‹ Histoire des paysans (volume 3)Chapitre 4 sur 114 · LR PÈRE DU PEUPLE · texte numérisé non relu

LR PÈRE DU PEUPLE

pour que les sujets du roi jouissent en partie des bienfaits de la justice gratuite. Thémis, on le voit, n'avait pas alors le robuste appétit qui lui est venu depuis en mangeant. Un commis s'enfuit avec ce fonds; Louis désirait supporter cette perte ; mais si modeste que fût la somme enlevée, la guerre qu'il avait à soutenir épuisa'' le trésor; un 'homme de cour, habile financier sans doute persuada le roi que les parties ne seraient point grevées pour payer, pendant un temps, le coiit de ces expéditions : et en effet, il n'en coûtait que six blancs, deux sols et demi ! Mais le provisoire dure encore, et ses conséquences furent de ruiner le peuple en frais de procédure et de lui rendre inaccessible le temple de la justice (1).

Les dix-sept années du règne de Louis XII ne furent

ère qu'un instant de trêve au milieu de la lutte. Faisant allusion à son amour pour le peuple, la cour avait cru le flétrir en l'appelant le roi roturier : François I" fut le roi gentilhomme. Ce fut donc le règne des gentilshommes.

Grand dépensier, grand batailleur et grand coureur de femmes, mais souvent malheureux à la guerre comme en amour, François P"" eut tous ces défauts brillants qui donnent en France, à un roi, la popularité de l'histoire. Il employa les premières années de son règne à parcourir son royaume « à petites journées et à grands dépens », comme marchent les rois. Il lui fallait retrouver partout le faste et la magnificence des châteaux royaux : « Et ce qui était très-rare, c'est que dans un village, dans les forêts, en l'assemblée, l'on y était traité comme si l'on avait été à Paris. » (Brantôme.) Nous savons quel prix coûtait au peuple ce grand luxe de la cour, et le droit de prise pourvoyait à tout, malgré tant d'ordonnances incessamment reproduites, incessamment mises en oubli.

Pour célébrer dignement l'arrivée de François I" dans sa

(1) BaUIy, Hist. financière de la France, 1,^08.

bonne ville d* Angers, on avait dressé au-devant de la porte par laquelle le cortège royal devait faire son entrée, un immense cep de vigne chargé de grappes magnifiques, et, perdu au milieu du feuillage, on apercevait, le thyrse en main, le dieu Bacchus en dessous duquel étaient écrits ces quatre vers :

- Le dieu Bacchus, grant ami de nature, A tous pioteurs, vrais zélateurs de vins, Fait assavoir qu'aux coteaux angevins Il a trouvé la source de boiture (1).

A une autre porte on voyait saint Michel tenant dans ses bras l'enfant Jésus, a lequel s'esbaudissait avec une coquille de noix taillée en forme de moulinet; puis douze prophètes mouUés, qui, par subtiles mouvements, déffilèrent devant le roi, le saluèrent en mettant la main au chapeau, et faisant plusieurs signes propres et convenables au cas. »

L'Anjou s'appauvrissait ainsi pour fêter la présence du roi, lorsqu'une peste survint, suivie de la famine (2). Beaucoup moururent de faim sur les campagnes, ce qui n'empêcha pas que par surcroît a le pays ne fût pillé et appovri de plusieurs sortes d'emprunts, tailles et sussides. i> (Bourdigné.)Ce double danger chassa la cour, et, pour adieux, François P"^ pubUa une ordonnance pour contraindre chacun de prendre le sel au grenier royal, qui le vendait fort cher. Le Maine et l'Anjou aux abois réclamèrent énergiquement, et la cour, feignant de se rendre à la justesse et à l'évidence de leurs observations, envoya, pour étudier l'affaire sur les lieux, des commissaires qui, « sous ombre de cette gabelle, firent plusieurs maulx, outrages et pilleries au pays. » Puis arrivèrent, en 1521, les brillantes folies du camp du Drap d'or. Pour parader dans ces fêtes au moins ridicules, les gentils-

(1) Bourdigné, Chron. d'AnjoUf II. Je ne serais pas surpris que ce quatrain, d'une coupe si franche, ne fût le début poétique de Rabelais, alors moine au couvent de la Basmette, aux portes d'Angers.

