LES PHILOSOPHES
tandis qu'ils s'endorment inactifs et stationnaires sous le régime atrophiant du despotisme. Il n'y avait point de place pour la liberté pendant Tadministralion ferme et sévère de Richelieu et de Louis XIV, aussi les grands écrivains qui firent la gloire du xvii*' siècle sont-ils admirables au point de vue de la forme bien plutôt qu'au point de vue de la pensée. C'est à cela encore qu'il faut s'en prendre, sans nul doute, si les Dumoulin, les d'Argentré, les Pithou, les Charondas le Caron, les Coquille, les Loyseau, les Bodin, les Pasquier, et tant d'autres jurisconsultes du xvi^ siècle n'eurent point de successeurs dans l'âge suivant. Il en fut tout autrement au XVIII'' siècle; la royauté, amoindrie durant les vingt dernières années du grand roi, s'avilit et se vautra dans la fange sous Louis XV, pour s'éteindre entre les mains honnêtes mais faibles de Louis XVI ; la pensée trôna et régna à sa place. L'homme se demanda d'où il venait, ce qu'il était, où il allait; et lorsque tant de choses étaient mises en doute, le peuple se prit à douter des droits de ses maîtres. Il trouvait ses titres d'affranchissement dans l'Évangile, il voulut qu'on lui présentât ceux qui avaient aboli ceux-là. Boulainvilliers, Dubos, Montesquieu, Mably, mademoiselle de Lézardière, et vingt autres, agitaient ces questions, et élevaient des systèmes souvent contradictoires, et du choc même de ces luttes jaillissaient pour le peuple des vérités utiles. Ce fut véritablement le siècle des utopistes : les uns — la noblesse et le clergé, — regrettant le passé et leurs privilèges expirants; les autres, au premier rang desquels on pourrait peut-être placer Voltaire et Montesquieu, répudiant le passé, satisfaits des conquêtes que le présent faisait entrevoir, voulant tout au plus quelque chose de semblable au gouvernement de l'Angleterre, et peu préoccupés de l'avenir; les autres enfin, à la tête desquels il faut nommer Rousseau, enveloppant dans la même haine le présent et le passé, sondant d'une main inexpérimentée les mystères de l'avenir, et parfois même, séduits à leur insu par les illu-