‹ Histoire des paysans (volume 4)Chapitre 87 sur 145 · LA GRAND'MORT · texte numérisé non relu

LA GRAND'MORT

des enfants tuer leurs pères; on vit des malheureux détacher les corps suspendus aux gibets pour se procurer une horrible nourriture (1). Ces scènes affreuses s'étaient reproduites en 1338, elles se renouvelèrent encore en 4349, à la suite de la peste noire. Des hameaux entiers disparaissaient jusqu'au dernier homme (2), les vivants ne suffisaient plus^ à enterrer les morts, les cadavres sans sépulture ajoutaient encore à l'infection pestilentielle de l'air, et tandis que les uns oubliaient les liens du sang et de l'amitié, les autres, frappés de vertige, se livraient à toutes les débauches, à tous les excès, à tous les crimes. Les ecclésiastiques avaient tous fui ; seuls les moines des ordres mendiants restèrent à la hauteur de leur mission sainte, et ftirent récompensés par la piété libérale des mourants.

Mais la grande plaie de ce siècle, la véritable peste et famine des campagnes, ce furent les grandes compagnies. Ce fléau remontait déjà haut dans l'histoire ; elles pesaient sur la France depuis le milieu du xii^ siècle, et n'en devaient disparaître que bien plus tard, au commencement du XVII®, après avoir reçu de l'animadversion des vilains mille noms divers (3). Chaque royaume, chaque province avait fourni son contingent et avait des représentants dans cette armée de démons déchaînés contre notre malheureuse patrie. Je l'ai dit, il n'y avait point alors d'armée régulière

(1) Dom Galmet, llist. de Lorraine^ III, 259; — Hennebert, Hist. de rArtQis, m, 389.

(2) LaguiUe, Hist. d'Alsace^ I, 271. — La Bourgog^ne a gardé ce vieux dicton populaire, en mémoire du fléau ;

En mil trois cent quarante et huit,

A Nuits, de cent restèrent huit.

C'est la proportion indiquée par le continuateur de Nangis.

(3) Cottereaux, malandrins, allaquais, bandes noires, barbutes, mauvais garçons, tard-venus, thiois, cantatours, ribauds, tondeurs, retondeurs, écorcheurs, chaperons, linfards, mainades, p\c\y\\cVvvm, \s^xi^wi^^\^> miUe-diables, lansquenets, paillards, huguenots, \\%\i(i\w%, %\»XVft\"i^-»^^^'

:m HISTOIRE DES PAYSANS.

et permanente. L'arrière-ban, sans armes et sans discipline, ne pouvait être utilement convoqué qu'à l'occasion des guerres privées, de seigneurie à seigneurie, et de château à château. La noblesse seule était toujours armée, toujours prête à guerroyer et à courir à la proie. Chaque seigneur suzerain marchait accompagné de quelques chevaliers ses vassaux, qui de leur côté traînaient à la suite leurs pillards (1); l'infanterie se composait des grandes bandes, des bandits, des brigands, comme on les appelait à juste titre (2), dont le courage était au plus offrant, aujourd'hui soldés par la France, demain par l'Angleterre, plus souvent encore pillant pour leur propre compte, et qui se recrutaient parmi les bâtards des gentilshommes, les cadets déshérités des familles nobles, les chevaliers revenus ruinés des croisades, et parmi les serfs que ces guerres lointaines avaient déshabitués de la vie honnête et régulière et du travail.

Moitié mépris, moitié crainte, cette noblesse avilie qui ne savait plus que fuir, à Courtray, à Crécy, à Poitiers, ne voulait à aucun prix donner des armes au peuple. Elle eût pu se souvenir cependant qu'elle avait été battue par les hommes des communes de l'Angleterre, par les montagnards de l'Ecosse et par les porchers de l'Irlande. Mais elle comprenait instinctivement qu'il arrive un jour où, après avoir été longtemps un instrument d'oppression, les armes affranchissent ceux qui les portent. Aussi fit-elle défendre aux manants et vilains de s'exercer à tirer l'arba-

(1) « Il avait avec lui neuf autres hommes d'armes, accompagnés chacun d'un pillard et d'un page. » — Dom Vaisselle, Hist. du Languedoc, liv. XXXIII, 383.

