‹ Histoire des paysans (volume 5)Chapitre 161 sur 225 · LE BATARD DE VAURU · texte numérisé non relu

LE BATARD DE VAURU

ennemi jusque sous les murs de la capitale. » Le bâtard de Vauru, Armagnac, y commandait pour le dauphin ; présidant en personne à ces farouches excursions, il chassait devant lui comme des troupeaux, jusque dans les murs de la ville, les campagnards, qu'il torturait dans l'espoir de les rançonner et de les forcer à lui livrer l'argent qu'ils avaient caché.

Hélas! il n'y avait le plus souvent ni secret, ni cachette, ni argent, et alors, feignant de croire à l'avarite de ceux qui ne pouvaient se racheter, il les pendait de sa main à un orme voisin des fossés de Meaux, que lui-même appelait l'Arbre de Vauru ; on y voyait toujours brandiller qualre-vingt ou cent cadavres. Mais le monstre mettait de l'imagination et de l'art dans sa férocité, il ne pendait que lorsque les captifs étaient trop nombreux pour qu'il pût assouvir sur eux sa férocité à son aise, et s'il faisait largesse de cadavres aux corbeaux des airs, il savait faire aussi la part aux loups des forêts.

Un jeune paysan qu'il avait traîné à Meaux, lié à la queue de son cheval, écrit à sa femme qu'il est mort et qu'elle ne le reverra plus si elle n'apporte pas prochainement une forte rançon, qui viendra toujours trop lard, puisque d'ici là il souffrira chaque jour des tortures inouïes. La malheureuse accourt, elle était jeune, mariée depuis moins d'un an, et sur le point d'être mère. E^le se traîne aux pieds du misérable, mais depuis longtemps l'habitude du crime l'a rendu sourd aux cris de désespoir. Elle s'éloigne pour tenter de rassembler la somme exigée; seulement tous sont ruinés autour d'elle, et lorsqu'elle peut revenir avec la rançon de son époux, huit jours s'étaient écoulés depuis l'heure fixée pour le délai fatal. On l'accueille, on lui promet de le rendre à son amour aussitôt que la somme sera comptée. Elle hésite : « Hâte-toi, lui crie le bandit, si tu ne veux voir ton mari pendu comme celui-ci ! » — et il fait « brancher » sous ses yeux un pauvre paysan qui n'avait pu se racheter. Elle hésite encore, car cet argent qu'elle apporte, c'est sa dernière ressource, c'est la vie de

LE BATARD DK VAUKU. 555

l'enfant qui va bientôt naître d'elle. « Que je le voie au moins auparavant, dit-elle au milieu de ses larmes. » — « Aimestu mieux, répond le bourreau, le voir noyer comme celui-là? » — et l'on jette un paysan dans la Marne. Elle hésite tou jours, mais Vauru est piqué au jeu, la scène l'intéresse, il veut la pousser jusqu'au bout ; il a ce jour-là une assez ample provision de captifs pour pouvoir savourer à longs traits et boire jusqu'à la lie la coupe sanglante du crime. Il sacrifie encore quelques victimes, et après que l'incertitude de la malheureuse a coûté la vie à bon nombre de manants, elle se résigne enfin et compte son argent. « C'est bien, reprend le misérable, lu peux aller en paix, ton mari est pendu depuis huit jours! ))

Folle de douleur, elle l'accable d'outrages; Vauru lui arrache ses vêtements, la fait rouer de coups, et ordonne de l'attacher au pied de son arbre. De si poignantes émotions hâtent l'heure de sa délivrance, les douleurs de l'enfantement la prennent, ses cris attirent les loups, qui dévorent son enfant dans son sein et mettent fin à sa longue et terrible agonie.

Que l'on ne croie pas que Vauru fût une exception parmi les hommes de guerre, que les bandits de Meaux fussent autres que le reste de l'armée. Partout où lis se trouvaient, les soldats, les défenseurs de la patrie, comme on les appelle, partout ces fils dénaturés laissaient aux flancs de la mère commune une trace sanglante, « pillant et dérobant tout le pays, sans nuire aucunement aux Anglais, ni leur faire guerre ou dommage aucun. » (Juvenal des Ursins, 555.) Dans l'Artois, dans la Picardie, les troupes de Jacques de Harcourt, qui commandait pour le dauphin, se livraient à loutes les horreurs imaginables. Ceux qui avaient survécu parmi leurs victimes, ruinés pour toujours, incapables de cultiver la terre, parce que les soldats avaient tué le menu bétail et enlevé chevaux, bœufs et ânes, mutilés pour la plupart, se virent réduits à s'atteler eux-mêmes à la charrue, et à baigner de leurs sueurs

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