‹ Histoire des paysans (volume 3)Chapitre 27 sur 114 · SULLY · texte numérisé non relu

SULLY

d'exécution qu'il avait élé impossible d(î prévoir, tant étaient grandes l'audace et Finsolence de ces fléaux de TElat qu'une longue habitude de l'impunité avait rendus sans pudeur. Aux états de Blois de 1589, le roi avait fait ordonner le retranchement du quart des tailles, et exercer des poursuites contre les financiers. Mais ceux-ci, sans s'émouvoir, protestèrent contre les états, et, dans un mémoire, prétendirent démontrer que de telles mesures « conduisaient à l'oppression du peuple, à la diminution des ressources de l'Étal, et à la décadence des meilleures villes du royaume. Rien donc ne fut amélioré, et les excès en tous genres continuèrent (1). »

Tous les titres de banalités passés depuis 1555 jusqu'à la paix de Vervins (1598) furent déclarés nuls (2). Il fut reconnu qu'ils étaient le fruit de la violence, et que les châtelains avaient fait signer ces reconnaissances à leurs tenanciers le poignard sur la gorge. Sully s'occupa des routes, tâcha de substituer les impositions aux corvées, ce qui donnait du travail salarié aux bras inoccupés, et permettail aux pauvres de regagner leurs cotisations avec l'argent de celles des riches. Il autorisa le mouvement, la sortie des grains, menaça d'une punition exemplaire un juge de Saumur qui avait fait de telles prohibitions. « Si chaque officier en faisait autant, écrivait-il à Henri, votre peuple serait bientôt sans argent, et par conséquent Votre Majesté. »

Mais fût-on roi, et roi absolu, la volonté ne suffit pas pour faire même le bien, il faut le temps. Au sortir des effroyables guerres civiles qui remplirent la seconde moitié du xvi^ siècle, il fallait laisser aux passions le temps de s'éteindre, aux abus le temps de disparaître, et, malgré les désirs du roi, les derniers mugissements des tempêtes ne s'éteignirent qu'aux premières années du siècle suivant, et le règne de Henri IV

(1) Bailly, Hisl. fimncière, I, 280. •

(2) Fr. Bourjon, le Droit commun delà /'Vo/ice, i, 218. — LeMaistre^ Des fiefsy 93.

est Tun de ceux pendant lesquels le paysan eut le plus. à souffrir. Aussi est-ce celui qui vit le plus de soulèvements populaires se succéder parles campagnes. Arrivé au pouvoir, Sully trouva, en 4598, une grande partie des terres en friche, « faute de bras et facultés pour les cultiver ». — « Le tiers état, disent les états de 1593, qui était abondant en commodités, et les laboureurs heureux lorsqu'ils jouissaient du fruit de leurs labeurs, aujourd'hui étaient exposés à l'inso- 'ence et cruauté des gens de guerre, et réduits au désespoir. La terre même nous montrait ses cheveux hérissés, et demandait d'êlre peignée pour nous rendre ses fruits accoutumés. » '

Comme en 1538, comme toujours, ce furent donc les crimes et l'impitoyable tyrannie des seigneurs et de l'armée qui chassèrent le douloureux martyr hors des bornes de sa longanimité sublime (1). Dans le Poitou, la Saintonge, le Limousin, la Marche, le Périgord, le Quercy, l'Agénois, les paysans se soulevèrent par milliers, non plus pour la messe ou pour le prêche, pour le roi ou pour la Ligue, mais pour avoir le droit de vivre et d'être hommes. Aux croquants! aux croquants! criaient-ils en courant sus aux percepteurs, aux gens de guerre, aux nobles, à tous ceux enfin qui croquaient et dévoraient le pauvre peupb (2); seulement, pour laisser à la lutte son caractère de protestation contre une oppression intolérable, ils consignèrent le but qu'ils pour-

(I) « Ces paysans se soulevèrent et prirent les armes pour se défen" dre ilii pillage.de la noblesse et des cruelles vexations des receveurs des (ailles. » — Mézeray» IX, 451.