(2) Froissart, liv. I, 2o partie, chap. xciv. Les gens d'armes y sont quatre fois désignés sous l'appellation de brigands.

Dans ses lettres du 20 avril 1363, Jean II les appelle latrunculoi' " Ordonn.y III, 620.

« Un brigand, nommé Crocquart... » Dom B. Roger, Hist. d'Af^jo*'

;se-temps auquel ils se livraient avec trop d'amour ccès (1).

à l'effroyable anarchie de cette époque, la France ir les bandits une terre de promission ; ils étaient là : et l'appelaient leur chambre. Les nobles, cachant de tant de défaites, n'osaient plus se montrer dans 1, et se dissimulaient au fond de leurs manoirs, d'où lient de sortir pour défendre leurs sujets, désarmés En vain les villes, menacées de la famine par cette îs agriculteurs, murmuraient hautement contre la les seigneurs. « Mais les princes et les ministres ndirent de se mêler des excès des compagnies, et onnèrent de continuer leur commerce sans leur [le sûreté (2). » Du haut de ces donjons inexpu- :jui couvraient le sol de la France, et qui d'asiles Jevenus repaires, les bandits « dévalaient » par 'oupes de vingt, trente ou quarante, et s'abattaient lat pays, « courant ainsi comme oiseaux de proie Ils allaient d'abord tout droit en avant, pendant q ou trente lieues, puis tournant bride, ils faisaient ;se sur les villages, saccageant et brûlant tout ce pouvaient emporter, chassant devant eux les troules habitants, entassant leurs captifs dans les prieurs châteaux, déshonorant les femmes, torturant nés pour les contraindre à se mettre à rançon, et au feu les enfants et ceux qui ne pouvaient se ra-

ils avaient suffisamment répandu la terreur dans

1 effet, si ensemble se fussent mis, ils eussent été plus puis- . les princes et les nobles. Et pour ce fut enjoint par le roi sât, et que seulement y eût certain nombre en une ville et hors et d'arbalestriers'. » — Juv. des Ursins, 385.

i Morice, Hist. de Bretagne,

ssart, liv. I, 2e partie, chap, LXi; id., chap. xc, id., IW. VW^ — Journal d'mi bourgeois de Paris, 30.

uo rayon assez étendu, ils mettaienf le pays autour d'eux en « pactis » (1), levant une sorte d'impôt sur les paysans, qui achetaient ainsi le droit de semer une terre dont les fruits ne devaient pas mûrir pour eux; car les nobles irrités de ce qu'ils appelaient une défection^ et jugeant par là qu'il restait encore quelque chose à leurs hommes, redoublèrent avec eux de rigueurs et de persécutions, et se livrèrent aux dernières violences. (D. Morice, Hist. ds Bretagne.)

Au moyen des subsides que leur payaient les cantons qu'ils avaient appactis, les compagnons, € gens de petite conscience 3>, élevèrent des fortunes royales, « et en devinrent si riches et si jolis que merveilles ». En Auverçne, Aimerigot, (c l'un des mieux entalentés de mal faire >, se faisait ainsi, bon an mal an, vingt mille florins de revenus; dans le Limousin, Geoffroy Tête Noire, « homme très crueux qui tuait un chevalier comme il faisait un vilain », avait appacti plus de trente lieues autour du mont Yentadour. Grâce à cet ingénieux système, tout commerce avait cessé, et rien ne parvenait plus dans les villes, « fors en larcin >, comme dit naïvement Froissart, ou par bon sauf-conduit qu'ils vendaient bien chèrement ».

