DERNIERS EXCÈS DES ANGLAIS
l'affaire d'un jour, celte résurrection de la France sous le souflle puissant du sentiment national, quand ce sentiment n'existait plus que chez le peuple des campagnes, incessamment victime de toutes ces luttes, qui servaient de prétexte à l'impitoyable persécution sous laquelle il agonisait. Ne soyons donc pas surpris de voir, pendant de longues années encore, les Anglais pénétrer dans les villages, jeter pôlemôle les manants dans les puits, qu'ils achèvent ensuite de combler avec des pierres (1), et le duc de Glocester, à la suite d'une excursion dans la Flandre et l'Artois, ramener à Calais un convoi de douze cents chariots d'elTets enlevés sur le plat pays. (1). Plancher, \\ , -226.)
Aux portes mômes de Paris, dans un rayon de six à (mit lieues, tous les villages étaient la proie des écorcheurs, et nu) n'osait s'aventurer 'dans les campagnes. Hommes, moines, femmes, enfants, tout était tué sans merci, et si l'on épargnait quelqu'un, on le dépouillait de ses vêtements, c[ on le laissait errer absolument nu par les champs , de quelque état ou de quelque sexe qu'il fût. {Journal d'un bourgeois de Paris, 197.)
Tandis que dans le Languedoc, le seigneur de Murât, l'uri des complices de l'assassinat du due de Bourgogne, ravageait la contrée à la tôte de ses malandrins; que diverses bandes de routiers se tenaient sur les bords de la Saône, du coté du pays de Bombes, d'autres sur la Loire, du coté de Gien et de la Charité, d'autres du côté du Lyonnais et du Charollais ; tandis que «Vautres encore, tenaient la ville de Çlarnecy, (('où ils faisaient la course dans l'Auxerroisî le bandit Rodrigues de Yillandras saccageait la Guvenne, le Médoc, Buch, et le pays entre les deux mers, si bien (pie, deux siècles après, on y parlait encore avec terreur « du méchant Rodrigues. »
(1) Dom Duplessis, Histoire de M eaux t I, 291. — Journal d'un bourgeois de Paris, 152.
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Celte soit épidèmique du crime gagnait tous les princes, et jusqu'aux meilleurs, témoin René d'Anjou, ce roi d'Yvetot du xve siècle, bon homme pour son temps, artiste estimable et prince médiocre. Les duchés de Lorraine et de Bar lui étant échus, le premier par la mort de son beau-père, le. second par celle de son grand-oncle, il trouva un rude compétiteur dans Antoine, comte de Vaudemont, frère du défunt duc de Lorraine. René envahit le comté de Vaudemont, « qu'il réduisit à son obéissance après l'avoir fait piller. » Le comte Antoine implore l'assistance du duc de Bourgogne, et vient, à la tête de troupes anglaises, lorraines\et bourguignonnes, « attaquer la ville de Bar et ravager tout cè dîfché. » Antoine, chassé ensuite par René, implore une seconde fois le duc de Bourgogne et revient en Lorraine, qu'il dévaste de nouveau, coupant les arbres et arrachant les vignes. Les braves des deux partis prennent si bien goût au pillage, que les deux princes rivaux sont contraints de réunir contre eux ceux de leurs soldats qui veulent bien leur obéir. On achète l'éloignement des uns, on extermine les autres avec l'aide des paysans qui survivent encore, puis enfin René est battu, pris et retenu pendant six années dans les prisons du duc de Bourgogne.
Pendant ce temps, son frère aîné Louis, roi de Sicile, meurt à Naples, lui laissant en héritage son royaume et ses principales possessions. Roi de Sicile, de Jérusalem, d'Aragon, de Majorque, duc d'Anjou, de Lorraine et do Bar, et comte de Provence, il lui manquait cepwi^V une qjjV^si, la liberté. La riche cité de Metz lui fournit l'argent de sa rançon, et il s'élance en Italie, où il perd sa couronne, encore mal affermie sur sa tète.