« Les campagnards, ruinés par les guerres des deux derniers règnes, étaient journellement en butte aux vexations et à la rapacité des soldats de l'un et de l'autre parti, qui se portaient envers eux aux excès les plus coupables. Ces malheureux, poussés par le désespoir^ se levèrent en masse, et, courant aux armes, déclarèrent la guerre aux garnisons des villes et des châteaux, » — Mtssiou, ///,s(. de Saintonge et ttAunis,

{"!) Suivant une autre version, les révoltés lurent appelés croquants, du nom de la ville de Croq, en Limousin, berceau de rinsurreclion.

suivaient dans une proclamation qu'ils adressaient à tous les officiers commandant des châtellenies sur leur passage :

« Messieurs, nous vous tenons au nombre des gens de bien; c'est pourquoi, incontinent la présente reçue, nous vous prions vous armer, joindre et opposer avec nous contre les pernicieux desseins des ennemis du roy, notre sire, et les nôtres, mesmement aux griffes des inventeurs de subsides, voleurs, leurs receveurs et commis, faulteurs et adhérens... A ces causes, ne ferez faute de vous armer et tenir prêts. Autrement vous nous aurez sur les bras trois jours après la réceptio^i des présentes, pour y être contraints par la rigueur des armes, comme faulteurs des dits voleurs et inventeurs de subsides.

» Fait en ce second jour de juin 1594-. Vos frères et amis, les gens armés du tiers état des pays du Qiiercy, Agénois, Périgord, Saintonge, haute et basse Marche, etc. »

Les nobles, de leur côté, publièrent une proclamation dans laquelle ils disaient « qu'après s'être voulu ester de la sujétion en laquelle Dieu les a ordonnés... ils se sont eslevés contre tout droit divin et kumain, en ce qu'ils ont voulu renverser la religioriy e» ne payant pas les dîmes ordonnées dès le commencement, du monde pour le service de Dieu;... qu'ils ont voulu renverser la monarchie et establir une démocratie à l'exemple des Suisses (1)... »

Cette jacquerie de 1593 et 1594, beaucoup plus générale et plus persistante que celle de 1358, eut, malgré quelques excès inévitables dans des jours de représailles et d'émotions populaires, un caractère de légalité pacifique encore bien plus fortement prononcé que la première. Il suffit d'étudier la marche des événements pour en demeurer convaincu. Nous suivrons la version de Palma Cayet, bien mieux renseigné sur l'état des esprits et sur les événements populaires.

(1) Bulîelin de la Soc. de Vhist. de France., n^» 1 et 2, "2^ pai^tie, 28-83.

que ne l'était en son temps Froissart, commensal assidu des grands seigneurs de tous les partis.

Les paysans se soulevèrent, a prenant pour prétexte qu'ils étaient trop chargés de tailles et pillés par la noblesse, principalement de quelques gentilshommes du parti de l'Union, qui se retiraient en leurs châteaux, faisant de grandes pilleries sur le pauvre paysan. 5> On les nomma d'abord les tard-avisés, comme pour insulter à leur trop longue patience; puis les nobles leur retournèrent le sobriquet qu'ils en avaient reçus et qui était devenu leur cri de guerre; et de même que le mouvement de 1358 avait fait donner aux ahaniers le nom de j acques, ils durent à l'insurrection de 1593 celui de croquants (1), qui resta longtemps dans la langue, mais d'une façon injurieuse, comme toutes les appellations par lesquelles on désigna tour à tour ces malheureuses victimes de l'oppression (2).

Ce fut le Limousin qui donna le signal de la rébellion. Les insurgés dévastaient les champs, arrachaient les vignes, coupaient les bois, brûlaient les châteaux, les maisons, les granges de ceux qui refusaient de se mettre de leur parti. « Ils en voulaient surtout, dit le Journal de l'Estoile, aux gouverneurs et aux trésoriers : qui était cause que le roi, jurant par son ventre-saint-gris ! et gaussant à sa manière accoutumée, dit que s'il n'eût point été ce qu'il était et qu'il eût eu un peu plus de loisir, il se fût fait volontiers croquant. y>

Le sire de Chambaret, gouverneur de la contrée^ appela

(1) On connaît ces vers du divin la Fontaine :

Passe un certain croquant qui marchait les pieds nus... Le croquant, par hasard, portait une arbalète... Le souper du croquant avec elle s'envole...