Lorsqu'ils avaient comblé toute mesure, et que les sei* gneurs ou les monastères craignaient de périr de faim à leur tour, faute de bras pour cultiver leurs terres (2), alors on se décidait à envoyer des troupes contre eux. Le siège était long, car ces bandits étaient de braves soldats, après tout. Pendant le temps qu'il durait, les assiégeants vivaient sur la campagne. Lorsqu'ils se sentaient pressés de trop près, les bandits traitaient, vendaient leur fort, et se faisaient payer leur retraite au poids de l'or. Mais conune le

(1) Froissart, liv. III, chap. lxx et lxxx, etc. — Les Highlanders ée Walter Scott, de ce peintre si merveilleusement fidèle des mœurs d'w trefois, ressemblent beaucoup aux bandits du xiy« siècle. — Voy. W Veuve des Highlands et Rob-Roy.

(2) Froissart, Uv. l, ^^ paxV., t\v. cxwa.

aqueur ne manquait jamais de lever une taille sur le ton pour recouvrer l'argent qu'avait coûté leur éloignent (1), Jacques Bonhomme n'y trouvait en réalité aucun ntage.

3a situation devenait pire au contraire, car il arrivait que idant les pourparlers, les bandits avaient a: crouté )> le iteau, c'est-à-dire qu'ils avaient creusé une galerie souraine qui, partant de la grande salle, allait déboucher au 1 dans la campagne. Une fois la garnison victorieuse bien nquille — le temps de lever cette taille dont je viens de '1er, — les bandits, par une nuit sombre, se précipitaient is leur « croûte ï), pénétraient à l'improviste au milieu de forteresse, égorgeaient la garnison et se vengeaient sur le fs de leur disgrâce momentanée. (Froissart, liv. III, . XXIII, xxrv...)

S'ils étaient pris, c'est en vain que le paysan espérait ir voir expier tant de crimes. Les rois ou les seigneurs, i avaient si souvent besoin de leur secours, les réclalient, désarmaient le bras débile de la justice et les faient remettre en liberté» (Froissart, id., ch. 50, — Coni. de Nangis, 134.)

Si les seigneurs usaient de ménagements avec les compalies, les bandits ne restaient point en retard de bons proidés avec la noblesse. Tandis qu'ils torturaient les maants, ou les massacraient s'ils ne pouvaient se racheterj ils rançonnaient courtoisement les chevaliers, à mise 'argent, ou à coursiers, ou à roncins; et d'un pauvre gen- Ihorame qui n'avait de quoi rien payer, ils prenaient bien - service un quartier d'an, ou deux, ou trois, ainsi qu'ils •aient d'accord (2) », tant il était facile alors de faire d'un ;entilhomme un bandit! On alternait, par une transition ïïsaisissable, de l'une à l'autre existence, et il y avait un

(1) Froissart, liv. lV,chap. II. — Dom Plancher, Hist. de Bourgoqne^ '*' ^0, 11; id.^ preuves, p. x.

(2) froissart, liv. /, 2^ part., chap. LXXVl.

bandit de plus sans qu'il y eût un gentilhomme de moins. Souvent encore, sans se confondre intimement, gentilshommes et brigands s'associaient et marchaient tous ensemble à la proie de compte à demi. (Dom Vaissette, Languedoc, liv. XXXI, 291 .)

On comprend quels ménagements réciproques leur étaient imposés par les exigences d'une vie soumise à d'aussi étranges alternances. Les loups ne se mangent pas ! Aussi, sans se chercher noise et d'un commun accord, les uns et les autres satisfaisaient-ils leur soif de pillage et d'exactions au préjudice des pauvres ahaniers.

« Il semblait en effet que la noblesse et la gendarmerie triomphassent des misères des pauvres gens. Le luxe, qui le croirait? naquit de la désolation. Les gentilshommes commencèrent à se parer de pierreries, de perles, de découpures, de papillotes, et autres babioles comme des femmes ; à porter sur le bonnet des bouquets de plumes, marque de leur légèreté, à rançonner leurs sujets, et à ravir insolemment le bien du paysan, que par dérision ils appelaient Jacques Bonhomme. » (Mézeray.) ^

