes-françaises une barrière qui arrête un moment la foule. Le pont est baissé ; Arné s'y élance afin de faire contre-poids avec son corps et empêcher qu'on ne le relève. Ils entrent jusque dans la dernière cour; le peuple les suit.

Les invalides et les Suisses, les armes déposées derrière eux, étaient rangés le long du mur. Hs battent des mains et se découvrent pour saluer le peuple qui entre. De Launay, qui a rejeté loin de lui les insignes de son grade, pâle, appuyé sur sa canne et confondu dans les rangs de la garnison, attend et .croit voir fixés sur lui tous ces regards qui le cherchent en effet .

Maillard, Cholat, Arné se disputent l'honneur d'avoir arrêté le malheureux gouverneur de la Bastille. Hullin, Elie et quelques autres, espérant le soustraire aux vengeances populaires, s'offrent pour le conduire

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a rilôtel-de-Ville, où Ton décidera de son sort. Le major de Losme, de Miray, aide-major, et de Persan, lieutenant des invalides, faisaient également partie du sinistre cortège. Je dirai tout a l'heure a qui le commandant des invalides, M. de Montsigny, dut d'avoir la vie sauve. Élie, en uniforme, ouvrant la marche, portait la capitulation à la pointe de son épée ; Maillard venait ensuite, agitant dans les airs le drapeau blanc arraché des tours de la Bastille ; puis le marquis de Launay, que Hullin et Arné tenaient chacun par un bras, comme pour rassurer la foule et lui faire comprendre l'inutilité de se faire justice ellemême. Quelques autres encore qui s'étaient signalés pendant le siège, entouraient le gouverneur : Legris, garde des impositions royales ; de l'Epine, clerc chez un procureur au Parlement...

La tâche était difficile, périlleuse même, et la fureur se tourna bientôt contre ceux (|ui protégeaient l'objet de ses colères.* Malgré leurs efforts, de Launay se vit maltraité par des furieux qui le frappaient, présentaient jusque sur sa |)oitrine leurs épées et leurs pistolets. Chargé de malédiction, l'infortuné, s'adressant tour a tour 'a Hullin et 'a Arné, leur criait: « Ne m'abandonnez pas ; vous m'avez promis de me

l)rotéger ! Restez avec moi jusqu'à l'ilôtel-de

Ville!... »

Certes, tous ces braves gens qui l'entouraient espéraient que la victoire du peuple resterait pure de crimes, et que la justice seule prononcerait sur la vie de ces hommes, qui n'avaient fait en somme qu'cxéruler jusqu'au bout leur consigne de soldat. Mais échauffé par la lutte, enivré de sa victoire si chè-

rement achetée, le peuple avait soif du sang des victimes tombées entre ses mains. De l'Epine, frappé d'un coup de crosse de fusil sur la tête, s'était vu contraint d'abandonner l'escorte protectrice. lluUin lui-même, 'a bout de forces au terme du voyage, lâche un moment de Launay sur la place de Grève... « Tuez-moi, s'écria œlui-ci ; tuez-moi sur-le-champ ; ne me faites pas languir!... » Ce vœu-la du moins fut exaucé, et en se retournant, Hullin vit la tête du malheureux gouverneur élevée au haut d'une pique.

De Launay mort, la rage du peuple se tourne contre le major de Losme. Un des vainqueurs de la Bastille, de l'elleport, se précipite, embrasse le malheureux et lui fait un rempart de son corps. « Arrêtez ! s'écric-t-il ; vous allez immoler le plus généreux des hommes ! J'ai été cinq années enfermé à la Bastille, et il a été mon ami, mon consolateur, mon père î » De Losme le repousse et cherche a l'éloigner. « Que faites-vous, jeune homme ? lui dit-il ; vous allez vous sacrifier sans réussir 'a me sauver ! »

Oubliant qu'il est sans armes, Pelleport lutte contre la foule, la repousse avec ses mains, supplie, menace. Un misérable lui décharge un coup de sabre sur la tête, lui fait une large blessure ; il tombe, et l'infortuné major est massacré. Sa tête fut placée comme celle du gouverneur, au bout d'une |)ique, et ces sanglants trophées furent promenés par tous les quartiers de la ville. L'aide-major de Miray avait été tué dans la rue des Tournelles, et de Persan sur le Portaux-Blés.

