‹ Histoire des paysans (volume 4)Chapitre 100 sur 145 · LE LANGUEDOC DÉVASTÉ · texte numérisé non relu

LE LANGUEDOC DÉVASTÉ

fatale tradition des ducs d'Anjou de jeter sur l'Italie des regards de convoitise^ il pressurait le midi de la France pour se procurer les moyens de faire ces expéditions néfastes : c'était une fièvre qui avait succédé à celle des croisades. Il eût mieux fait cependant de défendre l'Anjou, que l'Anglais ravageait alors. (Bourdigné, Chron. d'Anjou.)

Après avoir mis, en mars 1379, un premier et monstrueux impôt de cinq francs dix sols sur chaque feu, il le porta, en octobre suivant, à douze francs d'or par an. Pour celui-là, la levée en était bien impossible ; mais rien n'arrêta les terribles exécuteurs du duc,, qui amenèrent la dépopulation de ces riches campagnes. En trente années, là où il y avait eu cent mille familles on en comptait à peine trente mille (1). Le roi dut intervenir, seulement les motifs qui l'inspirèrent furent d'un propriétaire effrayé, et non d'un* roi jaloux de défendre contre tous les intérêts de ses peuples. {Ordon.j VI, 465.)

Plus franc dans ses allures, le duc de Berry ne fardait pas même ses extorsions d'une fausse apparence de légalité. L'impôt qu'il mettait sur le plat pays, il le levait lui-même, l'épée à la main ou la lance au poing, en compagnie de Jean d'Armagnac, son beau-père, et de l'élite de leurs chevaliers, « lesquels faisoient courses furieuses sur le Rouergue, le Quercy et le Limousin, gastant le pays et exterminant tous ceux qui se trouvaient devant eux : car la loi de la guerre n'a point de miséricorde ». (J. Chaumeau, Hist. du Berry y liv. IV, 119.)

Ces bandits se croyaient des soldats, ce brigandage s'appelait la guerre, le vol était la loi qu'ils avouaient et à laquelle ils obéissaient !

Tandis que les campagnes de France succombaient sous le faix, n'ayant plus même la force de se défendre, la jacquerie franchissait la Manche, et c'est en Angleterre que

(1) Dom Vaissette, Hist. du Languedoc^ IW. \W\\, ^^'^.

nous la retrouvons, en 1381, calme, inoffensive, et pleine de généreuse confiance dans la parole royale (1), et tout naturellement étouffée dans le sang des serfs, bien plus vile encore qu'en France.

^ Bonnes gens, disait Wicleff aux paysans, les choses ne peuvent aller bien en Angleterre, jusqu'à tant que les biens iront de commun, qu'il ne sera ni vilain ni gentilhomme, et que nous serons tous égaux. ]»

C'était rêver de réaliser en pratique l'égalité théorique de l'Évangile, contre laquelle le monde païen s'était révolté et avait combattu jusqu'au jour où, sous Constantin, l'Église enfin victorieuse et déjà corrompue, reconnut en fait l'inégalité sociale et la légitimité, avec certaines restrictions charitables, de la richesse et de la propriété. Et tandis que mourait et s'éteignait en France le refrain des révoltés de 1358, leurs frères d'outre-mer leur répondaient par cette vieille chanson saxonne :

V\^hén Adam delv*d, and Eve span, V\^here was then the gentleman (2) ?

(1) « Ils ne pillaient point sur leur route, mais, au contraire, payaieat scrupuleusement ce dont ils avaient besoin. » Aug. Thierry, Cm^^ de V Angleterre,

(2) Alors qu'Eve filait et qu*Adam labourait,

Où donc était le gentilhomme?

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