‹ Histoire des paysans (volume 3)Chapitre 62 sur 114 · VAUBAN · texte numérisé non relu

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qu'on puisse dire être fort à leur aise ; et que, en ôtant les gens d*affaires, leurs alliés et adhérents couverts et découverts, et ceux que le roi soutient par ses bienfaits, quelques marchands, etc., je m'assure que le reste serait en petit nombre.

» Je me sens encore obligé d'honneur et de conscience de représenter à Sa Majesté qu'il m'a paru que, de tout temps, on n'avait pas eu assez d'égards en France pour le menu peuple, et qu'on en avait fait trop peu de cas. Aussi c'est la partie la plus ruinée et la plus misérable du royaume ; c'est elle cependant qui est la plus considérable par son nombre, par les services réels et effectifs qu'elle rend, car c'est elle qui porte toutes les charges, qui a toujours le plus souffert et qui souffre encore le plus, et c'est sur elle aussi que tombe toute la diminution des hommes qui arrive dans le royaume.

> C'est encore la partie basse du peuple qui, par son travail et son commerce, et par ce qu'elle paye au roi, l'enrichit et tout son royaume; c'est elle qui fournit tous les soldats et matelots de ses armées de terre et de mer, et grand nombre d'officiers, tcrus les marchands et les petits ofïiciers de judicature; c'est elle qui exerce et remplit toua les arts et métiers; c'est elle qui fait tout le commerce et les manufactures du royaume, qui fournit tous les laboureurs, vignerons et manœuvriers de campagne, qui garde et nourrit les bestiaux, qui sème les blés et les recueille, qui façonne les vignes et fait le vin; et, pour achever de le dire en peu de mots, c'est elle qui fait tous les gros et menus ouvrages de la campagne et des villes,

» Voilà en quoi consiste celte partie du peuple si utile et si méprisée, qui a tant souffert et qui souffre tant à l'heure où j'écris ceci (18),

I» Los biens de la campagne rendent le tiers moins de ce qu'ils rendaient il y a trente ou quarante ans, -surtout dan^ les pays Qi\ Jçs teillQs ggnt personnelles (28). Elles sont de?

venues arbitraires de paroisse à paroisse et de particulier à particulier. Les puissants font dégrever leurs ferniiers, leurs parents, leurs amis ; l'arbitraire se glisse jusqu'aux paysans entre eux, et le plus fort accable le plus faible. Ils ont renoncé à élever du bétail et à améliorer la terre, dans la juste crainte d'être accablés par la taille l'année suivante; ils vivent misérables, vont presque nus, ne consomment rien, et laissent dépérir les terres.

» Les tailles sont exigées avec une extrême rigueur, et de si grands frais, qu'il est certain qu'ils vont au moins à un quart du montant de la taille. Il est assez ordinaire de pousser les exécutions jusqu'à dépendre les portes des maisons, après avoir vendu ce qui était dedans; et l'on en a vu démolir pour en tirer les poutres, les solives et les planches qui ont été vendues cinq ou six fois moins qu'elles ne valaient, en déduction de la taille (29, 31).

y> Les paysans arrachent les vignes et les pommiers, à cause des aides et des douanes provinciales (i). On a trouvé tant d'inventions pour surjjrendre les gens et confisquer les marchandises, que le propriétaire et le paysan aiment mieux laisser périr leurs denrées chez eux que de les transporter avec tant de risques et si peu de profits (32).

» On ne saurait croire jusqu'où vont les vexations inexprimables des commis aux aides. Si un paysan, d'une barrique de vin, de cidre ou de poiré, en fait trois, en y ajoutant deux tiers d'eau, il court risque, non-seulement de tout perdre, mais encore de payer une grosse amende, trop heureux d'en être quitte pour payer l'eau qu'il boit (31, 62).

» Ne sont-ils qu'à demi-ruinés, leur aisance ne leur sert

(1) Tous CCS faits sont confirmés dans le Détail de la Fronde, de Boisguillebert ; suivant lui, le vin qui, dans l'Anjou ou TOrléanaîs, se vendait un sou -et même moins, c'est-à-dire à perte pour le vigneron , se vendait vingt et vingt-quatre dans la Picardie et la Normandie.

