LE PAYSAN CESSE TOUTE CULTURE
Les Anglais survinrent, et la noblesse française, écrasée une fois encore par une poignée d'Anglais, à « la maie journée d'Azincourt * (1415), anéantit l'œuvre glorieuse de Charles V et de du Guesclin, remit l'existence même du royaume en question, et ramena sur les campagnes le terrible lendemain de Crécy et de Poitiers. Les villes capitulent, la cour se divise et une partie passe à l'Anglais, avec Isabelle de Bavière, — la Grand Gorre, comme l'appelait le peuple (1). Les paysans alors quittent la partie, cessent de labourer et abandonnent femmes et enfants : « Mettons tout en la main du diable, se disent-ils l'un à l'autre; ne nous chault que nous
devenions Mieux nous vaudroit servir les Sarrasins que
les chrétiens; faisons du pis que nous pourrons; aussi bien ne nous peut-on que tuer ou que pendre... Par le faux gouvernement des traîtres gouverneurs, nous faut renier femmes et enfans, et fuir aux bois comme bètes égarées, non pas depuis un an ni deux, mais il y a jà quatorze ou quinze ans que cette danse douloureuse commença. »
Toute culture disparut : on laboura les prés, afin que les chevaux de la cavalerie ne trouvassent pas à vivre ; le sol, abandonné à lui-même, menaça de n'être plus qu'une immense forêt, repaire de bandits et de bêtes sauvages; et ce devint un dicton populaire que, par leur puissance, les Anglais avaient fait pousser les bois en France.
« Les longues guerres à l'intérieur et à l'extérieur, dit Thomas Basin, évêque de Lisieux (le pseudo-Amelgard), la lâcheté du régent et des princes, l'absence de toute discipline militaire, l'avidité et la licence des gens de guerre, livrèrent le royaume à de telles dévastations, que depuis la Loire jusqu'à la Seine et même jusqu'à la Somme, presque toutes les terres restèrent longtemps sans culture, tous les cultivateurs étant morts ou en fuite. »
(1) Maichin, Hht. de Saimouge, 40.
LE BATARD DK VAURl . 353
» J'ai vu les plaines de la Champagne, de la Beauce, de la Brie, du (ià tin ai s, du pays de Chartres et de Dreux, du Maine et du Perche, du Vexin français et normand, du Beauvoisis, du pays de Caux, depuis la Seine jusqu'à Amiens et Abbeville, les contrées de Senlis, de Soissons et du Valois, jusqu'à Laon et au delà vers le Hainaut, entièrement désertes, incultes, sans habitants, remplies de ronces et d'épines. On n'osait cultiver que les terres situées auprès des villes et des châteaux forts ; la sentinelle placée au sommet des tours agitait la cloche d'alarme ou sonnait du cor dès qu'elle apercecevaitau loin une troupe d'ennemis, et aussitôt ceux qui travaillaient dans les champs ou dans les vignobles se hâtaient de chercher un asile derrière les murs des châteaux forts (1). *
Jacques Bonhomme en était arrivé au point de ne plus pouvoir distinguer ses amis de ses ennemis, tant les uns et les autres rivalisaient à son égard de férocité, de violences et de pilleries (2). Ainsi, à Meaux, la campagne était ravagée par Louis de Pacy, seigneur du Bourg, du parti des Anglais, qui sut rendre autour de lui la contrée pour longtemps déserte et en friche. (Dom Duplessis, Meaux, 1, 291.) Toutefois la ville n'avait pas suivi l'exemple de Paris et de tant d'autres cités, mais elle faisait payer cher aux campagnes sa fidélité à la cause nationale. « Souvent ses habilants.sortaient en foule hors de leurs murailles et brûlaient dans leurs courses tout le pays
(1) Histona Caroti Fil, ms. de la Bibl. nat., n° 5962, fol. 28, verso.
« A Jean Pohier, gueste du cloquier de Saint-Wulfran, XXXVII livres parisis... pour avoir esté par chacun jour durant Tan... ou dit cloquier, depuis le malin jusqu'à vespres, pour sonner une des cloques, quand il voit venir..... gens à queval vers la ville, afin que chacun fusl sur sa garde, et pour la seurcté de la ville vers les portes et places où il apercevait les dites gens à queval, et qu'il monslrait par signes sur les plombs du dit cloquier. » — Comptes des argentiers d'Abbeville. — Louandre, Hist. d'Abbevitle.
(2) «Le duc de Clarence et les Anglais faisaient maux innuraérables, tant que ennemis pourraient faire. » — Ju vénal des Ursins, p. 474.
« Monseigneur le dauphin mil grosse garnison à Meaux et à Mclun, lesquels faisaient plusieurs courses, et des maux largement sur le pays. »— Id., p. 544. T. I. >'*