Quant 'a la garnison, aux Suisses et aux invalides, ils durent la vie a la généreuse protection que leur

accordèrent les gardes françaises cl les grenadiers des gardes, (jui parvinrent à les escorter jusqu'à ^IIôlel-de-^'il!e. Élie, du haut d'une sorte de trône qu'on lui avait élevé, les vêtements en désordre, les cheveux hérissés, son épée à la main, plaidait la cause de ces pauvres gens que les haïonnettes des soldats protégeaient a grand'peine. « Citoyens ! criaitil, n'ensanglantez pas les lauriers dont vous venez de ceindre ma tête, où reprenez vos palmes et vos couronnes. Allez plutôt renverser les tours de la Bastille, et que ces hommes, plus malheureux que coupahles, prêtent serment de lidélité a la nation ! » Ils jurent, sont sauvés, et trouvent asile et nourriture auprès de leurs vainqueurs, (jui les entraînent dans leurs casernes.

Une autre victime, plus coupahle, allait être châtiée par la justice populaire. Flesselles, qui présidait le comité des électeurs, n'avait pas cessé de trahir. On l'avait vu promener aux quatre coins de Paris, fatiguer en courses inutiles les dépulations (jui viennent lui demander des armes et de la poudre. A la nouvelle de la prise de la forteresse, son assurance l'ahandonne. En dépouillant le cadavre du gouverneur, on trouve la lettre dont je rappelais tout à l'heure les termes. On la place sous ses yeux. Interdit, il peut a peine baihutier (piehpies paroles.

— Sortez ! crie une voix ; vous êtes un traître !

— Messieurs, répondit-il en changeant de couleur, je vois bien <[ue je ne vous plais pas, et je me retire.

Il se retirait en etVet,. et déjà il avait traversé la place de Grève, lorscju'un jeune homme, débouchant au coin du (juai Pelletier, le reconnaît et le jette à

terre (riui coup de pistolet. La foule se rue sur lui, et mille coups de pique achèvent de le faire mourir.

Qu'était devenu pendant ce temps Aubin Bonnemère? Il savait que des coups de feu avaient atteint M. de Montsigny sur Tune des tours de la Bastille. Après la victoire définitive du peuple, il y monte, dépouille le blessé des vêtements qui trahissaient son identité, et comme on commence a monter sur les remparts, il confie le moribond a deux grenadiers auxquels il recommande de le porter dans la maison où l'attend sa fille. Chacun l'a vu si souvent dans la journée accomplir des prodiges de valeur, que sa voix a acquis une certaine autorité. On lui obéit.

Quant a M"* de Montsigny, elle n'était pas au terme de ses angoisses. A cinq heures et demie, un bruit considérable se fait entendre dans la rue Saint- Antoine. En proie 'a la plus vive anxiété, elle ouvre la fenêtre, écoute et regarde. C'est le fatal cortège qui passe ; elle reconnaît au milieu de la foule en délire laide-major de Miray, et elle entend dire qu'on le conduit u riiotel-dc-ville, qu'on va le pendre, lui et tout ce qui survit de la garnison.

Bien des natures énergiques eussent succombé sous tant d'assauts répétés. M"" de Montsigny, surmontant ses tortures, dissimule son anxiété a sa mère et lui persuade de la suivre chez un ami sûr, dans la rue des Billelles. L'a, loin du théâtre de tant de poignantes émotions, elle sera plus rapprochée de rhôtel-de-ville, où désormais vont se jouer les scènes terribles et éternellement regrettables qui souillèrent celle grande journée du li juillet.

