‹ Histoire des paysans (volume 3)Chapitre 99 sur 114 · PRISE DE LA BASTILLE · texte numérisé non relu

PRISE DE LA BASTILLE

escaliers et la place de Grève regorgeaient de peuple, ignorant sur quel volcan il marchait.

Pendant que cela se passait à l'hôtel de ville, d'autres volent aux Invalides, et, en dépit d'un semblant de défense, franchissent les fossés, pénètrent dans les cours, et descendent dans les caveaux où étaient déposés les fusils. On s'y étouffe quelque peu ; mais là du moins le danger, moins grand qu'à l'hôtel de ville, n'est que pour les acteurs et non pour les spectateurs. .

Puis on court à la Bastille, et ceux qui avaient pris des fusils s'y rencontrant avec ceux qui avaient pris de la poudre, on peut s'entendre et travailler de concert.

Vers dix heures du matin, trois parlementaires, envoyés par le comité des électeurs, avaient été admis auprès du gouverneur, et, après avoir partagé son déjeuner, s'étaient retirés satisfaits. Mais bientôt un autre parlementaire se présenta. C'était un jeune avocat au parlement, accompagné et protégé par deux soldats. L'avocat était Thuriot de la Rosière, le même qui, plus tard, siégeait au fauteuil du président, au 8 thermidor, lorsque Robespierre lui adressa cette sanglante apostrophe :

« Pour la dernière fois, président des assassins, je te demande la parole ! y>

Quant aux deux hommes qui l'accompagnaient, l'un d'eux, soldat au régiment de Royal-Comtois, s'appelait Aubin Bonnemère, et était né à Saumur.

« Monsieur le gouverneur, dit Thuriot à de Launay, le peuple demande que les poirtes de la Bastille lui soient ouvertes, et que la garde de la forteresse soit confiée à une garnison composée d'hommes choisis dans ses rangs, en nombre égal à ceux qui sont sous vos ordres.

— Et si je refuse? demanda le marquis.

— Si vous refusez de rendre la Bastille, alors le peuple la prendra, i^

Un sourire dédaigneux effleura les lèvres de de Launay.

<i Monsieur, reprit-il, le roi m'a confié la garde de la forteresse, et vous savez qu'un soldat meurt en faisant respecter sa consigne. Je ne rendrai donc point la Bastille. Quant à ce que vous dites que le peuple ia prendra, veuillez me suivre avec l'un de ces deux hommes qui vous accompagnent; nous allons visiter ensemble les remparts, et quand vous aurez rendu compte au peuple de ce que vous aurez vu, le peuple, je l'espère, renoncera à cette tentative.

— Soit, monsieur, dit Thuriot, mais hâtons-nous :1e peuple attend. "»

Si de Lauiiay consentait à ce qu'un homme armé accompagnent Thuriot afin de dissiper toute crainte et toute pensée de trahison de sa part, son devoir était de la redouter ison tour; aussi, ne voulant derrière lui personne qu'il ne pût surveiller du regard, il dit à Aubin Bonnemère :

— Allez, et passez devant nous, jf

Il s'engagèrent dans les longs et sombres escaliers, Thuriot derrière le jeune soldat, et de Launay fermant la marche. Lorsqu'ils furent rendus au sommet de l'une des tours, Bonnemère s'avança jusqu'au bord du parapet et regarda...

Oh ! ce dût être un magnifique et sublime spectacle ponr l'homme du peuple, plein de foi dans la puissance de sa cause, et qui, monté le premier sur ces tours imprenables, voyait à ses pieds tout Paris en armes ! Il découvrit sa tête et salua la foule qui, reconnaissant un des siens, leva tons ses bras vers ce bras qui se tendait vers elle, et poussa un grand cri qui monta jusqu'au sommet des tours.

De Launay bondit au bord du'rempart, et, d'un seul coup d'œil, il vit cette mer humaine qui ondulait à leurs pieds, et dont les flots allaient tout à l'heure venir battre les murailles de la Bastille. Par chaque quai, par chaque boulevard, par chaque rue, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on voyait le peuple qui s'avançait en masses compactes, le peuple armé, liommes, femmes, enfants, prêtres, soldats, le peuple enfin.

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