‹ Histoire des paysans (volume 5)Chapitre 2 sur 225 · LA GAULE INDÉPENDANTE.— L'INVASION ROMAINE · texte numérisé non relu

LA GAULE INDÉPENDANTE.— L'INVASION ROMAINE

>< Les personnes el les choses étaienl libres et exemptes de servitudes pnr le droit de la nature ; l'avarice et Parnbition ont détruit cette liberté-, et introduit l'esclavage sur les personnes et la servitude sur les bien». » Baswace (1).

Il est impossible de fixer à une année, à un règne, ni même à un siècle précis, le commencement de l'histoire du paysan français; les aïeux du vieux Jacques Bonhomme gisaient depuis bien longtemps oubliés dans le sein de cette terre des Galls qu'ils avaient fécondée, lorsque le très problématique Pharamond vint disputer aux Romains la conquête du premier des Césars. Ne pouvant donc soustraire à l'arbitraire le choix de notre point de départ, nous prendrons le moyen âge, à l'heure où le peuple, se réveillant enfin, donne signe de vie et obtient, de l'insouciance des chroniqueurs, quelques lignes éparses, trame fragile dont nous tâcherons de renouer les fils trop souvent rompus, afin de montrer à l'habitant des campagnes sa propre histoire, qu'il ignore.

Toutefois, comme la situation des campagnards du xn* siècle n était rien que la conséquence des modifications apportées dans leur sort primitif par l invasion romaine, par l'invasion franque, et surtout par un événement immense et sur-

(I) Coutume de Normandie, t. II, p. 590.

2 irSTttODUCTION.

humain, la révélation du christianisme, qui paraissait devoir changer des fondements au faîte tout l'édifice social j nous dirons eti peu* de mots é6 qu'étaient les travailleurs de la terre aux jours de l'indépendance de la Gaule, ce que firent d'eux la domination romaine d'un côté, et l'invasion germanique de

l'autre, et, enfin, ce que l'Évangile du Christ leur promettait,

et ce que l'Eglise leur donna.

On ne rencontre point chez les Gaulois cette insouciance, cette espèce d'antipathie pour la propriété qui se manifeste à l'origine de toutes les sociétés, chez les Germains comme chez les autres barbares de l'Europe, et chez presque tous les peuples sauvages. Elle était déjà assez fortement constituée chez nos pères, et, à l'exception des fruits de la conquête, qu'ils attribuaient, pour la meilleure part, au service de la divinité (1) , il y a lieu de croire qu'il existait chez eux peu de propriétés communes. On ne reconnaissait que deux ordres dans la nation, celui des Drùides, et celui des Chevaliers, qui s'étaient partagé les domaines, les honneurs etles immunités, si bien" que le peuple comptait à peine, et, tyrannisé par les grands, accablé parle double fardeau de ses dettes et desimpôts, se trouvait réduit à implorer la protection des nobles et des puissants, dont ils formaient la clientèle, cultivant leurs terres, les suivant à la guerre, les défendant contre tous jusqu'au trépas : clientèle volontaire à l'origine, qui bientôt devint héréditaire, et donna aux riches, sur les laboureurs de leurs possessions, tons les droits du maître sur ses esclaves (2).

(1) Ea quae bello cœperunt, plerumque devofenJ.— Caesar, De bello galtico. lib. VI.

(2) In omni Gallia eorum hominum, qui aliquo sunt numéro atque honore, gênera sunt duo : nam plebs pâme servoruih habetur loco, quœ per se nihil audel, et nulli adhibetur consilio. Plerique, quum aut *re alieno, aut multi tudine tributorum, aut injuria potenlioruin premuntur, sese in servitutem

dicanl nobilibus; in lios cadeni omifia sunt jura, ijua* dominis in servos

-Id \b.

LA G Al; LE INDÉPENDANTE.

