‹ Histoire des paysans (volume 5)Chapitre 165 sur 225 · EST SAUVÉE PAK LE PEUPLE · texte numérisé non relu

EST SAUVÉE PAK LE PEUPLE

racle, et pour que sa puissance éclatât aux regards les plus aveuglés, de même que jadis il avait fait naître son Christ au sein d'une petile peuplade asservie et dans rétable des compagnons des rudes travaux du laboureur, cette fois encore c'est des rangs les plus intimes de la classe avilie qu'il fait surgir cette seconde émanation divine, et c'est sous le chaume des paysans qu'il abrite ses premières années.

Ce nouveau Messie avait eu son précurseur. Une simple fille du peuple, Marie, d'Avignon, avait été tourmentée de visions persévérantes; elle avait vu, dans ses rêves, des armures et des combattants, elle avait vu avec effroi une femme guidant des guerriers au milieu de la mêlée. On l'avait rassurée en lui disant que ce rôle ne lui était pas réservé, mais aune jeune vierge par la main de laquelle Dieu délivrerait la France. On connaissait aussi une vieille prophétie attribuée à Merlin, qui annonçait qu'une vierge venue des environs du Bois-Chenu sauverait le royaume (1).

Il y avait sur les marches de la Lorraine une lang'ue de terre champenoise dont les habitants, qui n'avaient jamais été affranchis des lois rigoureuses du servage, se trouvaient placés dans cette situation bizarre qui se prêtait si merveilleusement aux extorsions armées des porte-lances. Domremi avait pour seigneur Pierre.de Bourlemont, noble champenois. Une partie du territoire et des habitants relevait directement du roi de France, et ressortait à la prévôté d'Andelot, du bailliage de Chaumont et du comté de Champagne. L'autre partie, qui ne relevait qu'indirectement de la couronne, dépendait de la prévôté de Gondrecourt, ressortissant au duché de Bar.

Dans la nuit des Rois, le 6 janvier 1412, au moment précis où les princes qui entouraient le trône appelaient l'Anglais au secours de leur cause, un étrange spectacle se passait dans cet obscur hameau, et l'on put croire revenus les temps où

(1) Qaicheral, Protêt tt réhaOitUaiion <le Jeunnc t)arc, III. 8».

le Sauveur naissait dans la crèche de Bethléem, c Tous les habitants, saisis d'un inconcevable transport de joie, se mirent à courir cà et là en se demandant l'un à l'autre quelle chose était donc advenue... Les coqs, ainsi que hérauits de cette allégresse inconnue, éclatèrent en tels chants que jamais semblables n'avaient été ouïs. » (Procès, V, 116.)

C'est que, dans une modeste chaumière, une pauvre femme, Isabeau Romée, venait de donner à son mari un cinquième enfant, une fille, qui, enlevée au monde avant d'avoir accompli sa dix-neuvième année, devait, seule et malgré tous, malgré le roi lui-même et son entourage, accomplir en douze mois la besogne que Duguesclin, le terrible connétable, soutenu par le sage roi Charles V, avait mis douze années à accomplir.

Les premiers temps de sa vie s'écoulèrent auprès des auteurs de ses jours. « C'étaient de fort gens de bien, craignant et aimant Dieu, mais qui avaient peu de moyens et vivaient d'un • peu de labourage et de bestial qu'ils nourrissaient (1). » Les animaux de la terre et des airs obéissaient à la voix de celle qui devait commander aux plus hardis capitaines du siècle. « Elle était encore bien petite, que les oiseaux des bois et des champs, quand elle les appelait, venaient manger son pain dans son giron, comme privés, et jamais, quand elle gardait les brebis de ses parents, le loup ne mangea ouaille de son troupeau (2). * Jeanne, ou plutôt Jeannette, comme on l'appelait à Domremi, ne sut jamais ni lire ni écrire, et pour toute science, sa mère lui enseigna à réciter le Pater, Y Ave Maria,

(1) Ht st. de la Pucelle a'Orltant, par Edmond Ricber, manuscrit de la Bibl. nat., S. F., 4907.

(2) >*ul ne sait quel pourrait être, el quel sera 1res certainement un jour le pouvoir de l'homme sur les animaux de In création. En attendant, tout le monde a pu voir, dans le jardin des Tuileries, une dame que les moiueaui suivent par centaines, et sur les bras et les épaules de laquelle les ramiers se disputent les meilleures places pour chercher leur nourriture daus sa main et jusque entre ses lèvres.

Il est bien difficile, lorsqu'il s'agît de Jeanne Darc, de cette créature surnu-

le Credo. Du reste, elle-même le dit plus tard à Rouen, elle cousait très bien, filait dans la perfection, sarclait dans lei champs, brisait les mottes à l'époque des labourages, faisait la moisson et menait paître les troupeaux de son père, et même ceux de la commune, pour donner, par son exemple, du courage aux autres pastours contre les incursions des hommes d'armes.

