LE BATARD DE VAURU. — LA COMPLAINTE DES PAYSANS
bientôt naître d'elle. « Que je le voie au moins auparavant, iflt-elle au milieu de ses larmes. — Aimes-tu mieux, répond le bourreau, le voir noyer comme celui-là? » — et Ton jette un paysan dans la Marne. Elle hésite toujours, lUais Vauru est piqué au jeu, la scène l'intéresse, il veut la oousser jusqu'au bout; il a ce jour-là une assez ample provision de captifs pour pouvoir savourer à longs traits et boire jusqu'à la lie la coupe sanglante du crime. Il sacrifie encore quelques victimes, et après que l'incertitude de la itialheureuse a coûté la vie à bon nombre de manants, elle ïe résigne enfin et compte son argent. « C'est bien, reprend le misérable, tu peux aller en paix, ton mari est pendu depuis huit jours! :»
Folle de douleur, elle l'accable d'outrages ; Vauru lui arrache ses vêtements, la fait rouer de coups, et ordonne de l'attacher demi-nue au pied de son arbre. Les cordes lui entraient dans les chairs, et, balancés par le vent, quelques uns des cadavres venaient lui battre le visage. Bientôt la nuit vient ajouter encore à ses terreurs. De si poignantes émotions hâtent l'heure de sa délivrance, les douleurs de l'enfantement la prennent, ses cris attirent les loups, qui dévorent son enfant dans son sein et mettent fin à sa longue et terrible agonie.
Que l'on ne croie pas que Vauru fût une exception parmi les hommes de guerre, que les bandits de Meaux fussent autres que le reste de l'armée. Partout où ils se trouvaient, les soldats, les défenseurs de la patrie, comme on les appelle, partout ces fils dénaturés laissaient aux fiancs de là mère commune une trace sanglante, a pillant et dérobant tout le pays, .sans nuire aucunement aux Anglais, ni leur faire guerre ou dommage aucun. y> (Juvénal des Ursins, 555.) Dans l'Artois, dans la Picardie, les troupes de Jacques de Harcourt, qui commandait pour le dauphin, se livraient à toutes les horreurs imaginables. Ceux qui avaient survécu parmi leurs victimes, ruinés pour toujours, incapables de
cultiver la terre, parce que les soldats avaient tué le menu bétail et enlevé les chevaux, bœufs et ânes, mutilés pour la plupart, se virent réduits à s'atteler eux-mêmes à la charrue, et à baigner de leurs sueurs cette terre que leur sang avait engraissée. (Hennebert, III, 355, 398.)
C'est alors que le pauvre ahanier aux abois crie vengeance vers le ciel, et chante cette longue épopée de la douleur, dont Monstrelet nous a conservé, dans ses chroniques, tous les cris désespérés (1) :
Hélas! hélas! hélas! hélas!
Prélats, princes et bons seigneurs.
Bourgeois, marchands et avocats.
Gens de métiers, grands et mineurs, Gens d'armes et des trois états.
Qui vivez sur nous laboureurs.
Confortez nous d'aucun bon aide.
Vivre nous fault, c'est le remède !
Hélas! hélas! hélas! hélas!
Toute foi est en vous perdue,
Vous avez loyauté déçue, Et vous avez commis usure, Larrecins et paigiurement.
Mais celui qui rendra droiture A toute humaine créature.
Vous rendra votre payement Par son droiturier jugement.
Et maudirez tous ces amas.
Quand vous faudra crier : hélas !
(1) La complainte des Pauvres Laboureurs de France, Monstrelet, Ii fol. 317, 318, 319, 320. La longueur de cette pièce (416 vers d'un français parfois peu intelligible) m'empêche de la reproduire.