‹ Histoire des paysans (volume 2)Chapitre 80 sur 85 · LA NUIT DU A AOUT · texte numérisé non relu

LA NUIT DU A AOUT

la France, a été aballu ; en une nuit, le cultivateur est devenu Tégal de Thomme ijui, en vertu de ses parchemins antiques, recueillait le fruit de ses Iravaux, buvait en quelque sorte sa sueur et dévorait le fruit de ses veilles ; en une nuit les longues entreprises de la cour de Rome, ses abus, son avidité, ont trouvé un terme et une barrière insurmontable que viennent de poser pour une éternité la sagesse et la raison humaine... En une nuit, la France a été sauvée, régénérée ; en une nuit, un peuple nouveau semble avoir repeuplé ce vaste empire, et sur les autels (jue les anciens peuples avaient élevés a leurs idoles, il j)roclame un Dieu juste et bienfaisant... »

Ce sont la de ces généreuses illusions auxquelles on s'abandonne a tous les lendemains de révolutions et au milieu des enivrements du triomphe. Tout n'était pas (îni, cependant, les travaux immenses et les déchirements de trois assemblées nationales, les trahisons du roi, l'émigration et sa lutte parricide, l'Europe tout entière soulevée contre la France, les conspirations, la Vendée, sa criminelle agression et sa résistance désespérée, prouvent assez que tout n'était qu'ébauché encore, et que les dominateurs du peuple étaient toujours prêts a lui faire expier sa victoire d'un moment (l).

Rien n'était plus facile : il ne fallait pour cela que continuer le 4 août, crier avec le peuple, pour lui et

(1) Un député de la Franche-Comté dit, le 12 septembre : « On travaille pour empêcher la promulgation des décrets du 4 août ; on prétend qu'ils ne paraîtront pas. 11 est temps qu'on les voie munis du sceau royal... Le peuple attend. » (Réimpression de Vancien Moniteur, I, 461.)

plus fort que lui, se faire son ami a outrance, et le forcer de quitter ses armes, devenues inutiles en l'absence de toute opposition a ses vœux, de toute résistance à ses désirs ; il ne fallait que feindre pour lui un amour désordonné, car l'amour désarme les lions, et quelques chiens suffisent ensuite pour les réduire (1). Au lieu de cela, le clergé défendit pied à pied ses dîmes et ses possessions scandaleuses, la noblesse en appela a Dieu et a son épée, souleva la Vendée et ameuta l'Europe contre ce peuple altéré de liberté, ne sachant pas ce qu'était ce jeune Cid qui s'élançait sur la scène du monde pour y jouer désormais le premier rôle.

J'ai exposé la situation du paysan vis-à-vis de la royauté, de la noblesse et du clergé. Elle fut constamment lamentable, même pendant la période la plus glorieuse de la monarchie ('2). Il me reste 'a dire quels étaient les rapports des villageois entre eux, comment ils vivaient, c'est-a-dire comment ils travaillaient, produisaient et consommaient.

Que le lecteur veuille donc bien me suivre dans un village d'autrefois, que je vais reconstruire de toutes pièces devant lui. Je vais lui montrer des choses bien étranges, difficilement croyables pour les hommes d'aujourd'hui, car cette curieuse et rapide excursion dans le passé nous permettra de constater que tout

(1) La Fontaine, le Lion amoureux.

*(2) « Jamais, il est triste de le dire, la condition des habitants des campagnes n'a été aussi misérable que sous le règne de Louis XIV, même pendant l'administration de Colbert, c'est-à-dire dans la plus belle période de ce règne et au commencement de ces grandes et fatales guerres qui en assombrirent la plus belle partie. » (Pierre Clément, Vie de Colbert^ '2.18.)

Page 1