‹ Histoire des paysans (volume 3)Chapitre 26 sur 114 · HEUREUX EFFORTS DE HENRI IV · texte numérisé non relu

HEUREUX EFFORTS DE HENRI IV

les cultiver; enfin qu'il était dû vingt millions d'arrérages sur les tailles de 1594, 1595 et 159G (1). »

Dès le 8 mars 1591, avant même d'être roi de fait, Henri avait publié un édit pour défendre aux gens de guerre d'exiger des paysans ni argent, ni denrées, ni corvées, sans ordre exprès de lui, de prendre sous aucun prétexte les animaux de labour, d'emprisonner ou rançonner ceux qui auraient payé l'impôt pour le fait et l'insolvabilité de leurs voisins. Plus tard, en 1597 et 1598, de nouvelles ordonnances permirent aux paysans de sonner le tocsin et de courir sus aux gens de guerre qui tenaient les champs sans commission du roi (2). On diminua les tailles, les «asséeurs » furent rappelés à l'égalité et à la justice, on remit les arrérages aux laboureurs ruinés par les exactions des sergents employés à la perception de l'impôt, on abolit toutes les levées de deniers, toutes les « mauvaises coutumes » que les seigneurs avaient établies à leur profit, sans autre autorité que celle de la licence des guerres civiles. Il fit révoquer les lettres de noblesse vendues depuis trente ans à ces bourgeois vaniteux, à ces affranchis d'hier, qui, à peine enrichis, payaient à beaux deniers comptants le droit de rejeter sur leurs frères pauvres le fardeau de jour en jour plus écrasant des tailles. On jugera de la grandeur du mal quand on saura que trois mille anoblissements avaient été vendus dans la Normandie seule.

Enfin Henri voulait, on le sait, que chaque paysan pût

(1) Forbonnais, Rech. sur les finances^ I, 35.

(2) « A cause de quoy nos povres subjets faisant entendre plaintes douloureuses et pitoyables lamentations, disons et déclarons à nos gouverneurs de provinces qu'ils ayent à courir sus et tailler en pièces tous los gens de guerre à pied ou à cheval qui se trouveront tenir les champs, sans commission expresse de nous, et pour leur venir en ayde, les autorisons à sonner le tocsin et assembler noblesse, communes et paroisses. » — Voyez les registres du parlement, 24 février 1597. — Fontanon, Collect. des édits de nos rois, III.

loi niSTOIRK DES PAYSANS.

mettre le dimanche la poule au pot, et c'està lui qu'ils durent de pouvoir porter à leur gré des habits de couleur, des chapeaux gris, et des manteaux par la pluie et par la neige. C'est grâce à lui encore que les baux à ferme furent allongés, et qu'ils purent semer et planter à leur volonté, (Ordonn. du 25 mars 1597.)

Il voulait diminuer le nombre des fêtes chômées, dont la profusion était une plaie vive pour les travailleurs des champs. L'Église, qui gagnait à ces fêtes ce qu'y perdait la France, s'y opposa victorieusement, bien que l'abus fût si grand qu'en 166G, Piréfixe, archevêque de Paris, en put supprimer d'un seul coup dix-sept dans son diocèse, au grand mécontentement du peuple (Sauvai, II, 624) — car il y a cela de particulier avec les paysans, que, grâce à leur ignorance absolue, et comme corollaire à l'état de complète iniiitelligence qui est leur lot, toutes les fois que l'on prendra leur cause en main, toutes les fois que l'on s'occupera d'améliorer leur sort, on n'aura pas de plus ardents et de plus implacables adversaires qu'eux-mêmes.

A toutes ces ordonnances, à toutes ces aspirations, i toutes ces tentatives on reconnaît le roi dont le ministre disait que labourage et pâturage étaient les deux mamelles qui nourrissaient la France.