(2) Manants, ignobles, Jacques, rustres, vilains, va-nu-pieds, croquants...

« On appelle figurément un homme grossier, rustique, incivil, malpropre, un paysan. Ce noble de campagne est un vrai paysan. » — Dkt, deTrévoux.

à lui la noblesse effrayée, réunit quelques troupes, marcha contre eux et les tailla facilement en pièces. De là, Témotion populaire se propagea jusqu'en Angoumois, où le lieutenant du roi la dissipa comme on avait fait en Limousin.

La lutte fut plus ardente et plus longue en Périgord, le soulèvement y fut plus général, et les paysans firent avec les communautés de Gascogne et de Quercy, malgré les efforts du gouverneur de la contrée, cette sorte de ligue offensive et défensive dont j'ai parlé tout à l'heure. Ce fut, dit-on, un notaire de la petite bourgade de la Chagne qui manda aux habitants des communes périgourdines de se trouver réunies en armes, le 23 avril 1594, dans la forêt d'Absac, située en deçà de la Dordogne, non loin de la ville de Limeuil, et très-voisine du village de Saint-Dréou. Les villages avertis par lui devaient donner avis de la convocation aux bourgs avoisinants, et ainsi de proche en proche, aussi loin que le désir de la vengeance trouverait de l'écho dans ces cœurs irrités.

Chaque commune envoya des députés qui, au nombre de cent vingt environ, se rencontrèrent d'abord à Linde, où, après une première délibération, et pour être pleinement rassurés sur la légitimité de leurs démarches ultérieures, ils convinrent de suivre entièrement les avis d'un avocat du parlement de Bordeaux, nommé Porquery. Ils se dirigèrent vers la forêt d'Absac, où ils trouvèrent sept ou huit mille hommes armés au hasard, parmi lesquels on en pouvait compter deux ou trois mille qui avaient porté tes armes pendant les dernières guerres.

On s'aborde aux cris mille fois répétés de : Vive le roi ! Paulliac, procureur fiscal de la ville de Dans, les haran*gua et mit en saillie la tyrannie des nobles, des maltôtiers et des gens de la Ligue. ((Sa conclusion fut qu'il fallait faire un syndic des habitants du plat pays, tenir les champs pour le service du roi, contraindre ses ennemis de se remettre sous l'obéissance de Sa Majesté, et de raser plu-

i 12 HISTOIRE DES PAYSANS.

sieurs maisons de gentilshommes qui ne faisaient autre chose que courir le bœuf et la vache de leurs voisins. « (Palma Cayet.) »

Un gentilhomme des environs, Saint-Elvère, suivi de huit cayaliers armés de toutes pièces, s'étant approché trop près pour les observer, dut fuir en toute hàle devant une vive arquebusadc qui n'atteignit ni lui ni les siens. Les plus exaltés parlaient d'aller incendier sa demeure, mais Paulliac voulait que. la cause qu'il défendait demeurât pure de tout excès. Désireux de sauver l'indiscret châtelain, il dépêcha vers lui Porquery et un autre émissaire pour le convier de s'unir à eux. Saint-Elvère refusa, mais Porquery lui persuada d'envoyer tout au moins quelques délégués choisis parmi ses tenanciers pour assister au conciliabule. Le gentilhomme suivit ce conseil, et détourna, par cette légère concession, l'orage qui allait peut-être fondre sur sa tête.

Si modérées que fussent les prétentions de Paulliac, Porquery les trouvait encore trop hardies. Il effraya ces timides révoltés sur les conséquences de leur action, et les décida à envoyer, avant de passer outre, deux ou trois d'entre eux vers Henri IV pour lui « remontrer leurs plaintes et savoir de lui sa volonté » .

Il fut désigné avec Péret Nue, un des hommes de Saint- Elvère, pour aller trouver le roi. Puis on se sépara après que les députés des diverses communes se furent ajournés au mardi suivant à Limeuil, pour présenter les mémoires particuliers où chacun devait consigner les remontrances à adresser au souverain.