Il y avait non loin du village un arbre antique et révéré^ un hêlre centenaire, le beau Mai ou l'arbre des Fées, comme

l'appelait la tradition, sous l'ombrage duquel les jeunes garçons et les jeunes filles allaient danser aux jours de fête ou tresser des guirlandes et des cliapels de fleurs. Jeanne fuyait ce lieu, hanté disait-on, par les esprits, et, délaissant ses conv pagnes, qui raillaient sa dévotion, elle s'isolait, grave et pen* sive, courait répandre à l'église son àme aux pieds de Dieu, ou repassant dans sa pensée tous ces récits désespérés qui remplissaient les veillées du soir, et dans lesquelles Jacques Bonhomme racontait à ses fils le récit des longues soulfrances que l'aïeul léguait à ses descendants, son seul legs, hélas! — le récit des misères et des hontes de la patrie, les sauvages expéditions des Anglais, les déprédations des soudards de tous les partis, les outrages qui attendaient les femmes, les tortures qui menaçaient les hommes, toutes les souffrances enûn, et toutes les hontes; puis, planant au-dessus de tout cela, cette image de la royauté, jadis si grande, depuis

inaine, de marquer le point précis où finit l'histoire et où commence la légende. Pour moi, j'ai vu trop souvent l'extase obéir à ma volonté, j'ai vu trop souvent l'extase surgir spontanément et naturellement, et j'ai vu se réaliser trop de faits de prévision extraordinaires, pour ne pas croire a Jeanne Darc extatique, a Jeanne Darc inspirée par des manifestations d'un ordre supérieur, à Jeanne Darc douée d'une seconde vue prodigieuse et d'une prévision infaillible, dans un certain ordre d'idées. Maintenant, grâce aux habitudes d'une piété extrême et tout ascétique, son imagination ne Iransporla-t-elle pas dans le inonde extérieur des faits du domaine intérieur, ne crut-elle pas voir et entendre en dehors d'elle ce qui se passait en elle-même et dans son âme? A* ces objections, je n'ai rien à répondre, et je laisse les philosophes discuter a leur aise.

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longtemps si misérable, qu'elle était, même pour les paysans, un objet de compassion, si bien qu'ils avaient oublié le mal qu'avaient fait à la France, et la longue folie de Charles VI , et la coupable apathie de Charles VII, pour n'avoir plus que des pleurs au lieu de malédictions, à la pensée de cette grande infortune, qui dominait toutes les autres.

Habituellement seule, bien qu'aimée et révérée de tous « pour sa grande bonté », la brûlante imagination de Jeanne peuplait sa rêverie de visions d'un ordre surhumain, ses ardentes aspirations prenaient un corps, ses désirs semblaient appeler une révélation d'en haut. Parfois, étrangère aux cboses de ce monde, son regard fixe se perdait dans l'étendue, comme s'il eût découvert des visions sublimes, son oreille semblait attentive, à des voix mystérieuses, et l'on eût dit qu'en elle l'âme vivait seule et de sa vie complète, dégagée pour un moment du fardeau du corps, immobile, inerte, insensible et comme mort.

Le côté mystérieux et voilé de l'existence s'ouvrait devant elle, et quand elle paraissait tomber dans un sommeil profond, léthargique, et semblable à un évanouissement, elle s'éveillait, au contraire, et véritablement elle voyait, elle entendait...

(1A25.) Elle n'avait encore que treize ans, lorsque, par une chaude journée d'été, aux environs de midi, asseulée dans le jardin de son père, elle aperçut une vive lumière vers la droite, du côté de l'église du hameau, et une voix d'en haut vint frapper ses oreilles. La frayeur de la pauvre petite pastoure fut grande, mais elle la renferma dans son cœur, et bientôt non-seulement elle entendit, mais encore elle vil, au milieu d'une vive lumière, l'archange saint Michel dans sa gloire, entouré d'un chœur d'anges. Ces visions se multiplièrent et se rapprochèrent, mais comme la pauvre fille était toujours en grande crainte, le messager céleste lui amena deux habitantes descieux, sainte Catherine et sainte Marguerite, qui,

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lui ayant raconté « la grand' pitié qui était au royaume de France », lui dirent que bientôt il faudrait qu'elle allât en France, où Dieu lui destinait la mission de sauver sa patrie après avoir fait lever le siège d'Orléans. Or les Anglais ne devaient le commencer qu'à trois années delà.

A la fin, ces apparitions la trouvèrent moins rebelle, et quand les voix s'évanouissaient, quand les deux saintes disparaissaient dans les profondeurs du ciel, elle pleurait et eût bien voulu qu'ils l'emportassent avec elle. (Procès, I, 73.)

Une circonstance funeste hàla peut-être l'accomplissement de sa destinée. Une bande d'écorcheurs du parti Bourguignon vint fondre sur Domremi, dont tous les habitants prirent la fuite et se réfugièrent dans les villes avoisinanles. Quand cet orage fut passé, Jeanne renlra au hameau avec sa famille, et retrouva l'église pillée, les étables vidées, les granges et les chaumières incendiées pour la plupart.

Il y avait trois ans que Jeanne luttait contre les ordres d'en haut, les apparitions devenaient de plus en plus fréquentes, les voix si aimées des deux saintes prenaient un ton sévère pour gourmander sa lenteur et lui reprocher sa résistance : « Abandonne ton hameau, ton père et ta mère, lui disaient-elles, et marche où Dieu t'appelle; va auprès de ton oncle, il te mènera au seigneur Robert de Beaudricourt, à Vaucouleurs, qui, après t'avoir repoussée deux fois, t'accueillera à la troisième et te donnera des hommes d'armes pour aller trouver le Dauphin, que tu conduiras sacrer à Reims. — Mais, répondait-elle au milieu de ses larmes, je ne suis qu'une pauvre fille des champs, et je ne saurais ni guider un coursier, ni commander aux chevaliers. — N'aie nul souci de tout cela, insistaient les voix, marche, Dieu te conduira. »

Elle n'avait pas pu si bien dérober aux regards de ses parents le secret de ses luttes et de ses anxiétés, qu'ils n'en eussent eu partie percé le mystère. Des songes tourmentaient Jacques Darc et lui annonçaient que bientôt sa fille Jeanne

s'en irait avec des gens d'armes. C'était peut-être bien plutôt son sommeil à elle-même qui la trahissait à son insu. « Si je pensais, disait -il à ses trois fils, que la chose que j'ai rêvée d'elle dût arriver jamais, je vous ordonnerais de la noyer, et si vous ne le faisiez, je la noyerais moi-même. » (Procès, 1,131.)

