Histoire des paysans
Et refellere sine pertinacùi, et refelli sioe irat ui^dia, paruli sunius. CicéfcOfl.
I! n'est pas d'in-folio, si volumineux qu'on le suppose, qui puisse contenir seulement les litres des livres sans nombre qui portent à leur première page ce mot : Histoire..... On compte par centaines les histoires naturelles et les histoires universelles, les histoires générales et les histoires particulières. Les empires, les provinces, les cités, ont leurs chroniques; les héros, les grands hommes, les scélérats, ont leurs biographies. Les rayons d'une bibliothèque tout entière ploieraient à se rompre sous le poids des livres consacrés à l'histoire des abeilles; les vers à soie, les fourrais, les papillons, ont leurs annales; on sait comment vivent et meurent les éphémères et les hifusoires, et les mousses et les champignons ont servi de texte aux persévérantes investigations des savants.
Un oubli étrange a été commis, cependant* et il est, au milieu de tout cela , une histoire qui n'a jamais été
VÎ l' RÉFACE.
écrite, qui n'a même jamais été essayée, pas plus chez les anciens que chez les modernes : c'est celle du paysan. Et pour ne parler que de notre pays, je ne crois pas qu'il existe à cette heure en France un homme qui sache, au vrai, quelle fut, depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours, la situation du grand nourricier de la patrie, par quelles modifications successives il a passé, quelle part ira prise aux événements généraux de l'histoire, quel rôle, tantôt actif, tantôt passif, il a joué au milieu de l'antagonisme persévérant de la royauté, de l'Église, de la féodalité et de la bourgeoisie, toujours en lutte, et qui ne se sont guère battues que sur son dos.
D'où vient que dans tous les temps et chez tous les peuples, les premiers parmi les poètes et les versificateurs ont déployé toutes les ressources de leur verve à chanter sur la lyre les travaux pleins de charme et la vie fortunée des heureux laboureurs, tandis que pas un seul historien n'a daigné consacrer ses veilles à écrire leurs annales ? Hésiode chez les Grecs, Virgile chez les Latins, Thompson et Bloomfield en Angleterre, Ruccellaï et Alamanni chez les Italiens, et enfin chez nous, Delille, Saint- Lambert, Vanière, Rapin, Roucher, et vingt autres, ont fait le roman de la vie champêtre, dont personne n'a encore essayé l'histoire. Pourquoi
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ce qui prête si merveilleusement à la fiction et à la poésie ne prêterait-il pas aussi à la réalité et à la prose? Pourquoi tant de chants, et pas un récit? Est-ce que tant de millions d'hommes ont passé sur la terre, la baignant de leurs sueurs et la fécondant de leurs travaux, sans avoir mérité de laisser seulement un souvenir dans l'esprit de ceux qu'ils font vivre9 Pourquoi tant de bruit autour des noms de ceux qui la ravagent, tant de silence et d'oubli. pour ceux qui la cultivent? Faisons trêve, il en est temps, à celte éternelle glorification du sabre pour songer enfin à la charrue; désertons les champs de la bataille où la mort moissonne à pleine faux, pour les champs de blé où germe la vie; laissons reposer l'histoire-bataille, comme l'appelle Monteil , et que l'historien daigne pénétrer enfin dans les chaumières, qu'il a trop longtemps méprisées.
Les princes de la science se sont étonnés de cet oubli, par suite duquel les deux tiers au moins du peuple français sont demeurés complètement en dehors des préoccupations des écrivains : mais aucun d eux n'a songé à combler cette lacune qu'ils se sont contentés de signaler. C'est donc tout un côté, et un très grand côté de notre histoire, qui est resté dans l'ombre, grâce à l'arrêt superbe des historiens de la monarchie, qui proclament, avec Chateaubriand, que la France du
Vlij HKÉFACK.
moyen âge « est une monarchie sans peuple, » qu'il n'y a pas d'histoire du peuple parce qu'il n'y avait pas de peuple, parce que « tout était esclave ou sef U » 61 qu'il est même inutile de chercher, « parce qu'il n'y a rien, et qu'on ne trouvera rien (1). »
Cependant, bien qu'on ne veuille pas les compter pour un peuple, ces serfs étaient des hommes, aprè9 tout, et ces hommes sont nos pères. Us existaient, cela suffit pour légitimer notre curiosité. Il est vrai que c'est moins une histoire, à bien dire, qu'une passion et un long martyre. Mais cette passion, il est utile qu'elle soit racontée ; et encore que la croix soit renversée et que 1789 ait sonné l'heure de la résurrection du crucifié, il est bon de faire avec calme ce triste pèlerinage, et de visiter le calvaire qui vil sa longue et poignante agonie.