L'espérance meurt diliicilemenl dans le cœur de

LE HÉROS hV 14 JUILLET. 397

riiomme. }["" de Montsigny espérait, en dépil de tout, et, plus désolée que sa mère, cherchait a la consoler et a entretenir dans son cœur un espoir presque mort dans le sien. A neuf heures, un violent coup de sonnette les fait bondir sur leur siège. Des armes resonnent, et les pas pesants de plusieurs grenadiers se font entendre ; leur premier mouvement, après tant de poignantes émotions, fut de croire (ju'on venait les arracher a leur retraite pour les conduire a la mort. Mais on les rassure, elles peuvent ouvrir: c'est leur époux, c'est leur père, c'est M. de Montsigny que l'on rapporte blessé, mais non mortellement, et qui a dû peut-être à ses blessures mêmes de ne pas partager le sort de de Lauuay.

Un seul Iromme manquait a cette scène : celui qui dans cette journée, avait accompli tant de prodiges d'humanité et de courage.

Voici pourquoi Aubin Bonnemère n'était pas là.

La Bastille prise, deux choses restaient à faire : conduire a l'hùtel-de-ville de Launay et l'infortuné major de Losme, qui n'y devaient pas arriver vivants, et délivrer les prisonniers. Aubin n'hésite pas entre l'œuvre de destruction et l'œuvre de vengeance. Il s'arme d'un levier de fer et dirige ceux qui vont briser les portes des cachots. L'un des captifs, le comte de Lorges, avait vécu trente-deux années dans l'un d'eux (1) ; Bonnemère le rend à la liberté, puis,

(l) rrccis historique de la détention du comte de Lonjes à la Bastille pendant trente-deux ans. Paris, Buisson, libraire, rue Hautefeuillc, n» 20, 178y.

avec son levier, il arrache une pierre du cachot, la charge sur ses épaules, et rentre chez lui satisfait de sa journée.

La prise de la Bastille, qui décida du succès de notre grande révolution et rendit le courage a l'Assemblée nationale, hésitante en présence des résistances de la cour, de la noblesse et du clergé, avait été une victoire exclusivement populaire. On peut dire que le peuple seul accomplit cet acte prodigieux, qui frappa d'une telle terreur ses ennemis conjurés que, dès le surlendemain, le IG, le comte d'Artois et sa famille, le prince de Condé, le duc de Bourbon, le maréchal de Broglie, les Polignac, le comte de Bretenil, et beaucoup d'autres, sortirent du royaume, s'enfuirent a l'étranger, où ils travaillèrent 'a armer tous les rois de l'Europe contre- leur patrie. Ce fut le commencement de celle criminelle émigration, dont les intrigues poussèrent la révolution a recourir aux mesures les plus violentes, sous peine de succomber sous les efforts de l'Europe ameutée par eux contre la France, en même temps qu'ils soulevaient le Midi et excitaient la sanglante jacquerie de la Vendée.

Sans doute le comité des électeurs prépara, dirigea de loin la lutte, mais le peuple seul se battit, remporta la victoire. Pas un nom connu la veille ne retentit ce jour-la. Hullin, Elie, Maillard, Cholat, Aubin Bonnemère, Louis Tournay, Davanne,... étaient du peuple. Les historiens, amoureux des grandes batailles commandées par des généraux porteurs de grands noms, ces noms fussent-ils ceux d'un duc de Villeroy ou d'un prince de Soubise, les vaincus de Ramillies, Kosbacli et autres lieux, dédaignent de

LE HÉROS DU 1-4 JUILLET. ^JliU

ciler ces noms obscurs el les laissent ensevelis sous Toubli qui les attend.