Dans l'espoir de l'attacher au pays par un lien qu'elle ne pourrait rompre, on voulut la marier malgré elle, en l'accusant d'avoir solennellement juré à un jeune garçon d'être sa femme. Jeanne, au contraire, tout entière à sa mission, avait voué dès longtemps à Dieu sa virginité. Elle déjoua l'innocente tromperie de ses parents, et les juges furent contraints de donner raison à cette sainte révoltée, placée dans la douloureuse alternative de désobéir à Dieu ou à son père.

Enfin il fallut céder aux ordres du ciel, et Jeanne s'avoua vaincue* Sa marraine, veuve d'un frère de Jacques Darc, remariée à Durand Laxart, allait bientôt être mère; Jeanne sut persuader à celui-ci de demander qu'on la laissât aller passer huit jours auprès de sa tante pour lui prodiguer ses soins. Ce stratagème ayant réussi, elle ne tarda pas à découvrir à son oncle la noble mission à laquelle elle était appelée. Tant d'assurance, tant d'autorité brillait dans la voix de la jeune inspirée, qu'elle lui imposa bientôt ses volontés, et qu'il consentit enfin à la conduire à Vaucouleurs. Il alla même jusqu'à se présenter, lui, simple paysan, devant le noble sire de Beaudricourt, qui le chassa avec des gausseries. Elle s'y rend alors elle-même. « Il faut que j'aille trouver le Dauphin, il le faut, quand je devrais user mes jambes jusqu'aux genoux. Mes voix me disent qu'aujourd'hui même, devant Orléans, il a eu grand dommage, et en aura encore plus si je ne suis menée devant lui. »

Beaudricourt refuse de croire à des paroles qui lui semblent marquées au sceau de la démence, il la raille et la renvoie à ses soudards, qui, à son approche, sont frappés de stupeur et

oublient auprès d'elle toute pensée impure. Cela seul était miraculeux, presque autant que cT avoir annoncé à Veaucouleurs ce qui, à l'instant où elle parlait, se passait auprès d'Orléans, à Rouvray -Saint- Denis, à la funeste journée des Harengs. La renommée vint, à quelques jours de là, prouver la véracité des paroles de Jeanne, qui, bien que le temps lui pesât « comme à une femme enceinte, » attendait sans être découragée, ses voix l'ayant avertie qu'elle ne serait écoutée qu'à la troisième entrevue. Elle retourne donc, confiante et calme, trouver Beaudricourt, qui, éclairé par la réalisation de la prophétie de Jeanne, l'accueille et consent à la laisser partir, sous la conduite de six personnes, parmi lesquelles deux gentilshommes, Jean de Novelonpont et Bertrand de Poulengi : « Va, lui dit le sire de Beaudricourt, et advienne que pourra! »

Jeanne était si sûre que Dieu guidait ses pas et veillait sur elle, que, dédaignant les conseils de la prudence qui parlait à ses compagnons de route, inaccessible à toute espèce de crainte, elle dirigea sa petite troupe par le plus droit chemin, sans s'inquiéter si elle devait traverser des pays amis ou ennemis, couverts de ribauds et d'écorcheurs. « Je ne crains pas les hommes d'armes, disait-elle, et je trouverai le chemin libre, car s'il y a des hommes d'armes sur la route, j'ai Dieu, mon seigneur, qui me fera mon chemin jusqu'à monseigneur le Dauphin, c'est pour cela que je suis née (1). »

Les plus grands dangers pour cette pauvre fille, condamnée à une existence si nouvelle et si étrange, semblaient devoir venir de ceux-là mêmes qui devaient la proléger, forcée qu'elle était de chevaucher de jour et de nuit, dans la compagnie de six hommes de guerre, habitués à toutes les entreprises galantes qu'autorisent les habitudes de la vie militaire ; mais elle marchait enveloppée dans une atmosphère de pureté qui

(t) Ubrun des Charmettes, Hi$i. d« Jtaniu Darc, I, 345.

conlinua-t-elle, je te dis de la part de Dieu que tu es vrai héritier de France et fils du roi. »

Mais si Charles était vaincu, les gens d'Église ne Tétaient pas. Nous faut-il parler de tous les affronts que dut essuyer cet ange libérateur que les prêtres n'approchaient qu'en se signant des deux mains ; de tous lès doutes insultants, de la visite des matrones présidées par la belle-mère du roi, lesquelles décidèrent que Jeanne élait bien et dûment pucelle, et que, par conséquent, le diable ne pouvait avoir de pouvoir sur elle, ni contracter de pacte avec elle? Nous faut-il la suivre à Poitiers, où l'humble fille des champs dérouta la savante stratégie des plus habiles docteurs d'alors, qui espéraient la prendre en défaut, et se trouvaient réduits à l'admirer et à se taire, — deux points bien difficiles.

On lui opposait les livres des Pères et des plus illustres parmi les théologiens, qui avaient négligé d'annoncer sa mission. « Àh ! s'écria-t-elle le regard inspiré et la parole entraînante, il y a plus dans les livres de Dieu que dans les vôtres. — Si Dieu veut délivrer la France, insistait un autre, il n'a besoin pour cela de vous ni de gens d'armes. — Je guiderai les gens d'armes, répondit-elle ; les gens d'armes batailleront et Dieu donnera la victoire. — Quelle langue parlent ses voix? demandait un Limousin, frère Séguin. — Meilleure que la votre. » Le moine voulut se fâcher : « Croyez-vous en Dieu? lui demanda-t-il avec colère. — Mieux que vous ! » réponditelle sans se troubler.

