PRISE DE LA BASTILLE. U
Je ne saurais dire si le peuple se rendit bien compte de tout cela ; toujours est-il que, pour témoigner son mécontentement 5 il lui prit fantaisie de renverser la Bastille , dont les hautes tours fatiguaient ses regards et lui portaient ombrage lorsqu'il descendait de son faubourg Saint- Antoine.
C'était quelque chose de si invraisemblable et de si impossible, que Ton avait négligé d'y enfermer des troupes bien nombreuses. La Bastille , avec sçs fossés larges et profonds, avec ses neufs tours énormes qui flanquaient une ceinture non interrompue de murailles à donner \e vertige, la Bastille se défendait elle-même. Elle avait cependant un état-major et une garnison : le marquis de Launay, gouverneur, et le major de Losme; M. de Monlsigny, qui commandait les invalides, au nombre de quatre-vingt-deux, et Louis de Flue, à la tête de trente-deux Suisses, dont on avait renforcé, depuis le 6 juillet, la garnison de la forteresse.
C'est-à-dire, pour le personnel, en tout cent quinze à cent dix-huit hommes.
Quant au matériel, la citadelle était bien pourvue.
Les tours étaient couronnées de quinze pièces de canon de différent calibre, et, pour garder la porte d'entrée, trois pièces de campagne étaient rangées dans la grande cour, comme trois fiers molosses prêts à aboyer et à mordre. De Launay avait de plus fait mettre en batterie sur les remparts de larges fusils que l'on appelait les amusettes du comte de Saxe. Chacun d'eux portait une livre et demie de balles.
Puis, pour donner de la voix à toutes ces bouches béantes, on avait deux cent cinquante barils de poudre , du poids de cent vingt-cinq livres chacun, quatre cents biscaiens, quatorze coffres de boulets sabotés, quinze mille cartouches, et quelques boulets de calibre.
Ajoutons que depuis quelques jours le gouverneur avait fait monter à tout hasard sur les tours six voitures de pavés.
Ui HISTOIRE DES PAYSANS.
de vieux ferrements, tuyaux de poêles, chenets, etc., de vieux boulets ramassés dans les -fossés, le tout principalement destiné à pleuvoir aux alentours de la porte d'entrée, dans le cas où les canons ne la pourraient défendre, bien que le gouverneur, homme de précaution, eût fait creuser les embrasures des canons d'environ un pied et demi, afin qu'ils pussent être braqués perpendiculairement, si cela devenait nécessaire.
Comme cet enfant d'Israël qui s'avançait nu et l'arme des bergers à la main contre le géant couvert de toutes ses armes, le peuple n'avait, lui, ni fusils, ni poudre, ni canons ; mais il en aura, car il a la volonté, c'est-à-dire la foi, et Dieu a dit qu'elle transporte les montagnes. Quant aux fossés, on est décidé à y entasser tant de cada>Tes, que l'on arrivera toujours bien à la hauteur des portes et du pont-levis. Une fois là, il faudra bien que l'on entre.
La cour avait fait charger sur des bateaux cinq milliers de poudre pour les faire sortir de Paris. On les arrête à la hauteur du quai Saint-Nicolas, et la poudre est déposée dans les salles basses de l'hôtel de ville. L'abbé Lefèvre accepte la tâche épineuse d'en faire la distribution, et, pendant douze heures, cet homme accomplit l'œuvre surhumaine de régulariser le pillage et de faire reculer le crime. La poudre, sortie des tonneaux effondrés, jonche le sol, et la porte qui ferme la salle vole en éclats sous les coups de hache qui font jaillir des étincelles en s'émoussant sur les clous et les ferrements qui lui donnent sa solidité. Un homme ivre pénètre dans la salle, la pipe allumée à la bouche, et, triste parodie de Jean Bart, fume par bravade sur les tonneaux découverts. Lefèvre la lui achète et la lance dans la cour. Un coup de fusil est tiré sur les barils, un coup de pistolet est tiré sur lui-même, et les piques menacent sa poitrine désarmée...
Et tandis que l'abbé Lefèvre comprimait de sa main l'éruption de ce Vésuve, on délibérait dans les salles hautes, et les