Je ne me suis point dissimulé que, de tous les sujets que j'eusse pu choisir, celui-là était le plus difficile à traiter, puisque l'indifférence des chroniqueurs a laissé le terrain complètement vierge, puisqu'il n'y avait ni guides ni modèles à suivre, ni point de départ ni limites, puisque enfin rien n'existait et qu'il fallait tout créer. Et puis, comment écrire une histoire sans batailles,
(1) Analyse rationnée de l'histoire de France : Hcgçbs Cafrt.
PRÉFACE. ix
sans roi», sang grands guerriers, sans héros, sans noms propres?. .. Une tragédie avec chœurs, mais sans personnages!.... Et quand je saurais diriger ma nef inexpérimentée au milieu de tous ces écueils, j'obtiendrai pour unique résultat d'avoir mis au monde un livre qui ne sera lu par aucun de ceux qu'il intéresse surtout, par l'excellente raison qu'en Tan de grâce iS5Ç, le paysan français ne lit pas et ne sait pas lire !
Toutefois, à défaut de tout ce qui me manquait pour écrire convenablement un pareil livre, j'avais du moins une condition précieuse, - le loisir, — ce qui m'a permis de dépenser sept années de ma vie à trour bler dans leur sonimeil les historiens des provinces de l'ancienne France, qui seuls, embrassant un horizon moins vaste, s'oublient quelquefois jusqu'à prononcer le nom du paysan» dont l'existence était mêlée à celle des seigneurs ei des abbés, des arrière -vassaux et des moines, dont ils exposent les faits et gestes j à secouer la poussière des in-folio nombreux des Ordonnances de nos rois; à parcourir les mémoires des hommes de guerre et des hommes d'État; et surtout, hélas! à feuilleter les six ou huit cents Coutumes d'autrefois, anciennes ou réformées, avec bon nombre de leurs commentateurs; sans compter les feudistes, arrêtistes, et toutes autres classes de légistes, « travail sec et dur »,
X l'RÉFACE.
au dire de l'un d'eux (Boularic, 658). El croyez bien qu'il faut un certain courage pour visiter « ces monuments de notre histoire et de nos lois où il semble,
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au dire de Montesquieu (1), que tout soit mer, et que les rivages même manquent à la mer; pour dévorer tous ces écrits froids, secs, insipides et durs, comme la Fable dit que Saturne dévorait les pierres. »
Je l'avoue, mes membres n'élaient pas suffisamment préparés à cette pleine-eau désespérée sur un océan sans rivages, ni mon estomac à cette nourriture ultratitanique. Je le dis donc sans nulle arrière-pensée d'hypocrite modestie, je sais tout ce qui me manque pour traiter convenablement un pareil sujet, et, mettant à tort en oubli le précepte de Boileau, j'ai consulté mon ardeur plus que mon esprit et mes forces. Mais enfin , puisque les regards perdus dans les hautes régions de la politique et absorbés par les querelles des souverains, les maîtres refusent de laisser tomber leurs regards sur cette terre qui nous fait vivre, il faut bien que ce soit un nouveau venu dans la république des lettres qui ramasse derrière eux celte besogne dédaignée. El si le succès Irornpe mes efforts, il me restera l'honneur d'avoir appelé la discussion sur un terrain que nuls pas
(t) Esprit des lois, XXX, 2.
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n'avaient frayé encore, et d'avoir ouvert à l'histoire des perspectives nouvelles. D'autres alors viendront après moi , qui combleront enfin cette lacune regrettable dans nos annales, et réussiront là où j'aurai échoué.