Ayant vaincu partout, Jeanne et le conseil du roi revinrent à Chinon, où l'on se décida enfin, pour dernière épreuve, à tenter de faire lever le siège d'Orléans. Il semblait que, pour humilier l'orgueil de cette France, qui ne veut pas même reconnaître à la femme le droit de porter une couronne de reine, Dieu eût résolu de lui faire devoir son salut aux femmes seules. Agnès Sorel réveillaitle courage évanoui de Charles VII, Jeanne Darc se mettait à la tète de ses armées, toujours

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vaincues jusque-là, et la reine de Sicile Yolande d'Aragon, belle-mère du roi, trouvait moyen de suppléer au complet dénûment du trésor, et de fournir les ressources nécessaires. On donna à Jeanne une sorte de maison militaire, un écuyer, un chapelain, deux héraults, des pages et des serviteurs. Les voix de Jeanne lui avaient'appris que derrière l'autel de l'église de Sainte-Catherine de Fierbois, où elle avait prié avant d'arriver àChinon, il y avait, profondément enfouie sous terre, une épée sur la lame de laquelle étaient gravées cinq croix. Jeanne l'envoya chercher, et tout se vérifia ainsi qu'elle l'avait annoncé. Elle se fit confectionner, toujours d'après l'ordre de ses voix, « un étendard blanc, d'une toile appelée boucassin, semé de Heurs de lys d'or, brodé d'une frange de soie, avec le pour trait de notre Sauveur, tenant le globe du monde, entre deux anges agenouillés , avec l'enseigne Jhesus Maria. »

« Prends cet étendard de par le roi du ciel, et porte-le hardiment, » avaient dit à la vierge inspirée sainte Catherine et sainte Marguerite. Aussi, par respect pour ses deux célestes protectrices, le portait-elle presque toujours elle-même, ne se servant de son épée que pour défendre sa vie.

Le duc d'Alençon était allé rassembler à Blois tout ce qu'on pourrait réunir de troupes pour marcher au secours d'Orléans; dans son impatience, et après avoir prédit à Charles qu'elle serait blessée sous les murs de cette ville, mais non mortellement (Procès, IV, A26), Jeanne prit les devants et le laissa commencer ce rôle d'acteur muet et de spectateur impassible qu'il devait continuer de jouer au milieu des prodigieux événements qui allaient s'accomplir à son profit.

A moitié chemin de Tours, elle rencontra dans la petite ville d'Azay-le-Bideau sa mère et son frère Pierre Darc, l'une qui, entraînée par le cri populaire, venait lui apporter son pardon et sa bénédiction, l'autre qui accourait gagner auprès d'elle ses éperons de chevalier ; ils y connurent frère Jean Pas-

querel, qu'ils lui présentèrent pour son chapelain, et qui ne la quitta plus.

Bien vile fatiguée de quelques jours de repos à Blois, elle s'élança sur la route d'Orléans (27 avril 1428), après avoir envoyé aux Anglais une sommation de lever le siège. Pleine de confiance dans l'aide de Dieu, elle voulait que Ton marchât au plus court, c'est-à-dire par la Beauce; les chefs, reculant devant l'audace de l'étrange capitaine qui venait substituer sa volonté à la leur, s'obstinèrent à choisir le plus long et le moins périlleux, la Sologne. Il fallut la tromper, et, profitant de son ignorance, on guida l'armée du côté de la rive gauche de la Loire ; mais il arriva qu'à deux lieues de la ville, la flottille de bateaux plats préparés à Orléans pour aller au-devant du secours que Dieu lui envoyait ne put, à cause du vent contraire et de l'abaissement des eaux, venir à leur rencontre.

« Vous m'avez cru décevoir, dit Jeanne aux chefs désappointés, et vous vous êtes déçus vous-mêmes. Le conseil de Dieu notre sire est plus sûr que le vôtre. Sachez que je vous amène le meilleur secours qu'aient jamais reçu ville ni armée, le secours du roi du ciel. »

Jeanne releva les courages abattus, et comme si les éléments eux-mêmes dussent se soumettre à sa voix, elle annonça que le vent allait changer. L'événement vint donner raison à la parole de la jeune inspirée, le vent gonlla les voiles, et les plus enthousiastes affirmèrent avoir vu les vagues complaisantes se soulever pour apporter jusqu'au rivage le secours au-devant duquel les Orléanais s'avançaient en poussant des cris d'espérance et de joie.

C'était une étrange armée que celle que guidait la Pucellc. Pareille à Jésus qui, lorsqu'une femme touchait aux plis de son manteau, sentait qu'une force sortait de lui, Jeanne, captivant par sa vertu en même temps qu'elle entraînait par son génie, communiquait à tout ce qui l'approchait quelque chose

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de son adorable pureté. Elle avait fait chasser du camp les femmes folies et les ribaudes pour les remplacer par ses prêtres et ses chapelains, et les chants mystiques de la religion avaient succédé aux chansons hardies des liesses bachiques. Lahire lui-même épurait son langage, et ne jurait plus que par son bâton, par son martin. Il se confessait même, sommairement il est vrai, disant en gros qu'il avait fait tout ce que les gens de guerre étaient accoutumés de faire, et au jour du combat il priait Dieu de faire pour Lahire ce que Lahire ferait pour lui si leurs situations respectives étaient changées.

Dès le lendemain, Jeanne, qui eût voulu que Ton culbulât les Anglais sans nul délai, leur envoya une seconde sommation, qu'ils accueillirent en l'accablant des insultes les plus grossières. Le commandant anglais Glansdale se distinguait entre tous par sa violence ; la pieuse fille s'était avancée jusqu'à la portée delà voix, elle se retira pleurant de honte, après avoir juré à Glansdale qu'ils partiraient avant peu, malgré lui, mais qu'il ne serait pas témoin de leur déroute.

