‹ Histoire des paysans (volume 4)Chapitre 3 sur 145 · tt · texte numérisé non relu

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ij PRÉFACE.

meurent les éphémères et les infusoîres, et les mousses et les champignons ont servi de texte aux persévérantes investigations des savants.

Un oubli étrange a été commis cependant, et il est, au milieu de tout cela, une histoire qui n'a jamais été écrite, qui n'a même jamais été essayée, pas plus chez les anciens que chez les modernes : c'est celle du paysan. Et pour ne parler que de notre pays, je ne crois pas qu'il existe à cette heure en France un homme qui

sache au vrai quelle fut, depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours, la situation du grand nourricier de la patrie ; par quelles modifications successives elle a passé ; quelle part il a prise aux événements généraux de l'histoire ; quel rôle, tantôt actif, tantôt passif, il a joué au milieu de l'antagonisme persévérant de Ja royauté, de l'Église, de la féodalité et de la bourgeoisie, toujours en lutte, et qui ne se sont guère battues que sur son dos.

D'où vient que dans tous les temps et chez tous les peuples, les premiers parmi les poètes et les versificateurs ont déployé toutes les ressources de leur verve à chanter sur la lyre les travaux pleins de charme et la vie fortunée des heureux laboureurs, tandis que pas

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un seul historien n'a daigné consacrer ses veilles à écrire leurs annales? Hésiode chez les Grecs, Virgile chez les Latins, Thompson et Bloomfield en Angleterre, Ruccellaï et Alamanni chez les Italiens, et enfin, chez nous, Delille, Saint-Lambert, Vanière, Rapin, Roucher, et vingt autres ont fait le roman de la vie champêtre, dont personne n'a encore essayé l'histoire. Pourquoi ce qui prête si merveilleusement à la fiction et à la poésie ne prêterait-il pas aussi à la réalité et à la prose ? Pourquoi tant de chants et pas un récit? Est-ce que tant de millions d'hommes ont passé sur la terre, la baignant de leurs sueurs et la fécondant de leurs travaux, sans avoir mérité de laisser seulement un souvenir dans l'esprit de ceux qu'ils font vivre? Pourquoi tant de bruit autour des noms de ceux qui la ravagent, tant de silence et d'oubli pour ceux qui la cultivent? Faisons trêve, iljen est temps, à cette éternelle glorification du sabre pour songer enfin à la charrue ; désertons les champs de bataille où la mort moissonne à pleine faux, pour les champs de blé où germe la vie ; laissons reposer l'histoire-bataille, comme l'appelle Monteil, et que l'historien daigne pénétrer enfin dans les chaumières, qu'il a trop longtemps méprisées.

jv 'PRÉFACE.

Les princes de la science se sont étonnés de cet oubli par suite duquel les deux tiers au moins du peuple français sont demeurés complètement en dehors des préoccupations des écrivains : mais aucun d'eux n'a songé à combler cette lacune qu'ils se sont contentés de signaler. C'est donc tout un côté, et un très-grand côté de notre histoire, qui est resté dans l'ombre, grâce à l'arrêt superbe des historiens de la monarchie, qui proclament, avec Chateaubriand, que la France du moyen âge « est une monarchie sans peuple », qu'il n'y a pas d'histoire du peuple parce qu'il n'y avait pas de peuple, parce que « tout était esclave ou serf », et qu'il est même inutile de chercher, « parce qu'il n'y a rien, et qu'on ne trouvera rien (1) ».

Cependant, bien qu'on ^ne veuille pas les compter pour un peuple, ces serfs étaient des hommes, après tout, et ces hommes sont nos père*. Ils existaient, cela suffît pour légitimer notre curiosité. Il est vrai que c'est moins une histoire, à bien dire, qu'une passion et un long martyre. Mais cette passion, il est utile qu'elle soit racontée, et encore que la croix soit renversée et que 4789 ait sonné l'heure de la résurrection

(i) Analyse raisonnée de Vhistoire de France : Hcgues Capet.

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