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de rien, puisqu'ils sont contraints de feindre une pauvreté complète, de crainte de l'être bientôt tout à fait (63).

» Le sel est tellement hors de prix qu'il a renoncé à élever des porcs, ne pouvant conserver leur chair (101).

» Des agents employés à la levée des revenus, de cent il n'y en a pas un qui soit honnête; et hors le fer et le feu, il n'y a rien qu'on ne mette en usage pour réduire le peuple au pillage universel. Et tous les pays qui composent le royaume sont universellement ruinés (165). »

Après avoir dressé la longue liste, en dix-sept articles, de tous ceux qui jouissaient de l'exemption de la taille, du taillon, de l'ustensile, des logements des gens de guerre et autres charges, tant pour les personnes que pour leurs biens, et qui la procuraient aux autres par leur autorité ou par leur faveur, Vauban demandait ce que réclament et réclameront toujours tous les novateurs, — l'essai par la voie de l'expérience et peu à peu (133).

Saint-Simon va nous raconter les traverses sans nombre qu'essuya l'œuvre, les déboires auxquels fut exposé l'auteur. C'est une triste histoire : c'est celle de tous les inventeurs, de tous les génies utiles et bienfaisants (X, 27-35).

« Patriote comme l'était Vauban, il avait toute sa vie été touché de la misère du peuple et de toutes les vexations qu'il souffrait. Les vingt dernières années de son existence, au moins, furent employées à prendre et à envoyer prendre secrètement partout où il ne pouvait aller des informations exactes sur la valeur et le produit des terres, sur la sorte de commerce et d^industrie des provinces et des villes, sur la nature et l'imposition des levées, sur la manière de les percevoir. Convaincu que les terres étaient le seul bien solide, il se mit à travailler à un nouveau système.

» Il était bien avancé lorsqu'il parut divers petits livres du sieur de Boisguillebert, lieutenant au siège de Rouen... Boisguillebert vint trouver Pontchartrain, alors aux finances, lui demanda de l'écouter avec patience, l'avertissant que,

d'abord, il Tall^iit prendre pour fou ; qu'ensuite il verrait qu'il méritait attention, et qu'à la fin il serait content de son système. Pontchartrain, qui était tout salpêtre, lui répondit brusquement qu'il s'en tenait au premier, et lui tourna le dos. De retour à Rouen, Boisguillebert, loin de se décourager, n'en travailla que plus infatigablement i son projet, et de ce travail naquit un livre savant et profond sur la matière, dont le système allait à une répartition exacte, à soulager le peuple de tous les frais qu'il supportait, et de beaucoup d'impôts qui faisaient entrer les levées directement dans la bourse du roi, et conséqueni" ment ruineux à l'existence des traitants, à la puissance des intendants, au souverain domaine des ministres des finances.

» Boisguillebert voulait laisser quelques impôts sur le commerce étranger et sur les denrées, à la manière de Hollande, et s'attachait principalement à ôter les plus odieux, et surtout les frais immenses qui, sans entrer dans les coffres du roi, ruinaient les peuples à la discrétion des traitants et de leurs employés, qui s'y enrichissaient sans mesure, comme cela est encore aujourd'hui et n'a fait qu'augmenter, sans avoir jamais cessé depuis.

3^ Yauban, d'accord sur ces suppressions, passait jusqu'à celle des impôts mêmes. Il prétendait n'en laisser qu'un unique, et avec cette simplification remplir également leurs vues communes sans tomber en aucun inconvénient. Cet impôt unique était divisé en deux branches, auxquelles il donnait le nom de dîme royale, l'une sur les terres, pour un dixième de leur produit; l'autre léger par estimation sur le commerce et l'industrie, qu'il estimait devoir être encouragés l'un et l'autre, bien loin d'être accablés. Il prescrivait des règles très-simples, très-sages et très-faciles pour la levée et la perception de ces deux droits, suivant la valeur de chaque terre, et par rapport au nombre d'hommes sur lequel on peut compter avec le plus d'exactitude dans