Point de repos, point de trêve, point d'espérance. Le ciel se rassérène eu vain sur sa tête ; il est plongé trop avant dans l'abîme des misères pour que les rayons du soleil tombent jusqu'à lui. Le roi de Navarre et le Dauphin Charles signent-ils la paix, le plat pays n'en demeure pas I moins « aussi fort guerroyé depuis comme avant, et les compagnies continuent la guerre forte et vilaine au titre du roi d'Angleterre ». Le Dauphin la signe-t-iï avec ce dernier, elles la font comme « par avant, sous ombre du roi de Navarre » (1). En 1320, la guerre des Bâtards, ainsi nommie parce que la plupart de ces bandits étaient des bâtards de gentilshommes, vint leur donner des chefs et de nouvelles forces. Ici c'était Crocquart, puis Robert Knowles, qui

(l) Froissart, liv. l, "I» ^art,, chap. lcuï. et cxxxv, et l^aguille, HUt. ù'A/sace, 303.

LKS GIIANDES COMPAGMKS. 325

nmirent dans l'Anjou « des brigandages exécrables » (1) ;

c'était Eustache d'Aubrecicourt, noble gascon ; ailleurs, 9cart de Fenestranges, noble lorrain, I^e dauphin Charles leta répée d'Aubrecicourtpour l'opposer à Fenestranges.

Gascon se vendit, mais ne se livra pas; il prit l'argent,

réuni à Fenestranges, mit à sac les deux Bourgognes, ndis qu'une première bande ravageait le Maçonnais, 'une deuxième en faisait autant dans le Lyonnais, une )isième, sous Arnaud de Cervolle, de la famille de Talfrand-Périgord, surnommé l'archiprêtre, qui avait été îssé et mis à rançon à la bataille de Poitiers (1356), desnd le Rhône, enlève le Pont-Saint-Esprit, et dévaste la ovence jusque-là restée étrangère à ces désastres, « arraaiit les arbres et les vignes, maltraitant les habitants, assacrant les uns et emmenant les autres prisonniers. On saya de s'en défaire par la famine ; on renferma dans les lies les fourrages, les provisions de toute espèce, et l'on •ûlatoutce qu'on ne put emporter. Les ennemis, maniant de tout, se replièrent sur Avignon, attirés par les rilesses scandaleuses de la plupart des cardinaux, et reçurent 1 pape une somme à condition qu'ils sortiraient du pays. » ^apon, Hist. de Provence,)

« L'archiprêtre fut aussi révéremment reçu comme s'il eût :é fils au roi de France ; il dîna plusieurs fois devers le ipe et les cardinaux; et lui furent pardonnes tous ses îchés, et au départir on lui donna 40 000 écus, ou 22 400 livres. y> (Froissart.)

C'est que ce n'étaient pas de petits personnages que ces pitaines de compagnies du xiv" siècle, véritables et seuls lefs militaires d'alors. La noble damoiselle Isabel de Ju irs, nièce d'Edouard III, séduite par « les belles bacheleîs et grandes appertises d'armes » d'Eustache Aubreciurt, s'était énamourée de lui, et il chevauchait d'ordinaire

1) D. Barth. î{op:er, liist. fi'AiiJou, 290, 300.

une blanche haquenée bien allant que sa mie d'amour lui avait envoyée. Le roi d'Angleterre lui donna Tordre du « Bleiî Jartier y>j qu'il venait d'instituer en l'honneur de la belle comtesse de Salisbury, il le fit son neveu et le combla d'honneurs. Robert Knowles amassa des richesses suffisantes pour l'entretien d'une maison royale, et le roi de France donna à Bacon 20 000 écus pour l'attacher à sa personne, le nomma son huissier d'armes, « et le fit vivre en grand honneur devers lui ». Il fut moins heureux auprès deCroquart, qu'il voulait faire gentilhomme et marier noblem<iiit en lui assurant deux mille livres de rente. Crocquart préféra rester bandit.