Cependant la^France et l'Angleterre signent une trêve, et Tannée suivante René donne sa fille Marguerite
d'Anjou en mariage à Henri VI. Les habitants de Metz viennent alors lui réclamer le prix de sa rançon. Or comme tout
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justement alors Charles VII cherchait les moyens de débarrasser le royaume des soldats « qui désolaient toujours étrangement la France, » René lui demanda de les envoyer en Lorraine assiéger Metz à son profit, pour la soumettre d'abord, et pour ne pas payer ensuite. Charles accéda à sa demande, et alors commença une longue et effroyable guerre. En 1438, Robert de Commercy et ses lieutenants, le bâtard de Vertus, le grand Estraque, le petit Estraque, Charles de
Cervolle, Fort d'Epice, le prévôt de Longayon, saccagèrent à Tenvi le pays messin. Sur ces entrefaites, le dauphin Louis était allé déverser une partie des malandrins sur les terres de l'Empire, et elles avaient commis de tels excès sur les deux bords du Rhin, que les populations des campagnes s'étaient soulevées contre eux et les avaient exterminés par milliers dans la forêt Noire et dans les forêts de l'Alsace. Il conduisit le reste de ses bandes décimées en Lorraine, pour la secourir ; mais, suivant l'usage, ces prétendus libérateurs lui portèrent le dernier coup. Dans leur défense héroïque, les habitants de Metz firent contre eux des sorties qui ne réussirent qu'à exciter leur rage, et les bandits, redoublant de fureurs, finirent par mettre le feu à tous les villages. Les magistrats de la ville répondirent par un stoïcisme inébranlable à leurs féroces ennemis, et le gouverneur Jean de Vitout fit noyer impitoyablement des femmes, qui avaient été porter dans le camp français, malgré la défense, la rançon de leurs époux prisonniers. Enfin, le pays étant à peu près ruiné, écorcheurs et soldats royaux se retirent, et il ne reste sur le pays que le fameux Robert de Sarbruche, damoiseau de Commercy, à la tète de trois mille partisans, commandés sous lui parleRoussin et Pierre Renaud, digne frère du célèbre Lahire.
Charles envoie de nouvelles troupes en Lorraine (1AAA), et c'est alors, des deux côtés, une guerre d'extermination qui se termine faute de combattants, après que les écorcheurs et leurs adversaires, ayant fait de la province un désert, se sont
lues tous entre eux (1). Quant a ta ville de Metz, elle était ruinée, mais elle restait libre.
Le désordre et l'anarchie dévoraient toutes les provinces du royaume; ce qui restait de paysans sur le plat pays quitte encore une fois la partie, abandonne la terre, cesse toute culture, et cherche un asile derrière les murailles des cités. La famine y pénètre avec eux, et Ton vit des mères égorger leurs enfants pour vendre au marché leur chair salée (2). La nature semble protester contre cette désertion de l'homme, qui la trouve toujours si facile et si merveilleusement prodigue lorsqu'il obéit à ses lois et qu'il la seconde dans son travail d'incessante création. Des pluies torrentielles se succèdent, font pourrir le blé dans l'épi, couler le raisin dans sa fleur, et déborder les rivières et les fleuves*. ît y avait toujours, dans ces temps néfastes, deux fléaux qui marchaient inévitablement à la suite de la famine : la peste, engendrée par cette multitude de cadavres abandonnés à la voirie, puis les loups, qui semblaient sortir de terre, et qui, prenant goût à la chair fraîche et dédaignant l'autre, dévoraient hommes, femmes,. enfants, tout ce qui, en un mot, était resté dans le* villages. On ordonna contre eux des chasses générales; mais les villes et la noblesse, qui souffraient moins directement de leur rage, n'ayant pas voulu se risquer contre ces terribles animaux, on fut obligé d'imposer sur les bourgs et hameaux un fouage qu'on levait deux fois dans l'année, (H de promettre une forte prime pour chaque tète de /os, love ou tovet qui serait tué (1437, 4438) (3).