Faisons donc connaître au peuple ses héros, ceux dont la gloire jette sur lui son éclat, comme celle des Condé et des Villars sur la noblesse, comme ceux de Dossuel et de Massillon sur le clergé. Qu'il me soit permis de relever de son obscurité Tliomme qui, non moins grand par sa générosité que par sa bravoure, fut le héros de cette immortelle journée du \i juillet, et qui mérite bien une petite place dans le Panthéon populaire. ,

Six mois se sont écoulés. M. de Monlsigny n'a pas succombé a ses blessures, et sa femme et sa lille oublient auprès de lui les terreurs de cette effrayante journée du 14 juillet. Quant a la Bastille, le peuple s'acharne sur son cadavre, il secoue les crêtes des tours dans les abîmes des fossés, il renverse, il comble, il nivelle, afin qu'au 14 juillet 1790 on puisse donner une fête sur la place où fut la vieille forteresse, et qu"a toutes les entrées de ce lieu de fête on lise ces mots :

ICI l'on danse.

On a formé un régiment de volontaires des vainqueurs de la Hastille. Aubin Bonncmère en a été nommé sergent, et n'a point songé a aller recevoir les témoignages de la gratitude de la famille de Montsigny. Mais (juand le bienfait oublie, c'est 'a la reconnaissance a se souvenir. Cette famille n'avait point été oublieuse, et ce n'était pas sa faute si elle n'avait pu découvrir celui (|ui, le li juillet, s'était

fait comme son ange gardien, tant il fallait être plus qu'un homme pour, dans de pareils moments, arracher au peuple les victimes dévouées a ses vengeances. Mais Aubin n'avait pas dit son nom ; mais M. de Montsigny était resté longtemps entre la vie et la mort; mais Paris est grand, et a moins d'un miracle, on n'y rencontre pas ceux que l'on cherche quand on ne sait rien d'eux, ni leur nom, ni leur demeure.

Le hasard lit le miracle, et rapprocha une fois encore Aubin Bonnemère de celle qu'il avait sauvée.

Le 18 janvier 1790, la compagnie de Montsigny était de garde à l'École militaire. Un détachement des vainqueurs de la Bastille vint le relever, et au moment où elle allait se mettre en marche pour Saint- Denis où était sa caserne, un sapeur des volontaires, entendant prononcer ce nom de Montsigny, demanda 'a l'un des bas oflicicrs si ce n'était pas à leur commandant qu'appartenait la jeune demoiselle qui avait été arrachée deux fois à la mort lors de la prise de la Bastille. Le bas officier répondit que c'était sa fille en effet, et que M. de Montsigny avait fait de vains efforts pour découvrir celui à qui elle et lui devaient la vie. Le sapeur lui apprit la vérité, et le bas officier lui demanda de presser Bonnemère de ne pas refuser a ceux qui lui devaient tant le bonheur de le remercier. Aubin céda aux instances du sapeur; et après les chaudes accolades qui l'accueillirent :

— Brave jeune homme ! s'écria M. de Montsigny quand on put parler, notre sauveur a tous, vous a

qui je dois ma fille, toute ma fortune ne m'acquittera jamais envers vous. Prenez, acceptez tout, et je serai encore votre obligé. — Merci, monsieur, répondit Aiibin. Merci, mademoiselle ; je suis bien payé par le spectacle de votre bonheur. Mais, vous le comprenez, ces choses-la ne se l'ont pas pour de l'argent et pour une fortune. C'est moi qui dois remercier le sort de m'avoir mis sur votre route, car ce que j'ai fait, tout autre l'eût fait comme moi.

Il oubliait qu'il y avait autour d'elle mille bras qui s'étaient levés pour la frapper, tandis que le sien seul s'était levé pour la défendre. Mais, aux âmes généreuses, il semble si naturel de faire le bien, qu'il ne leur vient pas même a l'idée qu'il y ait des gens qui perdent leur temps a faire le mal. Aubin se retire donc inflexible. Mais cela ne pouvait pas se passer ainsi. M"" de Montsigny, dans une adresse à l'assemblée générale de la municipalité de Paris, lue dans la séance du 3 février 1790, par l'abbé Mulot en présence de la jeune fille et de sa mère, porta plainte contre le stoïcisme du héros du \i juillet, introuvable pendant six mois, et qui maintenant repoussait lesjustes témoignages d'une reconnaissance légitime s'il en fut jamais. La Commune lit droit aux plaintes de la famille, et il fut décidé que dès le lendemain le maire de Paris, iJailly, et le commandant général des gardes nationales, Lafayette, prendraient en main la cause de M"'^ de Montsigny et de son père, et mettraient Aubin à la raison.