Ecarté d'Avignon, l'archiprêtre retomba sur la Bourgogne, à peine remise des malandrins. Foulques de Laval ravageait la Beauce. Malgré le mauvais succès du marché avec d'Aubrecicourt, le dauphin acheta Renaud de CervoUe pour l'opposer aux Anglais. C'étaient de dignes adversaires, et il sembla s'établir entre eux une lutte à qui pillerait, brûlerait et violerait le plus. Le parti vaincu fut bientôt remplacé par un autre qui, sous la conduite de Guy du Pin et de Perriu de Savoie, dit le petit Meschin, reprit la position du Saint- Esprit. Uno aviilso, non déficit aller. W y eut un théâtre de pillage de plus, voilà tout. « Ce fut pitié, car ils occireut maints prud'hommes, violèrent maintes demoiselles, et ï conquirent un si grand avoir qu'on ne le saurait nombrer ». (Froissart.)

(( Il n'y avait personne qui prît la défense du peuple. Le t'oi de France était captif; l'autorité du dauphin n'était point reconnue de tous les Français ; le roi de Navarre brouillait tout, et disait hautement qu'il avait plus de droit au trône de France que le roi d'Angleterre. La Bretagne était divisée en deux partis qui la désolaient; les Anglais ne respectaient aucunes lois, et Edouard n'osait réprimer la licence de ses Iroupes, de peur de les mécontenter. Philippe d'Evreux, ïrère du roi de î^avatte , ^ac^o^ç^^ ^^ k Pipe , Robert

Liiôwles, et plusieurs autres capitaines anglais s'étant mis la tête de six cents hommes, ravagèrent pendant trois ans i Normandie et la Bretagne... » (Dom Morice.)

Il se rencontra cependant un gentilhomme français que int d'ineptes férocités révoltèrent et qui voulut rompre ne lance contre les implacables persécuteurs du peuple es campagnes. Et comme celui-là fut unique, il mérite ien que Ton cite son nom en passant.

La guerre civile ajoiitait en tous lieux ses horreurs à elles de la guerre étrangère. Charles de Blois et le comte le Montfort se disputaient la couronne ducale de la Ereagne, appelant à leur aide, le premier le roi de France ^hilippe de Valois, le second le roi d'Angleterre Edouard III, lemandant du secours aux Flandres et à l'Espagne, et rendant vingt-quatre longues années, saccageant à l'envi la Province. « Cent cinquante mille soldats bretons, français, anglais, flamands, écossais, espagnols, l'élite de la noblesse européenne, les trois quarts de la population de la Bretagne, nfioururent par le fer, par l'eau ou par la flamme (1). y>

Le sire de Beaumanoir, qui tenait pour Charles de BloiSj voyait, des remparts de Josselin, dont il était gouverneur^, 'a garnison de Ploërmel, sous la conduite de Bembroug, ^'épandre le carnage , la désolation et l'incendie dans les campagnes. Il demande un sauf-conduit au commandant anglais, et va le trouver. Sur la route, il rencontre une 'roupe de pauvres paysans entraînés par des soldats, les fers aux mains, les entraves aux pieds, liés deux à deux, comme des bêtes de somme, et accablés de coups et de îiauvais traitements. Il reproche à Bembroug de violer les raités, et de « faire mauvaise guerre».

« Chevalier d'Angleterre, lui dit-il, vous êtes bien couable en tourmentant ainsi ceux qui sèment le blé et qui ous procurent la viande et le vin ; je vous le dis, s'il n'y

(1) Pitre-Chevajyer, /a Bretagne ancienne et modc'mc,'i1^.

avait pas de laboureurs, ce serait à nous nobles de travailler la terre, à manier le fléau et la houe, à endureîr la pauvreté. Laissez-les donc vivre en paix, car ils ont souffert trop longtemps.

— Silence! s'écrie le chef anglais; bientôt Montfort sera maître de la Bretagne et Edouard maître de la France.

— Rêvez un autre rêve, répond Beaumanoir, et délivrez d'abord ces pauvres gens, injustement enlevés. »

L'Anglais s'emporte et jure qu'il n'a point d'ordres à recevoir d'un Breton.

