‹ Histoire des paysans (volume 5)Chapitre 220 sur 225 · LES CROQUANTS · texte numérisé non relu

LES CROQUANTS

refuse de comprendre que, pour eux, la défensive était impossible, que des hameaux dépeuplés, disséminés sur la campagne, souvent à de grandes distances les un? des autres, ne pouvaient résister d'une manière sérieuse et efficace qu'à la condition de prendre l'offensive en se réunissant par milliers pour opposer leur nombre à la tactique, à la discipline et aux armes redoutables de leurs ennemis. Ou ces ordonnances et ces arrêts étaient une amère ironie, ou ils leur donnaient le droit de faire ce qu'ils firent.

Cette remise des tailles accordée au Périgord, cette satisfaction toute locale aux protestations armées des paysans, ne pouvait amener qu'un calme momentané, et ne portait point remède au mal; Henri IV, continuant la tradition de ses prédécesseurs, contribuait lui-même à son insu à leur oppression en accordant à ses favoris, à ses maîtresses, comme des faveurs * qui ne lui coûtaient rien, » la permission d'exercer mille petites exactions, et de percevoir à leur profit mille petits droits sur diverses branches de commerce (1). D'un autre côté, la guerre étrangère avait succédé à la guerre civile, et l'on avait vu Biron, « en revanche des cruels ravages de l'archiduc dans le Boulonois, et pour lui apprendre à faire dorénavant une meilleure guerre (Mézeray, X, 39), » se livrer à de terribles irruptions dans l'Artois, et, à trois reprises différentes, désoler ce pays par le fer et le feu. La surcharge des impôts, les pillages des gens de guerre avaient forcé Henri à congédier une partie des troupes, mais cette sage mesure d'économie tourna encore contre le peuple, car les soldats, déshabitués du travail et de la vie honnête et régulière, se jetèrent sur le plat pays pour le piller, et c'est alors que, par l'ordonnance du 4 août 1598, il prescrivit aux homme* des communes agricoles de s'armer et de leur courir sus. C'était quatre années après l'insurrection des croquants.

(t) J.-B. Say, Traité d'économie politique, discours préliminaire, xxxiv.

LES GUILLERYS. 537

Les paysans répondirent encore à l'appel, et une sourde fermentation, facilement étouffée, agita le Quercy, le Périgord et le Limousin.

Les villes, pesant d'un poids plus lourd sur le plat pays, entraient à pleines voiles dans ce fatal système qui, s'il fait leur richesse, fait du même coup l'appauvrissement des campagnes. Après les états de Rennes (1593), qui avaient chargé la contrée d'un énorme impôt de 6 écus par tonneau sur loùs les vins qu'on y apporterait du dehors, vint l'assemblée des notables, à Rouen (1596), qui octroyait une levée d'un sol par livre sur les denrées qui entreraient dans les villes, mais pour trois années seulement. Le terme expiré, la perception en fut maintenue. La Guyenne, le Languedoc, le Limousin et la Saintonge repoussaient avec force des exactions pareilles, et il était à craindre que la révolte n'embrasât toutes ces provinces. Il fallut céder devant l'émotion populaire et révoquer la levée illégale, ou tout au moins la convertir en une modique subvention : « Car des impôts, ainsi que le remarque très judicieusement Mézeray, quoiqu'on les abolisse, il en reste toujours quelques cicatrices, comme des plaies (X,191).»

Le règne de Henri IV mit un terme aux violences des compagnies, qui déjà, du reste, avaient changé de nature depuis celui de Henri IL Étant reparus sous le nom de bandouillers, ou compagnies d'Olmières, sous Etienne d'Olmières, surnommé Bursec, beaucoup furent pris, jugés, condamnés et exécutés en 1555, mais non pas sans que la noblesse, qui comptait parmi eux tant de ses membres, ne fit pour les sauver toutes les démarches imaginables. Depuis, ceux qui reparurent colorèrent leur présence d'un prétexte politique ou religieux. La Ligue fut un de ces prétextes. Après la pacification du royaume, ils s'appelèrent guillerys, du nom de trois frères, trois nobles Bretons, qui, après avoir fait leur apprentissage

538 LES GU1LLERT&.

de bandits sous le duc de Mercœur, ravagèrent à leur tôle le Poitou, la Bretagne, la Normandie et les provinces du centre. Ils affichaient sur les arbres : Paix aux gentilshommes ! La mort aux prévôts ! La bourse aux marchands ! Henri IY fit marcher contre eux un corps d'armée de cinq mille hommes ; ils furent défaits, et leurs chefs exécutés en 1608.

Page 1