« La séance du soir du 1 de ce mois, dit le Moniteur, a été une des plus intéressantes et des plus

mémorables depuis la révolution, par le nombre et la nature des objets qui ont occupé l'Assemblée. »

Dans cette séance « intéressante et mémorable, » la Commune de Paris décerna deux couronnes civiques, l'une au roi Louis XVI, Père du peuple et Restaurateur de la liberté, l'autre au citoyen Aubin Bonnemère, sergent aux vainqueurs de la Bastille. Louis XVI fit défaut. C'était bien un restaurateur malgré lui, et le souvenir de la prise de la Bastille n'avait rien qui lui tut agréable. Il déclina l'bonneur qui lui était fait, et satisfait, bien a tort, de sa couronne royale, dédaigna la couronne civique, se contentant d'un serment de fidélité qui fut prêté d'acclamation par tous les membres de la Commune, et par les députés présents. Un jeune substitut du procureur de la Commune, nommé Danton, demanda que tous les citoyens et citoyennes le prêtassent également, ce qui eut lieu au milieu d'acclamations encore plus chaudes et plus unanim-es. Alors, municipaux, députés, citoyens et citoyennes, descendent sur le perron de l'hôtel-de-ville, et, l'a, répètent le serment de fidélité au roi, Électrisée 'a son tour, la foule, qui s'étouffe sur la place de Grève, jure amour et fidélité inviolable 'a Louis XVI...

Lorsque l'on fut rentré en séance, le maire de Paris appela Aubin Bonnemère, et, s'adressant 'a M"* de Montsigny assise 'a côté de lui sur l'estrade, il lui dit en lui remettant la couronne civique :

— Mademoiselle, nous honorons la valeur et la vertu, et nous les couronnons en vous offrant de couronner ce soldat.

Alors, au bruit des applaudissements de rAsseqi-

blée émue, M"*" de Montsigny plaça la couronne sur le Iront de Bonnemère.

— Monsieur, dit encore Hailly en prenant le sabre d'honneur qui lui était également destiné, je crois ajouter a votre triomphe en priant M. le commandant de vous le remettre.

— Sergent, lui dit Lafayette, jamais sabre n'aura armé un bras plus généreux et plus brave. Prenez-le, et soyez fier de le recevoir, comme je suis heureux de vous l'oftrir.

Et il lui donna l'accolade fraternelle au milieu des acclamations de l'assistance. Puis un citoyen monta au bureau et y déposa l'engagement suivant :

— Je soussigné, domicilié rue de Lesdiguières, près de la Bastille, témoin du courage du sieur Aubin Bonnemère dans la journée du 14 juillet dernier, et de son zèle soutenu depuis, prie MM. les représentants de la Commune d'agréer mon offre de lui constituer, pour don patriotique, cinquante livres de rente viagère, regrettant bien sincèrement que la fatalité des circonstances ne me permette pas d'en faire davantage.

Signé : N. D. Binot.

A la fin de la séance, Aubin descendait les marches de riiôtel-de-villc, comblé de gloire et tout surpris de tant d'honneurs qui i)leuvaient sur lui, lorsqu'une main pesante s'abattit sur son épaule. Il se retourna et vit un homme d'une trentaine d'années, de haute stature, robuste et énergique, qui lui dit d'une voix fortement accentuée :

— Jeune homme, tu as vu la première journée du

peuple et la dernière journée de la royauté, et tn y as joué le beau rôle. Tu as vécu deux de cesjournées qui suffisent à remplir l'existence d'un mortel. 14 juillet, 4 février, ton nom est désormais associé à ces deux dates. Tu peux mourir maintenant, ton nom vivra !