Les révoltes des paysans, si ignorées et si calomniées, correspoiident toujours aux époques de souffrances excessives
(1) Dom Calmet, Hhi. de Lorraine, IV, 11 et suiv. — Dom Roger, Hisu d'sfnjou, 333-345.
(2) Louandrc, flht. d\ibbeville. — Monstrelel, Chroniques, 1438.
3) Mèzenii, Vï, 313, 341. — Villaret (1*37). — Dom Plancher, IV. 233.- Dom Cartier, if, 477, 478. — Dora Roger, Hht. d'Jnjou, etc.
RÉVOLTES DES PAYSANS. SÔi
et intolérables. Comme à cent ans de là, Jacques Bonhomme à contre lui l'armée, la noblesse et l'Anglais; la meute impitoyable a acculé le sanglier dans sa bauge, il se retourne et fait tête aux chiens; seulement, cette fois, l'effort est immense, l'autorité royale l'encourage et le détourne contre l'Anglais, et c'est de cette révolte même que naît l'élan sublime qui va sauver la France.
C'est dans le Maçonnais et le Forez que commence, en 1430, cette nouvelle jacquerie, dirigée surtout contre les odieuses exactions des seigneurs et du clergé : « Ces paysans émurent grand tumulte, tuant autant de gens d'Église et de nobles qu'ils en pouvaient atteindre, sans discrétion d'âge ni de sexe. Ils assaillaient les châteaux et maisons fortes, et s'ils pouvaient entrer, les détruisaient, brûlaient les titres, livres et terriers, et tous autres enseignements, sans oublier de piller les meubles et butiner tout ce qu'ils rencontraient. Avec tout ce, comme nulles méchantes entreprises, pour pernicieuses qu'elles soient, ne manquent de couverture, ils mettaient en fait que quand il fut dit à Adam qu'il mangerait son pain à la sueur de son visage, tous les hommes furent compris dans cette malédiction, et, partant, que les* nobles n'en sont exclus, et qu'ils doivent travailler s'ils veulent vivre. Et quant aux gens d'Église, ils ne voulaient que deux presbytères eii chacun des deux comtés, de sorte qu'ils prétendaient une égalité entre les hommes, et portaient toute distinction d'état non recevable (1). » — « Contre eux le bailly de Màcon assembla les bans et arrière-bans et autres troupes royales, composées de quantité d'hommes de fer, lesquels, aidés et secondés par les deux états assaillis, firent en sorte que les hHâtins efc rebelles furent mis en vau de déroute, écartés comme perdreaux, et autant on en trouvait, autant on en tuait. »
Heureusement Charles VII n'approuvait pas cette chasse im-
(1) Pierre de Saint-Julien de Baleurs, chanoine. Mon. historiques, 1589.
placable organisée contre ses sujets ; il renvoya les doléances du peuple (1) aux sénéchaux du Lyonnais et du Forez, en leur enjoignant d'y faire droit.
