CHAPITRE IX
La nature se met de la partie. — Famines effroyables ; les pestes se succèdent. — La^rand'mort de 1348. — Tous ces fléaux pâlissent et s'effacent devant celui des grandes compagnies.
« L'exemple de tous les siècles nous apprend les malheurs qu'une force aveugle a su accumuler sur la tôte des peuples, et le premier qui en a soudoyé un autre pour défendre ses foyers et sa liberté, a forgé le premier anneau de la chaîne dont il a fmi par être accablé. »
DuBOis-CRANcé, Rqp. à l'Ass. nat.y 12 déc. 1789.
Durant tout le cours de ce sombre et fatal xiv'' siècle, on dirait que Dieu lui-même est contre le peuple des campagnes, du parti de ses implacables persécuteurs. La peste et la faïnine, ces deux furies qui marchent rarement Tune sans l'autre, ne s'éloignent un moment que pour reparaître bienlot avec plus de rage. A des hivers sans printemps succèden des étés sans pluie, les éléments eux-mêmes sont en proie l une immense convulsion, et, suivant la parole de FÉcri-
(:) BodiD, //fs/. d'Anjou, I, 496.
ture, « la nature en révolte semble chargée de punir la démence des hommes (1). »
En 1347, on ne compte plus les misères : « En ce tempslà, dit négligemment Froissart, courait une maladie, nommée épidémie, dont bien la tierce partie du monde mourut. î Voilà tout ce que le prolixe historien de la féodalité trouve à dire sur la grand'mort, sur cette terrible peste noire qui ' a fourni une si belle et si sombre introduction au joyeux Décaméron de Boccace, et qui, au rapport du continuateur de Nangis, sur vingt hommes n'en laissait souvent pas deux vivants (2). Il est vrai que, rencontrant dans la misère et dans risolement des populations disséminées sur la cam» pagne des conditions de mortalité bien plus grandes, la peste épargnait les donjons et les châteaux, se contentant de , moissonner à pleine faux parmi les paysans (3),
La France commençait à peine à se reiBettre des désastres de la famine de 1315, qui, causée surtout parles dévastations des gens de guerre (Mézeray, V, 422), lui avait déjà, elle aussi, enlevé pendant les trois années qu'elle dura, le tiers de sa population. (Contin. de Nangis, 104.) Les loups, forcés par la faim, entraient dans les villages, pénétraient dans les maisons, et cherchaient leur pâture jusque dans les berceaux que les mères n'avaient plus la force de disputer à leur fureur. De leur côté, les seigneurs semblaient avoir fait le sacrifice de leurs sujets, témoin la dame ' suzeraine de l'Artois, la noble comtesse Mahault, veuve d'Othon IV, qui, s'il faut en croire l'annaliste flamand Meyer, n'imagina rien de mieux que de faire renfermer dans une grange tous les pauvres du pays, et par pitié, d'y faire mettre le feu. On vit des pères tuer leurs enfants,
(1) Et pugnabit orbîs terrarum contra insensatos.
(2) Continuatio altéra cronici Guill. de T^angis, SpicUegium d*Acheri, m, 110.
(3) « E mori di tre personne le due... fuorche tyranni e ^andi sjg^aorj, non mori nessuno. » — CroîMWia K\mw*%fc,'^,^îft^.