— La dernière journée de la royauté? repartit Aubin. Mais n'est-ce donc pas vous qui avez demandé tout a l'heure que les tribunes et le public prêtassent serment au roi ?

— C'est vrai ! reprit Danton avec un sourire amer, je l'avais oublié î

Aubin Bonnemère devait cependant compter encore une troisième grande date dans sa vie, et le 5 décembre de la même année, la municipalité de Saumur avait aussi sa séance solennelle. Généreux jusqu'au bout, le héros du 14 juillet avait eu la pieuse pensée de faire rejaillir sur sa ville natale une partie de cette gloire si noblement acquise.

Sur cette pierre de la Bastille, arrachée au cachot du comte de Lorges, il lit graver le plan de la forteresse, qui en occupe le milieu. A gauche, dans la partie supérieure, sont les armes de Paris dans un écusson, et celles de Saumur a droite. Entre les deux écussons, on voit la couronne civique et le sabre d'honneur, sur la lame duquel la Commune de Paris a fait graver la légende :

« La Commune de Paris 'a Aubin Bonnemère pour avoir sauvé deux fois la vie à W^° de Montsigny au siège de la Bastille en 1789. »

Dans le bas, à gauche, on lit ces cinq vers :

LE IIÉHOS DU li JUILLET. 405

Dans l'horreur des cachots, sous des monceaux de fer, J'ai vu le despotisnie immoler ses victimes. Aujourd'hui dans Sauinur j'annonce à l'Univers, Avec la liberté, ce fléau des pervers, Le règne des vertus et le tombeau des crimes.

En regard, a droite :

Donné par Aubin Bonnemère natif de cette ville.

Et enfin, tout a fait dans Tangle a droite :

Thuriot de la Rosière,

électeur en 1789,

et Président de la Commune de Paris.

Il lit part aux représentants de Saumur a TAssenibiée nationale de son projet de donner cette pierre historique à la cité qui l'avait vu naître, et il demanda a la Commune de Paris, ainsi quh quelques-uns de ceux que Ton appelait alors les vainqueurs de la Bastille, a Élie, Maillard, Ilullin, Arné et autres, les attestations nécessaires pour constater l'identité de la pierre, et la légitimité de ce qu'il y avait fait graver (1).

Cette pierre fut reçue par un homme de son nom,

(1) Tous ces faits sont consignés sur les registres des séances de l.i municipalité de Paris des 3 et 5 février et 16 juin 1790, et dans ceux de la municipalité de Saumur du 5 décembre de la même année. J'extrais quelques lignes de ce dernier :

— « M. Thuriot de la Rosière peut attester que le nommé Aubin Bonnemère, qui a sauvé deux fois la vie à M"« de Montsigny, est le même qui s'est empressé de la défendre et de la soustraire à la fureur des gens barbares...

« ... Qu'il s'est distingué au siège de la Bastille, où il a été choisi par ses concitoyens pour commander quarante hommes, et y a couru de grands dangers... qu'il a sauvé deux fois la vie à M"-' de Montsigny, qu'il a concouru à sauver la vie à M. Thuriot de

Bonnemère de Chavigny, alors maire de Saumur, et bientôt député à rAssemblée législative. Le conseil municipal, exlraordinairement convoqué, s'était adjoint quelques notables habitants et des détachements de la garde nationale. Je passe les discours prononcés dans cette séance solennelle, pour ne citer que ces lignes de celui de Bonnemère de Chavigny :

— Ce marbre éloquent, placé dans le lieu le plus apparent des Assemblées de cette commune, transmettra a la postérité la plus reculée les glorieux trophées de la valeur et du généreux civisme de M. Aubin Bonnemère.