Dans le Languedoc, le soulèvement fut surtout dirigé contre les collecteurs d'impôts, et Charles VII, en leur accordant des lettres d'abolition, reconnut également la légitimité de leur révolte. {Lettres d'abolition de mai 1448.) Dans la Bourgogne, soulevée par l'autorité royale, ils se précipitèrent contre les écorcheurs avec une si vigoureuse énergie, qu'ils les exterminèrent et les firent disparaître pour un instant. Le Doubs et la Saône « regorgeaient de leurs charognes, que les pêcheurs retiraient au lieu de poissons. »
La Normandie était aux mains de l'Anglais; aussi la lutte, plus terrible et plus persévérante, y eut-elle un caractère national qui, de là, se répandit sur toute la France. Les violences du vainqueur y étaient telles, que Bedford, comme Charles V et Charles VI, autorisa, lui aussi, la révolte, et permit aux paysans de recourir à la force pour se défendre. L'excès de la misère leur mit les armes à la main ; ils se soulevèrent au nombre de plus de vingt mille dans la basse Normandie, et massacrèrent à leur tour les déprédateurs. Dans l'année suivante, ils s'armèrent également aux environs de Caux, et prirent sur les Anglais Lillebonne, Montivilliers, Tancarville, et presque toutes les forteresses du pays. On traita alors avec eux, et on leur accorda satisfaction. Ils déposent les armes et se retirent, mais alors les Anglais fondent sur
(1) « Les seigneurs contraignent leurs sujets à leur faire d'étranges reconnaissances, pour icelles enregistrer en leurs chartes et terriers ; et quand ils n'ont voulu obéir à iceux, ils les ont induement travaillés et molestés, dont ils font grandes exactions sur iceux pauvres suppliants, et tellement que quand ils n'ont voulu chevir, ni composer avec eux, ils ont fait consumer leurs chevances, prenant pour les dites reconnaissances le douzième de tous leurs biens, et souvent le sixième; au moyen desquelles exactions est advenu et advient souvent que les dits seigneurs ont, en trois on quatre mortalités au plus, toute la chfvance d'un holel ou bon ménage... »
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eux et les massacrent (août 1434). Indignés d'un aussi lâche attentat, ils se soulèvent en masse autour de Caen, Bayeux et Avranches, au nombre de plus de soixante mille, et, bien qu'ils eussent parmi eux un grand nombre de gentilshommes, prennent pour chef un- des leurs, nommé Quatrepieds ou Qualrepié. Mais l'armée anglaise les bat en rase campagne, les disperse et les massacre; puis, quand l'ordre est rétabli, on publie une abolition dont les chefs sont exemptés. Quatrepié s'était fait tuer à la tête des siens , sans reculer d'une semelle.
En décembre 1435, malgré cette rude leçon, poussés encore à bout par tant de souffrances, ils se révoltent de nouveau sous la conduite d'un courageux paysan nommé le Canner, puis après quelques revers inévitables , ils rentrent dans l'ordre et regagnent leurs chaumières. Mais alors la soldatesque effrénée se rue sur eux, ils sont une fois de plus pillés, tués, incendiés, violés, comme ils ne l'avaient pas encore été peut-être.
Ce qui manquait à ces paysans, c'était surtout des chefs; quand il leur en vint, ils étaient déjà à moitié vaincus. La cour voulut utiliser cette diversion contre l'Angleterre ; le duc d'Alençon envoya Ambroise de Loré pour les commander, avec cent lances et deux cents archers. Dans la haute Normandie, où l'ipsurrection était le plus formidable, le maréchal de Rocheforl se mit à la tète des Jacques avec quelques troupes, et reprit Dieppe, Fécamp, Montivilliers, Tancarville, Lillebonne, Harfleur ; mais les troupes françaises se mirent à dévaster les campagnes qu'elles venaient défendre. Justement indignés d'une aussi stupide trahison, les campagnards se séparèrent d'elles, et allèrent se faire massacrer par les garnisons anglaises réunies de Rouen et de Caudebec, au siège de cette dernière ville. « Quand il n'y eut plus rien à manger ni à prendre, » les troupes royales se retirèrent dans la Picardie et l'Ile-de-Fiance. laissant la province épuisée en butte aux
vengeances des Anglais. Quelques chefs de révoltés étaient demeurés à la têle de leurs bandes ; le comte d'Arundel traita avec les plus puissants, le reste fut exterminé à Saint- Sauveur, sur les bords de la Dive. Ainsi qu'il arrive de toute insurrection qui ne peut être une révolution, leurs vains efforts ne firent que fournir des prétextes aux vengeances de leurs ennemis.
« La malédiction fut si grande en Caux, dit une chronique normande contemporaine (1), que le pays demeura presque entièrement inhabité; hommes et femmes fuyaient par terre et par mer, comme en péril de feu. »
Ces révoltes des ahaniers contre la domination anglaise, générales par toute la France, furent souvent plus heureuses, en Anjou, par exemple (1442), où ils exterminèrent les Anglais presque jusqu'au dernier, « se vengeant à bonne mesure des voleries et cruautés qu'ils avaient exercées sur eux en toute occasion. » (D. Roger, 343.)