PRÉFACE. V
du crucifié, il est bon de faire avec calme ce triste pèlerinage, et de visiter le calvaire qui vit sa longue et poignante agonie.
Je ne me suis point dissimulé que de tous les sujets que j'eusse pu choisir celui-là était le plus difficile à traiter, puisque l'indifférence des chroniqueurs a laissé le terrain complètement vierge, puisqu'il n'y avait ni guides ni modèles à suivre, ni point de départ ni limites, puisque enfin rien n'existait et qu'il fallait tout créer. Et puis, comment écrire une histoire sans batailles, sans rois, sans grands guerriers, sans héros, sans noms propres?.... Une tragédie avec chœurs, mais sans personnages ! ... Et quand je saurais diriger ma nef inexpérimentée au miUeu de tous ces écueils, j'obtiendrai pour unique résultat d'avoir mis au monde un livre qui ne sera lu par aucun de ceux qu'il intéresse surtout, par Textellente raison qu'en l'an de grâce 1873, le paysan français ne lit pas et ne sait pas Hre !
Toutefois, à défaut de tout ce qui me manquait pour écrire convenablement un pareil livre, j'avais du moins une condition précieuse — le loisir, — ce qui m'a permis de dépenser sept années de ma vie à troubler dans leur sommeil les historiens des pro\lïicesA^\!^^v-
yi PRÉFACE.
tienne France, qui seuls, embrassant un horizon moins yaste, s'oublient quelquefois jusqu'à prononcer le nom du paysan, dont l'existence était mêlée à celle des seigneurs et des abbés, des arrière-vassaux et des moines dont ils exposent les faits et gestes ; à secouer la poussière des in-folios nombreux des ordonnances de nos rois; à parcourir les mémoires des hommes de guerre et des hommes d'État; et surtout, hélas! à feuilleter les six ou huit cents coutumes d'autrefois, anciennes ou réformées, avec bon nombre de leurs commentateurs ; sans compter les feudistes, arrêtistes, et toutes autres classes de légistes, a: travail sec et dur )) au dire de l'un d'eux (Boutaric, 658). Et croyez bien qu'il faut un certain courage pour visiter « ces monuments de notre histoire et de nos lois où il semble, au dire de Montesquieu (1), que tout soit mer, et que les rivages même manquent à la mer; pour dévorer tous ces écrits froids, secs, insipides et durs, comme
la Fable dit que Saturne dévorait les pierres » .
Je l'avoue, mes membres n'étaient pas suffisamment préparés à cette pleine-eau désespérée sur un océan
(i) Esprit des loiSy XXX, 2.
PRÉFACE. Yij
sans rivages, ni mon estomac à celte nourriture ultratitanique. Je le dis donc sans nulle arrière-pensée d'hypocrite modestie, je sais tout ce qui me manque pour traiter convenablement un pareil sujet, et, mettant à tort en oubli le précepte de Boileau, j'ai consulté mon ardeur plus que mon esprit et mes forces. Mais enfin puisque, les regards perdus dans les hautes
(régions de la politique et absorbés par les querelles des souverains, les maîtres refusent de laisser tomber leurs regards sur cette terre qui nous fait vivre, il faut bien que ce soit un nouveau venu dans la répu- I blique des lettres qui ramasse derrière eux cette besogne dédaignée. Et si le succès me fait défaut, il me restera l'honneur d'avoir appelé la discussion sur un terrain que nuls pas n'avaient frayé encore, et d'avoir ouvert à l'histoire des perspectives nouvelles. D'autres alors viendront après moi, qui combleront enfin cette lacune regrettable dans nos annales, et réussiront là où j'aurai échoué.