Le U mai, le renfort de troupes qui arrivait de Blois fut signalé par les sentinelles ; l'héroïque pastoure marcha à sa rencontre, et, comme si le découragement et la démoralisation eussent frappé les Anglais en même temps que l'enthousiasme transportait leurs adversaires, l'ennemi ne fit rien pour s'opposer à leur jonction et à leur entrée dans les murs de la ville. Jeanne, qui ne voulait pas que son sommeil même pût être soupçonné, se retirait toujours chez les personnes les plus respectables de la ville, et partageait la couche des filles de la maison. Exténuée de fatigue, elle venait de céder au sommeil, lorsque ses voix la réveillèrent en sursaut. Un de ses écuyers accourt à ses cris : « Ah! méchant garçon, le sang de nos gens coule par terre, et tu ne me le disais pas! Mes armes! mes armes!... Et à cheval! » Elle saisit son étendard et s'élance, au galop de son coursier, pour secourir une troupe qui, à son insu et peut-être par jalousie contre elle, voulait

tenter de débusquer l'ennemi de ses positions avancées. Elle rencontra un grand nombre de blessés que Ton rapportait dans la ville : « Jamais, dit-elle, je n'ai vu couler le sang français que les cheveux ne me dressassent à la tête. » Sa présence rend le courage aux siens, qui déjà pliaient, et elle opère, avec le sang-froid d'un vieux capitaine, une retraite que les Anglais n'osent inquiéter.

Le lendemain était le jour de l'Ascension; Jeanne ordonna qu'il fût consacré aux prières, et annonça qu'avant quatre jours il n'y aurait plus d'ennemis devant la place. Le 6 au matin, elle se mit à la tète d'une vigoureuse sorlie, poussa son cri de guerre en agitant dans les airs son étendard sacré, et après avoir obtenu un premier et éclatant succès, elle remit au lendemain pour achever son œuvre libératrice. Les chefs étaient unanimes à attendre quelques jours, et l'ayant écartée du conseil, ils lui envoyèrent signifier leur résolution. « Vous avez été en votre conseil, leur répondit-elle, et j'ai été au mien; le conseil des hommes périra, celui de Dieu s'accomplira. Nous combattrons demain. »

Au matin, on veut s'opposer à ses projets. Le bailli delà ville, Gaucourt, fait clore les portes. Jeanne monte à cheval sans s'émouvoir, la foule l'entoure, elle annonce que le soir même l'Anglais sera chassé, et qu'elle rentrera victorieuse dans la ville par le pont de la Loire et les Tournelles. Se dirigeant vers la porte que garde Gaucourt en personne, elle se la fait ouvrir d'autorité, et s'élance, entraînant à sa suite la population, l'armée et les chefs, contraints d'appuyer une entreprise qu'ils n'ont pu empêcher. La lutte fut terrible. Ivres d'orgueil au souvenir de leurs succès passés, de rage en présence de ce nouvel ennemi, qu'ils affectaient de dire vomi contre eux par l'enfer, la fureur décuplait leur courage. Quant à leurs adversaires, c'était une de ces journées de furie française dont eux seuls ont le secret , et ils se battaient « comme s'ils eussent été immortels. » [Journal du siège. *

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Cette lutte de géants durait depuis trois heures ; voyant l ardeur des siens se ralentir, Jeanne saisit une échelle, l'applique contre les retranchements des Anglais, et s élance la première; un vireton l'atteint et la rejette évanouie dans le fossé.

On l'emporte à l'écart; la blessure était cruelle, le trait avait traversé les chairs et ressortait de près d'un demi-pied derrière le cou. Mais elle reprend ses sens, et, ainsi qu'il arrive presque toujours dans cet état étrange, la douleur provoque l'extase, ses voix viennent lui rendre, des forces, la douleur disparaît, domptée par l'enthousiasme, et la sainte fille revêt de nouveau son armure.

Sa bannière était demeurée debout auprès des travaux de défense de l'ennemi : « Regardez, dit-elle à un homme d'armes qui raccompagnait, quand la queue de mon étendard flottera vers le boulevard. » Le vent sembla obéir encore à sa volonté, il changea subitement, et le chevalier s'écria voyant la bannière ventiler de ce côté : « Jeanne, elle y est ! — Tout est vôtre, alors ; et y entrez. » Après qu'elle eut prononcé les paroles dessus dites, ils montèrent contremont le boulevard aussi aisément comme par un degré ; et ne savaient comment il se pouvait faire ainsi , sinon par ouvrage comme divin et tout extraordinaire. » (Chronique sans titre.)

Les Anglais sont culbutés, Jeanne est victorieuse, Glansdale tombe dans un fossé et se noie, et le soir, toutes les cloches d'Orléans retentissent en joyeuses volées, pendant que dans les églises vingt mille voix ébranlent les voûtes pieuses au chant des strophes ardentes du Te Deum triomphal.

Trois jours avaient suffi à la jeune paysanne pour faire îever ce siège qui durait depuis sept mois. Elle n'avait failli à aucune de ses promesses, toutes ses prédictions s'étaient accomplies.

