PESTE ET FAMINE
est dans Tordre que rhommc commun soil grevé de charges, de peur qu'il ne regimbe. » *
C'était l'avis de tous les seigneurs, et en particulier de la comtesse Hélène de Rappolstein, qui avait ftiême supprimé les jours de fête pour envoyer le dimanche ses paysans cueillir par les bois des fraises sauvages pour rafraîchir les lèvres roses des dames de sa cour, et ramasser les coquilles de limaçon pour leur faire des pelottes. Quelle sagesse humaine eût pu prévoir qu'après tant de coups de poignard, le corps endolori de Jacques Bonhomme n'aurait plus de place pour ce dernier coup d'épingle? C'est ce qui eut lieu cependant. Il négligea la cueillette des fraises et la chasse aux limaçons pour prendre ses armes. C'était le 24 août 1524. Ce jour-là, ils étaient six cents : deux semaines plus tard, ils étaient quatre mille.
Thomas Munzer, dont le père avait été violemment mis à mort par son maître, et qui avait vu tomber la tète d'un paysan pour avoir volé des écrevisses dans l'étang d'un seigneur, fut leur chef spirituel, les anima du souffle de son génie, et seul de son siècle, comprit que les réformes religieuses comme les réformes politiques passent stérilement par-dessus la tête du peuple, et qu'il lui faut, à lui, des réformes sociales qui modifient les relations de ceux qui possèdent avec ceux qui travaillent. 11 rédigea dans ce sens une sorte de charte en douze articles, qui devint l'ultimatum, la profession de foi des paysans révoltés.
Je n'ai point à raconter les sanglantes et dramatiques péripéties de la guerre des paysans en Allemagne (1). Elle fut terrible et implacable des deux côtés, et Jacques Bonhomme, comme toujours, fut vaincu. Le glaive, la corde, le bûcher firent justice des rebelles, et ce qui restait retourna à la glèbe comme devant.
« Beaucoup de sang a été versé dans la guerre des paysans.
(1) Voyez la Guerre des paysans, par Alexandre ^e\\.
(lit le chroniqueur Franck, plus de cinquante mille hommes ont été tués, mais dans aucune guerre on n'a bu et versé tant de vin que dans celle-ci. Le Rhin, depuis Bâle jusqu'à Cologne, ne roule pas autant d'eau. Hélas! pour que le cultivateur boive du vin, il faut qu'avant et après il boive le sang des grands et des riches. Quel monde! »
Les idées d'affranchissement et de liberté sont contagieuses dans l'àme humaine ; l'esprit d'indépendance franchit le Rhin, et bientôt l'Alsace et la Lorraine virent les rusteaux, les boures, comme on les appelait, refuser, à main armée, l'obéissance aux seigneurs temporels et ecclésiastiques. « Ils supposèrent qu'élant chrétiens, ils devaient jouir de la liberté des enfants de Dieu, secouer le joug sous lequel la tyrannie de leurs seigneurs les tenait asservis, et ne rien omettre pour faire revivre ce qu'ils appelaient la liberté de l'Évangile. Tel est le fruit le plus ordinaire de l'hérésie, d'insgirer la sédition et la révolte! » (Laguille, Alsace y 44, 43.)
Suivant le jésuite Laguille, c'est apparemment l'esclavage qui est l'ordre évangélique , puisque la liberté est. l'hérésie.
Quoi qu'il en soit, les douze articles de Munzer gagnèrent en énergie et en concision, en touchant le sol de la France; les ahaniers lorrains n'en prirent que la substance et les formulèrent en ces termes :
Article 4". — L'Évangile doit être prêché selon la vérité, et non selon l'intérêt des seigneurs et des prêtres.
Art. 2. — Nous ne payerons plus de dîmes ni grandes ni petites.
Art. 3. — L'intérêt sur les terres sera réduit à cinq pour cent.
Art. 4. — Toutes les eaux doivent être libres.
Art. 5. — Les forêts reviendront à la commune.
Art. 6. — Le gjbier sera libre.
Art. 7. — Il n'y aura plus de serfs.