Une autre réunion eut lieu encore à la Bocède, au delà de la Dordogne. Plus nombreuse que les premières, elle était composée des mêmes éléments. « Lesdites assemblées se firent toutefois sans foulle, oppression ni dommage de personne, chacun portant ses vivres et se retirant le même jour. En cette dernière assemblée, ne fut rien arrêté ni pro-

LES CROQUANTS. v 113

posé autre chose, sinon que les députés élus pour aller vers le roi s'achemineraient au plutôt et que cependant chacun se tiendrait chez soi attendant leur retour. »

Porquery et Péret Nue arrivèrent à Paris le jour de la Pentecôte. Admis devant le conseil du roi, « ils remontrèrent à Sa Majesté que lesdites assemblées avec jirmes n'avaient jamais tendu qu'au bien de son service, se plaignant au surplus de la fouUe et oppression qu'ils avaient reçue et recevaient tous les jours à cause de la guerre, des grandes tailles qu'ils étaient contraints de payer à Sa Majesté et au parti de la Ligue, avec plusieurs plaintes contre les receveurs et autres ayant le maniement des deniers royaux, contre la noblesse qui, pour subvenir à une plus grande dépense que ne vaut leur revenu, étaient contraints de vexer leurs sujets, et contre ceux principalement qui tenaient encore le parti de la Ligue et commettaient toutes sortes de maux, détenant prisonniers grand nombre de personnes dans leurs châteaux, les tourmentant de toutes sortes de géhennes et cruautés pour en tirer plutôt rançon, même qu'il apparaissait, par plaintes particulières, que quelques-uns avaient percé les pieds avec un fer chaud à ceux qu'ils tenaient prisonniers... »

Ils bornaient leurs prétentions à demander la suppression d'un grand nombre d'officiers superflus, qui les rongeaient sans profit pour le roi, le rabais des tailles, la permission d'élire un syndic, et par surcroît l'autorisation tant de fois octroyée par cent ordonnances royales ou édits du parlement, de tenir les champs pour courir sus aux ennemis du roi et aux leurs.

On leur pardonna leur rébellion, à la condition qu'ils déposeraient les armes avant le 24 juin. Quant à la suppression des agents parasites, « il fut répondu que le roi y pourvoirait ». On connaissait cette formule, c'était un refus déguisé. La création du syndic fut refusée, mais on ordonna de surseoir à la levée des tailles pour Vanuèc cowc^tiV^.

Pour le surplus des plaintes, le maître des requêtes la Boissize, fut désigné pour les écouter.

Les choses suivaient une marche qui ne pouvait satisfaire ni les gentilshommes qui faisaient agir les paysans, ni ceux que Ton signalait à la justice royale, et qui espéraient s'y soustraire à la faveur des désordres qui couvraient le royaume. Déjà Henri IV avait fait tenir les grands jours à Clermont ; d'autres furent tenus encore à Lyon en mai 1596. Aussi, pendant ces pourparlers, le peuple recommença-t-il bientôt à se réunir de nouveau. Le châleau de Saint-Marsal, en Périgord, fut environné, menacé, à cause des extorsions commises sur le pays par le châtelain. Toutefois la colère populaire se laissa apaiser. Mais, sans rompre complètement leur ligues ils se choisirent deux chefs auxquels ils donnèrent le titre de colonels, et sous le commandement desquels ils eurent une assemblée de trente-cinq à quarante mille hommes à la Boule, non loin de Bergerac.

Le retour de Porquery, la publication de la requête des communes ainsi que de la réponse que le roi venait d'y faire, suffît pour amener la dispersion des révoltés, qui s'en retournèrent attendre chez eux la confirmation des promesses royales. Cependant, à quelque temps de là, divers rassemblements ayant eu lieu de nouveau, j> pour les violences qu'ils recevaient d'aucuns de la noblesse », le vicomte de Bourdeille s'en vint trouver le maréchal de Bouillon, qui se transporta à Limeuil, y convoqua une réunion nombreuse de gentilshommes, avec plusieurs des députés des localités mécontentes, et, en présence du maître des requêtes Champagnac, fit connaître à l'assemblée les motifs de la délibération qu'il avait provoquée. Après que les communes eurent exposé leurs nouveaux griefs, il fut décidé que leurs doléances seraient portées aux pieds du roi, ce qui fit cesser les attroupements des villageois.