Cependant Charles demeurait toujours indécis dans ses forteresses de Touraine. En vain Jeanne gourmandait sa coupable

insouciance. « Je ne durerai guères qu'un an, el guères au delà, lui disait-elle ; il faut tâcher de bien employer cette année. »

Pour aller sacrer le roi à Reims, il fallait traverser la Picardie, la Champagne, l'Ile-de-France, la Brie, le Gàtinois, l'Auxerrois, la Bourgogne, tous les pays entre la Loire et l'Océan. Or tous ces pays, et Reims même, étaient aux mains des Anglais. On n'avait ni argent ni armée, aussi les chefs militaires dissuadaient-ils Charles d'entreprendre une aussi folle aventure. Jeanne triompha à la fin, et sur son passage, communiquant à tous une partie du feu sacré qui consumait son àme, il semblait qu'elle n'eût qu'à frapper du talon le sol pour métamorphoser en guerriers ces paisibles populations des champs, qui saluaient avec transport Jeanne la paysanne, leur égale, leur sœur, traînant triomphalement à la remorque l'armée et la royauté.

Un instant, devant Troy es, les ennemis de Jeanne faillirent l'emporter sur elle dans l'esprit du faible monarque, et faire échouer l'entreprise : « Noble dauphin, dit Jeanne, ordonnez à votre gent de venir et d'assiéger la ville de Troyes, et ne tenez pas plus longs conseils, car, en nom Dieu, avant trois jours je vous introduirai dans la ville de Troyes par amour ou par puissance. — Jeanne, reprit l'archevêque de Reims, qui * serait certain d'y entrer dedans six jours, on attendrait bien : mais je ne sais s'il est vrai ce que yous dites. — Ne doutez de rien, ajouta-t-elle alors, nous serons demain maîtres de la ville. » Et sans tenir compte des hésitations, des défaillances ou des mauvais vouloirs, elle passe la nuit tout entière à préparer l'assaut, à rassembler les fascines et les échelles, à marquer leurs places à l'artillerie, aux archers et aux chevaliers, avec une sûreté de coup d'œil et une supériorité de vue à faire pâlir les capitaines vieillis sous le harnais. Puis au matin, sans avoir accordé à son corps un instant de repos ni de sommeil, elle s'avance. Frappés de stupeur, les habitants

n'essaient pas même une inutile résistance et ouvrent au cortège royal les portes de leur ville.

Quelques jours plus tard, sa main victorieuse agitait son magique étendard sous les voûtes de l'antique cathédrale de Reims, auprès de Charles VII, roi de France.

Jeanne était bien loin de croire sa mission finie à Reims : réintégrer le roi dans sa capitale et chasser l'Anglais de France, cela, après tant de prodiges, était l'affaire d'une campagne, si elle eût été secondée, si seulement on ne l'eût pas entravée à chaque pas. Il y avait dans cette poitrine déjeune fille un cœur qu'enflammait l'idée des plus sublimes entreprises ; il y avait dans cette tête de dix-huit ans des projets à faire éclater le cerveau d'un Charlemagne ou d'un Napoléon (1), et chez elle la force et le génie, l'enthousiasme et l'inspiration surabondaient pour entraîner les peuples à sa suite et pour mener à bien les plus gigantesques tentatives. Mais c'était là tout justement son crime : elle écoutait la voix d'en haut qui parlait en elle, et n'écoutait pas les chefs militaires, dont la gloire pâlissait auprès de la sienne : elle traînait derrière elle la royauté, qui triomphait, mais en rougissant de devoir son salut à une femme, à une fille du peuple, à une enfant de cette classe maudite et avilie des paysans. Jeanne, après tout, était la fille de ce Jacques Bonhomme qui, il y avait soixaute-dix ans à peine, avait fait pâlir la noblesse et mis en péril l'existence de la féodalité. C'était aussi contre l'Anglais que les Jacques s'étaient réunis tout d'abord, et ils s'étaient rués sur les gentilshommes, cause véritable et immédiate de leurs souffrances. Or la situation était la même :

(1) Jeanne a emporté dans la tombe le secret de son rêve sublime. Une phrase de sa première sommation aux Anglais prouve que, entre autres projets, elle rêvait une croisade nouvelle, la conquête des lieux saints et l'extinction de l'islamisme :

« Si vous faites raison à la pucelle, encore pourrez vous venir en sa compagnie, l'où que les Français feront le plus beau fait que oneques fut fait pour la chrétienté. »

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Azincourt à lui seul valait bien Crécy et Poitiers ; le roi de Bourges était aussi peu roi, de fait, que l'avait été jadis Jean, captif aux mains de l'Angleterre ; les écorcheurs dévoraient le royaume comme autrefois les grandes compagnies, et les chefs militaires étaient, plus peut-être encore qu'en 1358, les chefs des bandits qui dévastaient les campagnes. Qui pouvait savoir jusqu'où irait Jacques Bonhomme lancé à fond de train à la suite de la vierge invincible ? On ne lui avait pas interdit les armes sous Charles VI pour les lui mettre à la main sous son successeur...

Aussi les courtisans intriguaient-ils dans l'ombre, sacrifiant tout, même les intérêts les plus sacrés de leur maître, au désir de faire mentir les prophéties de Jeanne en entravant ses entreprises. Les docteurs ne se consolaient pas d'avoir été vajncus par elle à Poitiers ; le clergé ne pouvait pardonner à celle qui agissait toujours au nom de Dieu, et ne parlait jamais au nom de l'Eglise. Le peuple la portait aux nues, on s'agenouillait devant « la fille de Dieu, » comme l'appelaient ses voix, ainsi que devant une sainte ; les populations du plat pays accouraient sur son passage et relevaient la tête au bruit des exploits de celle qui sortait de leurs rangs. Jeanne, en un mot, était trop grande : la couronne royale pâlissait auprès de son auréole de sainte, et elle avait rendu de ces services qu'un roi est contraint d'oublier, faute de les pouvoir payer.