(2) Chalmel, Hist. de Touraine, II, 318. — Bourdigné, II, 329.

FRANÇOIS lef. 7

hommes pressurèrent leurs tenanciers comme s'il se fût agi de se racheter de quelque nouvelle défaite de Poitiers ou d'Axincourt. « Plusieurs y portèrent sur leurs épaules leurs moulins, le.urs forêts et leurs prés. » (Martin du Bellay.)

La famine à r.état aigu se déplaçait, mais on peut dire qu'à l'état chronique elle pesait sur toutes les provinces à la fois. Elle prit des proportions telles que le pape accorda la permission de manger du beurre, des œufs et du fromage pendant le carême. Par un arrêt du 7 février 1552, le parlement de Paris s'opposa à ce que la bulle du saintpère fût publiée en France !!!

Les misères de la famine, des fêtes, de la peste et de la gabelle furent surpassées par celles que causèrent de nouvelles levées de francs archers. Chaque paroisse dut fournir un homme, l'équiper et l'entretenir, et à peine enrôlés et réunis, ces fils ingrats, ces paysans d'hier, ces renégats de la terre, bandits dès qu'ils devenaient soldats, se mirent à piller la France, a comme ils eussent fait en pays de conquête, violant femmes et filles, battant gens de tous états, prenant chevaux et juments par les champs et prés où ils les trouvaient, pour porter eux et les bardes qu'ils robaient par le pays, nourrissant leurs chevaux et juments de pur froment qu'ils prenaient chez les povres gens, et leur faisant boyre du vin. »

Ils effondraient un tonneau pour boire une gorgée, et si quelque paysan hasardait d'humbles observations sur ces ineptes gaspillages, ils le forçaient à faire chauffer lui-même son vin dans une chaudière, et à venir leur laver les pieds avec cette précieuse boisson. (Bourdigné.)

Le parlement s'émut, adressa de sévères remontrances, et, par la bouche du président Guillard, se plaignit des brigandages des troupes, « dont souffrent les paysans, qui payent pour être protégés, et sont pillés par ceux mêmes qu'ils payent. y> — « Le nom de gens d'armes est taut e^lmfe^o^'^

semble^ quand on en parie, que ce soit Tennemi de Dieu et de la nature (i). »

Laissons pour quelque temps Tannée ravager la France, et transportons-nous sur le théâtre d'événements plus importants.

Dans le cours de cette même année 1498, qui avait vu monter sur le trône Louis XII, le Père du peuple, une petite ville d'Allemagne (Stolberg) donna naissance à l'un des plus énergiques défenseurs de la cause des paysans. Son nom est peu connu, les biographes dédaignent de lui consacrer quelques lignes, et les historiens du passé, ces vers rongeurs do vieux papiers mal digérés, ne lui ont épargné ni les injures ni les calomnies. Cela devait être : Thomas Munzer fut vaincu, il n'y a de gloire et de proût qu'à chanter les vainqueurs.

La voix puissante de Luther remuait l'Europe. Le moine audacieux soulevait une terrible révolution religieuse, mais il ne prévoyait ni ne voulait la réforme politique et sociale î qui devait en découler. Aussi, tandis que Jésus-Christ avait

a|)pelé A lui les petits et les opprimés, le protestantisme s'adressait surtout aux grands et aux oppresseurs. Luther sépara hautement sa cause de celle, des anabaptistes, qui ne furent pour lui que les prophètes du meurtre. Le clergé, la noblesse et la bourgeoisie accueillaient ses paroles lors- (|u'ils y trouvaient leur profit, mais sans vouloir que les paysans y trouvassent 4e leur, et Luther lui-même répondîiil à un noble seigneur qui, voyant ses hommes appauvris par les corvées et les redevances seigneuriales, lui demandait s'il n'y avait pas péché à lui à dépouiller ainsi tant de chrétiens du fruit de leur travail, « qu'il pouvait maintenir cette sjervilude en toute conscience, attendu qu'il

(1) Reg. manusc. du parlem., 5 juill. 1526. — Voir, pour les crimes de l'armée, le Journal d'un bourgeois de Paris, sous François I^^, 30, 116, H9, 152, 168, 249, 275..

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