Le 14 juillet 1880, la pierre de la Bastille fut solennellement incrustée dans la muraille de la façade de l'antique hôtel-dc-ville de Saumur.

La même ville qui venait de donner à la révolution son premier héros lui fournit, a quelques jours de la, sa première victime.

Ce fut une singulière destinée que celle de Foullon (1), et qui rappelle involontairement celle du surintendant Foucjuet et sa fameuse devise : Qiio non ascendam I Né à Saumur, en 1715, d'une famille ancienne dans la ville et longtemps revêtue des prin-

la Rosière, électeur et Président du district de la Culture ;... qu'au cours du siège il a fait plusieurs actions courageuses, et que par ses soins, il a empêché l'incendie de la maison du sieur Lechaptois;... qu'il a fait graver, sur une pierre tirée d'un cachot où fut enfermé trente -deux ans le comte de Lorges, le plan de la Bastille ; qu'il a fait mettre en tète le sabre et la couronne civique qui lui ont été donnés par les représentants de la commune de Paris... etc.. »

(t) Il s'appelait Foullon, non Foulon, et était né en 1715, et non en 1717, comme le disent la plupart des biographes.

FOULLON. — BERTIIIER. 407

cipales fonctions municipales et judiciaires, une affaire d'honneur Fen éloigna, et c'est a cette première disgrâce qu'il dut le commencement de sa fortune. Kéfugié en Hollande, il sauva dans des circonstances romanesques, puis épousa M"® Van der Dussen, petite-nièce du grand pensionnaire de ce nom, qui, aux conférences de Gertruidemberg, soutint qu'il fallait exiger de Louis XIV qu'il fournît des troupes pour renverser son petit-fils Philippe V du trône d'Espagne oîi il l'avait placé (1710).

La fortune de M^'^ Van der Dussen n'était pas inférieure 'a sa haute naissance, et grâce 'a la position qu'il lui dut autant qu'a son mérite personnel, Foullon devint successivement, en 1744, commissaire des guerres de Flandre; en 1747, intendant au siège si connu de Berg-op-Zoom ; en 1755, intendant des armées du roi en Allemagne ; en 1759, intendant de la guerre, place créée pour lui, et 'a laquelle on joignit bientôt celle de la marine; en 1771, intendant des finances et conseiller d'Etat ; enfin, en 1789, contrôleur des finances 'a la place de Necker, le ministre populaire.

Foullon, au contraire, avait amassé des haines et des rancunes autour de son nom. En 1765, il avait acheté la baronnie de Doué, en Anjou, et avait fait élever a un quart de lieue de cette petite ville le château de Soulanger, splendide demeure oii il avait rêvé de finir ses jours. Hautain, dur, avide, coupable d'horribles exactions, haï pour la rigueur avec laquelle il faisait exécuter les lois sur la chasse dans ses domaines, il avait marié sa fille a l'intendant de Paris, Berthier de Sauvigny, homme non moins dur

et non moins détesté de tous, digne en tout point de collaborer a son œuvre et d'unir sa destinée a la sienne. Elles furent étrangement unies en effet, et il y avait, sur chacun d'eux, une sorte de chronique qui semblait prédire leur future catastrophe.

Un jour, à Vincennes, un vieux paysan dont le fils venait d'être pris par la milice était venu implorer l'intendant de Paris pour qu'il tâchât de lui faire rendre ce soutien qu'espéraient ses dernières années. Berthier le refusa avec la dureté et l'insolence alors en usage chez les grands a l'égard de la paysantaille. Le vieillard, que la douleur avait brisé, se redressa sous le fouet de l'insulte :

« Voici, lui cria-t-il, la malédiction d'un père de famille sur vous, père de famille. Vous mourrez misérablement, vous mourrez en place de Grève, et le terme n'est pas éloigné (1). »

Il était arrivé une fois a FouUon, dans sa baronnie de Doué, de venir se heurter a la résistance d'un de ces paysans chez lesquels l'esprit d'opposition des villes commençait 'a faire ses ravages.