« Eh bien ! ajoute Beaumanoir, choisissez trente de "^Qi compagnons, et voyons qui de nous a la bonne cause ! >

Le défit fut accepté, et ce fut « le samedi devant Lœim Jérusalem », le 27 mars 1350, qu'eut lieu le célèbre combat des Trente, entre Ploërmel et Josselin, dans les landes de la Croix-Helléan, au chêne de Mi-Voie.

De sueur et de sang la terre rosoya.

Et ce bon samedi Beaumanoir si jeûna :

Grant soif eut le baron, à boire demanda ;

Messire Tinteniac tantôt répondu a :

« Bois ton sang, Beaumanoir, la soif se passera... » ^

Suivant les deux historiens de la Bretagne, dom Morice et dom Lobineau, Bembroug n'aurait pu décider que vingt Anglais à jouer cette rude partie : il y joignit six Flamands et quatre Bretons. Les deux célèbres bandits Robert Knowles et Croquart étaient parmi eux. Ce dernier, qui était français, fut regardé comme le meilleur combattant parmi les Anglais. Ainsi la France fut deux fois victorieuse dans ce combat qui devint si mémorable, que plus de deux siècles après, en parlant des grandes batailles, on disait encore : « On s'y battit comme au combat des Trente ».

Quoi qu'il en soit de l'héroïsme tout exceptionnel de

Beaumanoir, nous avons vu qu'Anglais ou Français, les

rois, les frères et les fils de rois, les nobles et les bandits

se disputaient et s'arradvmul k^ derniers morceaux du

peuple des campagnes. Hélas! il restait peu de chose pour apaiser et satisfaire ces vastes appétits. Les fatales batailles de Courtrai, de Crécy et de Poitiers avaient bien délivré les manants d'une partie de la noblesse, mais beaucoup n'étaient que captifs, il fallait les radieter, et ces malheureux durent se ruiner encore pour se conserver des maîtres dont la tyrannie est sans exemple. Aussi combien voulurent résister! Mais la prison, la confiscation, la torture firent juslice des plus récalcitrants. Quand les grandes compagnies se jetèrent sur la France déjà aux abois, à quels excès de férocité ces bandits ne durent -ils pas se livrer pour faire trouver au paysan, déjà tant de fois ruiné, son dernier écu et sa dernière bouteille ! La plume tombe des mains, Timaginalion recule effrayée lorsqu'on voit à côté des hommes chauffés et brûlés à petit feu, pour leur faire avouer le secret d'une cachette imaginaire, les enfants jetés en l'air et reçus à la pointe des lances, ou mis à la broche et rôtis sous les yeux des mères hurlant de désespoir, maudissant les hommes et doutant de Dieu.

Malheur au paysan si sa femme était encore jeune ou si sa fille était déjà grande ! Homme, époux et père, chacun offrait à la douleur et à la honte un triple cœur à déchirer.

Quand on était dans les bons jours, que l'on ne voulait pas tuer, ou qu'on ne le voulait que par hasard et par accident, il y avait une facétie qui se reproduisait souvent, et <lui était devenue traditionnelle. On enfermait le mari dans la huche où l'on pétrit le pain, et jetant la femme dessus comme sur un lit, on la violait (1). S'il y avait là quelque enfant dont les cris importunaient, au moyen d'un lien trèscourt on attachait à cet enfant un chat retenu par un de ses membres. Voyez-vous d'ici la figure de Jacques Bonhomme sortant de sa huche, blêmissant encore de rage sous cette couche de farine qui le rend grotesque et lui ôte jus-

(l) Journal d'un boui^geois de Paris y 289.

qu'à la dignité de son désespoir; le voyez-vous retrouvant sa femme et sa fille souillées, son enfant ensanglanté, dévisagé, tué quelquefois parle chat en fureur!... Or, tout cela esjouissait et esbaudissait moult ces povres brigands, comme les appelle Froissart avec une sympathie charmante : « Et toujours gagnaient povres brigands à piller villes et châteaux ))(!).'

Le bâtard de Bourbon faisait mieux encore. Un jour ci/ avait forcé la femme sur Thomme, et puis l'avait fait battre et découper, tant que c'était pitié à voir (2), »

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