Désabusée depuis qu'elle avait vu de près ce que c'est qu'un roi, et bien que son âme planât dans des sphères trop hautes pour qu'elle s'inquiétât beaucoup des rumeurs d'en bas, blessée de la jalousie des uns, des sourdes trahisons des autres et de l'ingratitude de tous, elle n'avait de recours qu'en Dieu : « Quand il me déplaît en quelque manière, avouait-elle parfois, de ce que je ne suis pas facilement crue des choses que je dis de la part de Dieu, je me retire à part, et je prie Dieu, me plaignant à lui, et lui demandant pourquoi on ne croit pas facilement ce que je dis. Et, ma prière faite, j'en-

tends alors une voix qui me dit : « Fille du ciel, va, va, va! » je serai à ton aide, va! » Et quand j'entends cette voix, j'éprouve une grande joie, et voudrais toujours être en cet • état. » (Déposit. de Dunois.)

Comprenant enfin que cet homme et cette cour étaient incurables, elle déclara sa mission finie et voulut se retirer: « J'ai accompli la volonté de Dieu, disait-elle ; je voudrais bien que le roi me fît ramener auprès de mes père et mère, et garder leurs brebis et bétail, et faire ce que je soulois' faire. » Mais on la retenait d'une main tandis qu'on la trahissait de l'autre, et la pauvre fille restait, sacrifiant sans hésiter sa personne à l'intérêt du pays, que l'on faisait parler devant elle. Toutefois l'enthousiasme qui l'avait soutenue dans son œuvre surhumaine s'était éteint au contact de ces chevaliers, incapables de la comprendre. L'extase s'éloignait, la lucidité devenait incertaine, et elle doutait presque d'ellemême, au milieu de tous ces mauvais vouloirs qui conspiraient autour d'elle. Déjà, dans les fossés de Melun, les deux saintes lui avaient annoncé qu'elle serait prise vers la Saint- Jean, mais qu'elle devait accepter cette croix avec reconnaissance, et que Dieu soutiendrait sa force et son courage. (Interrogatoire du 10 mars 1430.) La prédiction se répétait, plus fréquente à mesure que l'heure fatale approchait, et, ferme dans sa route, ce Christ féminin, sans pâlir à l'aspect de Judas, qu'elle voyait s'avancer dans l'ombre, marchait vers le calice d'amertume , sans demander même à Dieu de le détourner de ses lèvres. Enfin, un jour, jour néfaste à jamais i le 23 mai 4 430, à cinq heures de l'après-midi, elle regagnait la dernière les murailles de Compiègne, protégeant la retraite des Français, lorsque le gouverneur de la ville, Guillaume de Flavy, docile instrument des haines jalouses de la cour, fit fermer sur elle les portes de la ville, et la laissa exposée aux coups de l'ennemi. Cette fois elle tira son épée, et défendit vaillamment ses jours et sa liberté ; et pendant cette lutte

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douloureuse, pendant ce duel suprême du génie de la France aux prises avec l'ennemi de la patrie, pas un chevalier n'ac- . courut pour la défendre, pas une lance ne s'abaissa pour elle. Ah ! brave Du Guesclin, toi qui, captif entre les mains du prince de Galles, fixais fièrement ta rançon à cent mille livres, sachant bien qu'il n'y avait pas de si. pauvre fileuse dans la plus pauvre chaumière de France qui ne tournât ses fuseaux jusqu'à ce que tu fusses racheté! glorieux connétable, la reconnaitrais-tu pour tienne cette France de Charles VII, qui laissa la Pucelle expirer sur le bûcher de Rouen sans avoir rompu une lance pour elle, sans avoir offert un florin pour la racheter, sans que l'indigne prince qu'elle avait fait roi tentât la moindre démarche pour la tirer des mains du duc de Bourgogne !

La fille du peuple était arrivée à Chinon le 24 février 1429, pour sauver la monarchie, qui payait par l'oubli et la trahison le plus sublime dévouement. Dieu grava cette date dans le livre de ses vengeances, et ajourna dans sa pensée le châtiment à quatre cent dix-neuf années de là, jour pour jour.

Prise par le parti bourguignon, Jeanne fut achetée par les Anglais; car ils l'eurent par l'or et par la trahison, et non par le fer et par la victoire. Jeanne fut vendue, comme Jésus- Christ avait été vendu ; vendue par des Français, comme Jésus-Christ avait été vendu par un de ses disciples : seulement lui, sa passion ne devait durer qu'un jour ; celle de Jeanne dura une année.

Elle se releva de toute sa hauteur dans les fers. A la nouvelle de sa captivité, Paris et toutes les villes aux mains des Anglais ou du parti bourguignon chantèrent des Te Deum d'actions de grâces, tandis qu'une tristesse et un désespoir mornes pesaient sur les campagnes. Conduite à Rouen pour y être jugée, elle fut jetée dans une cage de fer, puis, lorsque son procès fut commencé, elle demeura, de jour comme de nuit, chargée de chaînes, attachée à soi) lit ou à la muraille,

livrée à dessein «à tous les outrages des derniers honcepaillers de l'armée, contrainte, pour échapper à leurs entreprises infâmes, de conserver ses habits d'homme dont on lui faisait ensuite un crime.

Il y avait alors à Rouen un de ces misérables qui semblent prédestinés par leur nom à une célébrité honteuse : c'était Pierre Cauchon, évêque in partibus de Beau vais, depuis que cette ville s'était rendue à Charles VII. Il avait vendu sa complaisance aux Anglais, qui lui avaient promis l'expectative de l'archevêché de Rouen, alors en vacance, et pour ce prix, il se fit le Caiphe de ce Christ. Il fut assisté par l'inquisiteur Lemaire, par Jean d'Estivet, chanoine de Beauvais, plus passionné encore contre la pauvre captive que Cauchon luimôme, et par Nicolas Loiseleur, son espion auprès de Jeanne, dont il surprit la confiance en se donnant à elle pour un captif du parti des Français.