« Tais-toi, manant, lui dit Foullon, un rustre de ton espèce ne va pas 'a la hauteur de ma botte !

— Sauf votre respect, monseigneur, répliqua le paysan, un rustre de mon espèce ira plus haut que vous et plantera son moulin sur le parquet de votre château ! »

Nous avons dit que le nouveau contrôleur des finances et son gendre Berthier avaient trempé dans

(l) Montjoie, l'ami du roi, des Français, de l'ordre, etc.' 4- cahier, oh. xux, p. 88.

FOULLON, — BERTIIIER. 409

ies manœuvres (lu pacle de famine. On les savait tous les deux adversaires décidés des idées philosophiques : Foullon avait hàlc d'étoulTer la révolution naissante, s'il ne voulait pas être renversé par elle, et un jour que l'on parlait devant lui de la misère du peuple, il avait jeté avec colère et dédain celte parole implacable :

« Eh! si cette canaille n'a pas de pain, qu'elle mange du foin ! Mes chevaux en mangent bien ! »

Foullon était du nombre de ces gens qui, voyant que les grandes mortalités moissonnent surtout le peuple, pensent qu'il y a trop de monde siir la terre, et qu'il faut de temps en temps de bonnes pestes, de bonnes guerres et de bonnes famines pour remettre toutes choses en ordre et en éipiilibre. Il avait dit qu'il fallait faucher la France, mot cruel que Berthier semblait avoir pris à tâche de réaliser, en faisant détruire, manger en vert et saccager les récoltes des environs de Paris par la nombreuse cavalerie qu'il avait rassemblée autour de la ville pour la contenir. Enfin, le peuple, 'a peine remis de l'hiver effroyable de 1789, pressentait avec terreur la disette de 1790, et, comme pour toutes les autres, il voyait les hommes au pouvoir, au lieu de s'efforcer de la conjurer, tout faire pour la rendre inévitable. La fureur des paysans, a la vue de leurs récoltes détruites, ne connaissait plus de bornes. La famine les chassait de chez eux pour les rabattre sur Paris, où ces bandes d'affamés entraient par toutes les barrières, hâves, déguenillés, allant chercher la vie dans les cités, eux qui l'y apportaient jadis. La misère peuplait providentiellement la grande capitale, afin que le

peuple du 14 juillet fui le peuple des campagnes aussi bien que des villes, et que paysans et citadins communiassent et s'unissentdans une même pensée, sous le feu des canons de la Bastille. Il importait que la victoire de Paris fût la victoire de la France.

Le ministre du 12 juillet n'eut pas le temps d'entrer en fonction, et a la nouvelle de la prise de la Bastille, se sentant en butte aux haines populaires, il fit le mort dans l'acception entière du mot, ordonnant que l'on célébrât avec pompe ses funérailles, et courut chercher un asile a Viry, dans une terre à M. de Sartines.

Mais la vengeance des paysans flaira sa victime; ils l'arrachèrent de sa retraite, et traînèrent le malheureux vieillard — il avait soixante-quatorze ans — jusqu'à Paris, après lui avoir attaché sur le dos une botte de foin, au cou un collier d'orties, et 'a la boutonnière un bouquet de chardons.

La populace de Paris reçut aux barrières la proie dépistée par les paysans, et, malgré les efforts surhumains de Bailly et de La Fayette, l'infortuné fut conduit sous un réverbère qui devait lui servir de gibet. La corde casse, il tombe demi-mort sur le pavé. Pendu une seconde fois, la corde casse encore, et ce n'est qu'a la troisième fois qu'il expire au milieu de la joie horrible d'une multitude en délire, qui s'acharne ensuite sur son cadavre, et promène par les rues sa tête au bout d'une pique, après lui avoir enfoncé dans la bouche une poignée de foin.

On déposa religieusement sur le bureau de la municipalité une tabatière d'or, deux montres d'or, une bourse qui contenait onze louis, et une autre

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