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rétendue du royaume. Il ajouta la comparaison de la répartition en usage avec celle qu'il proposait, les inconvénients de l'nne et de l'autre, et réciproquement leurs avan* tages, et conclut par des preuves en faveur de la sienne, d'oue netteté et d'une évidence à no s'y pouvoir refuser,

» Mais ce livre avait un grand défaut. Il donnait, à la véritéy au roi plus^ qu'il ne tirait par les voies jusqu'alors pra« tiquées ; il sauvait aussi le peuple de ruines et de vexations, et les enrichissait en leur laissant tout ce qui n'entrait pas dans les coffres du roi, à peu de chose près, mais il ruinait une armée de financiers, de commis, d'employés de toute espèce ; il les réduisait à chercher à vivre à leurs dépens et non plus à ceux du public, et il sapait par les fondements ces fortunes immenses qu'on voit naître en si peu de temps. C'était déjà de quoi échouer.

:b Mais le crime Ait qu'avec cette nouvelle pratique tombait l'autorité du contrôleur général, sa faveur, sa fortune, sa toute-puissance, et par proportion, celle des intendants des finances, des intendants des provinces, de leurs secrétaires, de leurs commis, de leurs protégés, qui ne pouvaient plus faire valoir leur capacité et leur industrie, leurs lumières et leur crédit, et qui, de plus, tombaient du même coup dans l'impuissance de faire du bien et du mal à personne. La robe entière en rugit pour son intérêt. Elle est la modératrice des impôts par les places qui en regardent toutes les sortes d'administrations, et qui lui sont affectées privativement à tous autres....

» Ce ne fut donc pas merveille si le roi, prévenu et investi de la sorte, reçut très-mal le maréchal de Vauban lorsqu'il lui présenta son livre. De ce moment, ses services, sa capacité militaire, unique en son genre, ses vertus, l'affection que le roi y avait mise, tout disparut à l'instant à ses yeux. Il ne vit plus en lui qu'un insensé pour l'amour du public, et qu'un criminel qui attentait À l'Autorité de ses ministres,

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par conséquent à la sienne. Il sVnexplîqva de la sorte, sans ménagement.

» Les peuples, qui y gagnaient tout, ignorèrent qu'ils aTaient touché à leur salut, et le malheureux maréchal ne put sunÎTre aux bonnes grâces de son maître, pour qui il aTait tout fait. Il mourut peu de mois après, ne voyant plus personne, consumé de douleur et d'une aflUction que rien ne put adoucir, à laquelle le roi fut insensible jusqu'à ne pas (aire semblant de s'apercevoir qu'il eût perdu un serviteur si utile et si illustre...

> Boisguillebert, que cet exemple aurait dû rendre sage, ne put se contenir. Il publia un livre fort court, dans lequel il étala avec tant de feu et d'évidence un si grand nombre d'abus sous lesquels il était impossible de ne succomber pas, qu'il acheva d*outrer les minisires...

> La vengeance ne tarda pas. Boisguillebert fut exilé au fond de l'Auvergne. Tout son petit bien consistait en sa charge; cessant de la faire, il tarissait... Boisguillebert en fut peu ému, plus sensible peut-être à l'honneur de l'exil pour avoir travaillé sans crainte au bien et au bonheur public qu'à ce qu*il allait lui en coûter.

> Disons tout, et rendons justice à la droiture et aux bonnes intentions de Chamillart. Malgré sa colère, il voulait faire un essai de ces nouveaux moyens. Il choisit pour cela une élection près de Chartres, dans l'intendance d'Orléans. Bullion avait là une terre où sa femme fit soulager ses fermiers. Cela fil échouer toute l'opération, si entièrement dépendante d'une répartition également et exactement proportionnelle. Il en résulta de plus que ce que Chamillart avait fait à bon dessein se tourna en poison, et donna de nouvelles forces aux ennemis du système. 11 fut donc abandonné, mais on n'oublia pas l'éveil qu'il donna de la dîme; et quelque temps après, au lieu de s'en contenter pour tout impôt suivant le système de Yauban, on l'imposa sur tous les biens de tout genre en sus de tous les autres impôts; on

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