Les gentilshommes étaient plus difficiles à mettre à la raison. Quelques-uns d'entre eux avaient attaché à leur

service, « espérant s'en servir avec occasion », la lie impure de ces attroupements populaires, les soldats licenciés, bandits, déserteurs au service de toutes les causes, mais surtout des plus mauvaises. Le gouverneur de Guyenne, Matignon, attira à lui ces hommes de guerre, en forma des compagnies qu'il confondit et noya dans divers régiments, et les conduisit en Languedoc pour diriger leurs coups contre la Ligue et contre l'Espagne, « ce qui mit tous ces pays-là en paix ».

On le voit, la révolte des croquants, comme la jacquerie de 1358, a été singulièrement grossie parles historiens. Les paysans se réunirent, ainsi que les ordonnances royales leur donnaient le droit de le faire. Ils exposèrent leurs doléances, qui, nous l'avons démontré, n'étaient que trop légitimes. Ceci fait, ils se dispersèrent et ne se réunirent plus, bien qu'on leur eût, en réalité, répondu par des refus sur tous les points. Le nombre des sangsues du peuple augmenta encore, bien loin de diminuer ; l'organisation du syndicat qu'ils réclamaient fut repoussée. Quant à la remise des tailles, elle fut accordée, mais parce que Ton savait fort bien que les malheureux habitants des campagnes étaient dans l'impossibilité la plus absolue de les acquitter.

Sans parler des arrêts du parlement, le peuple ne comptait plus, tant elles étaient nombreuses, les ordonnances royales qui lui permettaient de repousser la force par la force, absolvant ainsi par avance ces tentatives impuissantes. Seulement on refuse de comprendre que, pour eux,, la défensive était impossible, que des hameaux dépeuplés, disséminés sur la campagne, souvent à de grandes distances les uns des autres, ne pouvaient résister d'une manière sérieuse et efficace qu'à la condition de prendre l'offensive en se réunissant par milliers pour opposer leur nombre à la tactique, à la discipline et aux armes redoutables de leurs ennemis. Ou ces ordonnances et ces arrêts étaient une amère ironie, ou ils leur donnaient le droit de faire ce (\w'v\s fe^\\X»

Cette remise des tailles accordée au Périgord, cette satisfaction toute locale aux protestations armées des paysans, ne pouvait amener qu'un calme momentané, et ne portait point remède au mal ; Henri IV, continuant la tradition de ses prédécesseurs, contribuait lui-même à son insu à leur oppression en accordant à ses favoris , à ses maîtresses, comme des faveurs a qui ne lui coûtaient rien », la permission d'exercer mille petites exactions, et de percevoir à leur profit mille petits droits sur diverses branches de commerce (1). D'un autre côté, la guerre étrangère avait succédé à la guerre civile, et l'on avait vu Biron, « en revanche des cruels ravages de l'archiduc dans le Boulonois, et pour lui apprendre à faire dorénavant une meilleure guerre (Mézeray, X, 39) », se livrer à de terribles irruptions dans l'Artois, et, à trois reprises différentes, désoler ce pays par le fer et le feu. La surcharge des impôts, les pillages des gens de guerre avaient forcé Henri à congédier une partie des troupes ; mais cette sage mesure d'économie tourna encore contre le peuple, car les soldats, déshabitués du travail et de la vie honnête et régulière, se jetèrent sur le plat pays pour le piller, et c'est alors que, par l'ordonnance du 4 août 1598, il prescrivit aux hommes des communes agricoles de s'armer et de leur courir sus.

C'était quatre années après l'insurrection des croquants.

Les paysans répondirent encore à l'appel, et une sourde fermentation, facilement étouffée, agita le Quercy,4e Périgord et le Limousin.