Jeanne comparut pour la première fois devant ses bourreaux le 21 février 1A31. L'embarras des juges était grand : les informations prises au lieu de sa naissance la représentaient comme une sainte environnée de l'amour et des respects de tous ceux qui l'avaient connue, de toux ceux qui l'avaient approchée. Quant à ses crimes, c'était d'avoir battu l'ennemi à Orléans, à Jargeau, à Pattai, partout, et l'orgueil anglais exigeait que l'on ne s'appesantît pas sur ces griefs-là. Il fallait donc que l'on fît jaillir les moyens de la cause des discours, des réponses de l'accusée, et, s'il le fallait, de ses plus secrètes pensées. On embarrassa la pauvre fille, livrée à elle-même, sans conseil ni défenseur, dans les difficultés d'un procès qui empruntait tantôt les formes de la procédure ordinaire, tantôt celles de l'inquisition, et qui, le plus souvent, les foulait toutes aux pieds. Mais la naïve pastoure de Domremi montra au monde l'étonnant spectacle de l'innocence et de la simplicité déjouant les ruses de la fausseté et de la passion la plus implacable. Ils voulaient travestir leur vengeance en justice, et

ils ne purent êlre que des bourreaux ; ils prétendaient avilir une coupable, ils couronnèrent l'innocence de l'auréole sainle des martyrs. Jeanne résumait en elle ce qu'il y a de plus grand sur la terre : la vertu dans toute sa pureté, la gloire dans tout son éclat, unies à la jeunesse et à la beauté; ils la rapprochèrent du ciel en y ajoutant le prestige de l'infortune imméritée.

Pauvre! pauvre fille f pas une épine n'a manqué à sa couronne de martyre. Pour tout ce qu'elle a fait de grand et de sublime, elle ne rencontre que l'injustice, l'abandon, la calomnie, le mensonge et la haine ; et cependant pas une goutte de fiel ne déborde de ce cœur d'or, pas une parole amère ne sortira de ces lèvres d'une si adorable pureté, et, jusqu'au dernier jour, elle défendra l'ingrat Charles VII, et prédira le triomphe de la France sur l'Angleterre.

Chacun des traits que dirigeait contre elle la main de ces prêtres acharnés à sa perte trompait leur haine et rebondissait contre eux-mêmes :

« Jeanne, vous vous êtes trouvée dans des combats où des Anglais ont été tués? — En nom Dieu, qui de nous n'a pas vu la guerre ? Mais, de si tristes choses, parlons doucement et à voix basse. — Dieu hait-il les Anglais? — De l'amour ou de la haine de Dieu pour les Anglais, je n'en sais rien ; mais je sais qu'ils seront tous chassés de France avant peu d'années, excepté ceux qui y mourront, et que Dieu donnera enfin la victoire aux Français. » On lui reprocha, à cette douce et sainte fille, qui ne portait jamais que sa bannière et ne tirait jamais l'épée que pour se défendre, d'avoir fait porter à Reims cette bannière devant celles des autres chefs : «Ah! dit-elle, elle avait été à la peine, il était bien juste qu'elle fût aussi à l'honneur. » Ses voix viennent la consoler dans sa prison : « Prends tout en gré, lui disent-elles, ne te chaille de ton martyre ; tu t'en viendras enfin au royaume de Paradis.» — « Jeanne, lui demanda un jour l'évêque, savez-

vous si vous êtes en état de grâce ? — C'est une grande chose de répondre à une pareille question, répond Jeanne. — C'est trop grande chose, en effet, interrompt un des juges, et l'accusée n'est pas tenue de répondre. — Taisez-vous, de par le diable! hurla l'évèque. — Si je n'y suis, reprend Jeanne, Dieu veuille m'y mettre ; et si j'y suis , Dieu veuille m'y maintenir. »

« La voix vous a-t-elle révélé que vous échapperiez à ce procès? demande ironiquement Cauchon. — Je n'ai rien à vous dire, répond-elle. — Que vous a-t-elle conseillé? — Elle m'a dit de vous répondre hardiment, dit Jeanne en se soulevant sur son banc, et en faisant pâlir sous son regard inspiré le misérable qui croit la déconcerter. » Elle continue : c Vous qui vous faites mon juge, prenez garde que si vous me jugez mal, vous vous mettrez en grand danger; je vous en avertis, afin que si Notre-Seigneur vous en châtie, j'aie fait mon devoir de vous le dire. »

Il y avait plus de trois mois que Jeanne se débattait victorieusement contre ses juges, lorsque, le 24 mai, elle fut traînée au cimetière de Saint-Ouen, ou une sombre comédie allait se jouer. On avait résolu de frapper de terreur l'esprit de la pauvre fille, et d'obtenir d'elle, par ce moyen, ce que l'on ne pouvait obtenir autrement. Deux échafauds avaient été dressés, et non loin de là, le bûcher était tout préparé sur la place du Vieux- Marché. L'un de ces échafauds était occupé par le cardinal de Winchester, l'évèque de Beauvais, les juges et les greffiers; sur l'autre, les huissiers, les gens de torture, et Jeanne vêtue de ses habits d'homme. Le bourreau, dans sa charrette, attendait qu'on lui remit la victime.

Un savant docteur, Guilfaume Êvrard, était chargé de prêcher Jeanne : il alla jusqu'à lui dire que son roi était hérétique et schismatique. « Par ma foi, interrompit-elle, je vous ose bien dire et jurer sur peine de ma vie que c'est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, et n'est point tel que vous

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