Voilà où en était arrivée cette an tique 'et formidable race des Gaulois, qui avait fait trembler la Grèce et l'Italie, qui avait compté avant elles au rang des grandes nations, mais qui s'était laissé depuis distancer par elles dans la route du progrès, parce que les deux classes privilégiées, après avoir réduit la troisième, la plus nombreuse, en esclavage, s'étaient trouvées isolées et sans force à l'heure de l'invasion. Rome du moins recrutait ses esclaves chez les barbares ou dans les contrées soumises par ses armes, et c'est après que l'égoïsme des familles patriciennes eut asservi les habitants des campagnes dépouillées , qu'à son tour elle se montra énervée en face des peuples jeunes, énergiques et libres, que du Nord la main de Dieu chassait Sur le Midi pour châtier les implacables tyrans du monde.

César se rua sur le pays des Galls comme sur une proie dévouée par avance à son avarice, et, pendant un séjour de six années, il y fit surtout une guerre de brigandage, pillant indifféremment les terres alliées ou ennemies, les lieux sacrés ou profanes, les trésors privés ou publics, dévastant les villes et les contrées, dépouillant la Gaule tout entière pour pouvoir acheter, au gré de son ambition, toutes les consciences de la vénale Italie. Le saint amour de la patrie survit dans le cœur de l'homme, même à la perte de la liberté. Profitant d'un instant où le farouche conquérant était retenu en Italie, les paysans gaulois, soulevés par deux d'entre eux, Cotuat et Gonatodun, prirent les armes pour repousser une domination qui trouvait moyen d'ajouter de nouvelles douleurs à l'esclavage lui-même. Après s'être emparés de Genabum (Orléans) , ils égorgèrent tous les Romains qui ne parvinrent pas à se soustraire à leur fureur. Ils avaient imaginé un moyen de communication rapide et sûr. Un paysan placé sur les limites de son champ criait de toute la force de ses poumons la nouvelle qu'il importait de faire connaître au loin; un autre, placé à la portée de sa voix, la recueillait

à INTRODUCTION.

pour la transmettre à son tour à un troisième, et grâce à cette ingénieuse téléphonie, la nouvelle de la prise de Genabum franchit, avant la fin de la journée, les cinquante lieues qui séparent, à vol d'oiseau, Orléans de Clermont(l) , pour aller réveiller, dans les montagnes des Arvernes , le héros de l'indépendance gauloise, Vercingétorix, le glorieux rival du vainqueur de Pompée.

De nouvelles légions franchirent les Alpes à la suite de César, et après une lutte qui la couvrit de ruines, la Gaule, définitivement soumise, tomba réduite à l'élat de province romaine (50 av. J. C).

La domination latine n'introduisit pas un changement bien sensible dans l'état des personnes en Gaule. Ce fut un abaissement général qui ne changea en rien les distances qui depuis longtemps séparaient les divers ordres de la nation. Le • paysan était déjà esclave, il resta esclave, seulement le joug fut plus pesant. La propriété individuelle n'étant point aussi énergiquement constituée qu'à Rome, elle manqua de forces pour résister aux envahissements des conquérants, qui pratiquèrent sur la Gaule vaincue le système de dépossession que les grands propriétaires de l'Ilalie commençaient à essayer contre les petits propriétaires latins. Le lien fédératif qui avait uni les clients au patron qu'ils s'étaient choisi, ne larda pas à peser d'un poids inusité sur les premiers. Le chef de la tribu, admis au rang de citoyen romain, devint, en cette qualité, propriétaire, tandis que le possesseur du sol ne fut plus regardé que comme le fermier de son ancien domaine, dont le fond passa au chef. Le campagnard se prêta de bonne grâce à cette usurpation nouvelle, le fisc romain ayant pris dès l'origine des allures telles, que mieux valait encore la tyrannie du chef, rendue, pour un temps, supportable par d'anciennes habitudes passées dans les mœurs, que les extor-

(t) C*sar, De btllo gallico, lib. Vif.

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