Les villes, pesant d'un poids plus lourd sur le plat pays, entraient à pleines voiles dans ce fatal système qui, s'il fait leur richesse, fait du même coup l'appauvrissement des campagnes. Après les étals de Rennes (4593), qui avaient chargé la contrée d'un énorme impôt de 6 écus par tonneau sur tous les vins qu'on y apporterait du dehors, vint Tas-

(1) J.-B. Say, Traité d'économie politique, à[sco\xTsipTé\imiwân,%J,xn.

LES GUILLERYS. 117

semblée des notables, à Rouen (1596), qui octroyait une levée d'un sol par livre sur les denrées qui entreraient dans les villes, mais pour trois années seulement. Le terme expiré, la perception en fut maintenue. La Guyenne, le Languedoc, le Limousin et laSaintonge repoussaient avec force des exactions pareilles, et il était à craindre que la révolle n'embrasât toutes ces provinces. Il fallut céder devant Témotion populaire et révoquer la levée illégale, ou tout au moins la convertir en une modique subvention : « Car des impôts, ainsi que le remarque très-judicieusement Mézeray, quoi qu'on les abolisse, il en reste toujours quelques cicatrices, comme des plaies ». (X, 191.)

On renouvela sous Henri IV le procès déjà perdu par le tiers sous Henri II, en 1554, au sujet des tailles en Dauphiné. Les campagnes étaient ruinées et dans l'impossibilité de payer, cela était trop évident. Seulement la bourgeoisie s'en prenait aux nobles, qui, à la faveur des troubles, avaient usurpé des titres de redevances sans nombre, avaient rejeté sur le paysan le fardeau de leurs dettes, et, captifs, lui avaient fait payer leur rançon; tandis que les gentilshommes accusaient « les usuriers des villes » de sa détresse absolue. Ils avaient tous raison, car ils étaient tous coupables. Le tiers demandait une fois de plus que les tailles fussent réelles, sur tous les biens-fonds sans exception, comme dans le Languedoc et la Provence, qui s'en trouvaient bien; mais les ordres privilégiés voulaient qu'elles demeurassent personnelles. On soumit la décision de la difficulté à l'arbitrage de quatorze personnes « de haute qualité » ; tout naturellement le tiers fut déboulé de sa demande (1).

Dans le préambule de l'ordonnance du 24 février 1597, Henri IV avait dit qu'il craignait « d'être responsable à Dieu 3>, s'il n'en finissait pas avec les crimes de l'armée.

(1) Sully, Économies royales, I, 403.

Ce ne fut pas là une vaine parole, et son règne mit un terme aux violences des compagnies, qui déjà, du reste, avaient changé de nature depuis celui de Henri II. Étant reparus sous le nom de bandouillers , ou compagnies d'Olmières, sous Etienne d'Olmières, surnommé Bursec, beaucoup furent pris, jugés, condamnés et exécutés en 1555, mais non pas sans que la noblesse, qui comptait parmi eux tant de ses membres, ne fît pour les sauver toutes les démarches imaginables. Depuis, ceux qui reparurent colorèrent leur présence d'un prétexte politique ou religieux. La Ligue fut un de ces prétextes. Après la pacification du royaume, ils s'appelèrent guillerys, du nom de leur chef, noble breton, qui, après avoir fait son apprentissage de bandit sous le duc de Mercœur, ravagea à leur tête le Poitou, la Bretagne, la Normandie et les provinces du centre. Ils affichaient sur les arbres : Paix aux gentilshommes I La mort aux prévôts! La bourse aux marchands ! Henri IV ordonna au gouverneur de Niort d'exterminer à tout prix Guillery et sa bande, forte alors de quatre cents hommes. Ce gouverneur enjoignit aux prévôts des provinces voisines de soulever les communes, et bientôt cinq mille paysans s'avancent, bien décidés à en finir avec eux et de détruire ce dernier repaire de brigands. Cerné dans son château fort, Guillery veut tenter de faire une sortie et de se frayer un passage à travers les rangs des assiégeants ; mais ses hommes sont accablés par le nombre, tués ou pris jusqu'au dernier. Les prévôts se partagèrent les prisonniers. Guillery échut à celui de Saintes, où il fut rompu vif. Les autres furent roués ou pendus dans diverses villes des contrées au sein desquelles ils avaient si longtemps répandu la terreur.

Page 1