Quant au désordre des finances, les causes du mal pouvaient se réduire à deux. Il y avait d'abord les vices du mode de perception des impôts, qui amenaient ce résultat que, pour qu'il entrât trente millions dans les caisses du roi, il fallait qu'on en arrachât cent cinquante de la bourse du paysan (1). Un cinquième pour l'Etat, quatre cinquièmes pour les maltôtiers, telle était la proportion : c'était le pillai,^e et le vol organisés au profit des financiers. Nommé

(1) « La chose paraissoit incroyable, ajoute Sully; mais à force de travail, j'en assurai la vérité. » — J.-B Say, Traité d'économie politique, II, 314.

siLLY. ion

surintendant des finances en 1598, Sully popularisa son administration par la remise de vingt millions arriéres de tailles; il peut alors attaquer sans crainte les fonctionnaires des finances, et, comme récrivait Henri IV, « cette effrénée quantité d'intendants qui, s'étant fourrés dans les finances par compère et par commère, avaient augmenté les grivelées, et mangeant le cochon ensemble, consommé plus de i 500 000 écus qui étaient somme suffisante pour chasser l'Espagnol de France, en payant les vieilles dettes par eux prétendues. y> Le surintendant leur porta un rude coup en abolissant le sous-fermage, en faisant défense aux sousfermiers de rien payer à l'avenir aux fermiers généraux, et en leur commandant de verser dans l'épargne du roi ce qu'ils avaient en caisse et ce qu'ils devaient recouvrer. Ainsi fut diminué le nombre de ces agents intermédiaires et pa* rasites qui s'enrichissent stérilement des deniers du peuple.

La même chose eut lieu pour la gabelle. En 1582, le pouvoir et l'influence des traitants grandissant encore, ils s'étaient fait concéder l'exploitation de la ferme générale des gabelles, jusqu'alors affermée séparément. Le bail à peine passé, ils le cédaient à des sous-fermiers, réalisant ainsi sans nul péril d'immenses bénéfices. Sully s'aperçut que grâce aux impitoyables exactions dont le peuple était la victime, le produit de ces sous-fermes était de deux fois supérieur au montant des adjudications faites par le conseil ou par les trésoriers de France. Il ordonna que l'adjudication de la gabelle se fit publiquement, et proscrivit l'intervention des sous-fermiers. Par ces sages mesures, le produit des gabelles se trouva presque doublé, et Ton put par suite exiger moins du paysan sur les autres impôts.

Pour parvenir à faire contribuer la riche bourgeoisie aux charges de l'État, Henri fut réJuit à employer des moyens peu honnêtes, et qui accusent l'ignorance du temps en matière d'économie politique. Par un édit de mai 1593, il vendit la noblesse à un certain nombre d'enrichis, puis, en

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1598, il annula tous les litres concédés et vendus depuig vingt ans. C'était les contraindre à payer deux fois. « D'autant plus les charges et impositions ont été augmentées, ditil, d'autant plus les riches et personnes aisées contribuables à nos tailles se sont efforcées de s'en exempter, les uns moyennant quelque légère somme de deniers ont acheté le privilège de noblesse ; d'autres, pour avoir porté Tépée durant les troubles, l'ont indûment usurpé et s'y conservent par force et violence. De là, fouUe, oppression et totale ruine des sujets qui payaient la taille, y» En fait, les riches, pour une somme une fois payée, deux fois peut-être, achetaient l'immunité dans l'avenir, laissant ainsi les pauvres supporter seuls tout le faix public. l\ vendit de nouvelles lettres de noblesse en 1600, et nous verrons ses successeurs, Louis XIV surtout, vendre, annuler et maquignonner en cent façons ces vains titres dont l'origine a été si souvent impure.

Une autre cause d'épuisement et de désordre venait de l'usage où l'on était d'aliéner et d'engager certains revenus des tailles, aides, gabelles, etc., à de grands personnages, et même à des princes étrangers, qui en jouissaient tous par leurs mains, levant eux-mêmes ces impôts sur les parties du territoire qu'on leur avait données à exploiter. Ainsi, la reine d'Angleterre, le comte palatin, le duc de Virtemberg, Venise, les Suisses (1), et bien d'autres, devenus créanciers de l'Etat, se payaient eux-mêmes et exerçaient en France une partie de la puissance souveraine. Sully fit rentrer entre les mains du roi les aliénations et engagements d'impôts et de domaines, et exclut ainsi les étrangers de l'administration des finances.

On se trouvait arrêté à chaque pas par des difficultés

(1) Le 11 mars 1551, Henri II emprunta 50 000 écus au canton de Soleurc, pour le remboursement desquels il donna hypothèque sur son royaume, permettant, s'il tarde à payer, de Tinvader et molester.

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