‹ Histoire des paysans (volume 5)Chapitre 4 sur 225 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'évangile est prêché dans la gaule. — les bagaudes.

« L'embarras des chrétiens devitnt leurs pères païens offre une ressemblance singulière avec ce qui se passe de nos jours entic les anciennes générations et les générations nouvelles. Les premières ne comprennent point et ne comprendront pas ce qui est clair et accompli pour les secondes. Le christianisme, véritable liberté sous tous les rapports, paraissait aux vieux idolâtres nourris au despotisme politique et religieux, une nouveauté détestable; ce progrès de l'espèce humaine était dénonce comme nue subversion de tous les principes sociaux, a

Chateaubriand, Études historiques.

La vieille société romaine, bercée par les chants de ses poètes divins qui lui redisaient une fois encore les haines et les amours, les exploits et les métamorphoses de ses dieux à moitié oubliés, s'endormait, indifférente et blasée, sans foi et sans croyances, comme l'enfant qu'assoupit le refrain connu qui charme ses oreilles sans fatiguer son esprit. Rien ne troublait sa douce quiétude : une facile tyrannie la reposait des proscriptions et des guerres civiles; des milliers d'esclaves entretenaient l'oisiveté de quelques privilégiés qui se disaient libres, et leurs faciles épouses n'étaient pour eux que des servantes de plus. Certes, ce dut être un pénible réveil et une heure de stupéfaction étrange, quand d'une bourgade perdue au fond de je ne sais quelle province de cet immense empire romain, une voix s'éleva de l'échoppe d'un ouvrier, et ûl entendre ces paroles :

« 11 n'y a plus de juif ni de gentil , d'esclave ni de libre, d'homme ni de femme ; mais vous n'êtes tous qu'un et égaux en Jésus-Christ;

» Car vous n'êtes tous qu'un corps et qu'un esprit, comme vous avez tous été appelés à une même espérance. »

C'est que jamais, en effet, théorie nouvelle venant se poser en face d'une vieille civilisation, ne fut aussi profondément

îh INTRODUCTION.

et aussi radicalement révolutionnaire que la doctrine sainte et sacrée de Jésus-Christ, tombant du ciel au milieu du paganisme du monde ancien (1). La religion, la propriété, la famille, les lois, les mœurs, la société tout entière, en un mot, était heurtée de front avec une hardiesse sans exemple, et cela par quelques hommes échappés des classes les plus infimes et les plus méprisées.

Aussi, lorsque doux et miséricordieux pour tous, pardonnant aux criminels et relevant les femmes coupables avec des paroles si sublimes que l'on comprenait qu'elles ne pouvaient venir que du ciel, Jésus gardait ses colères pour les marchands, les agioteurs et les trafiquants qu'il chassait à coup de fouet, faisant incessamment retentir aux oreilles des riches

ce cri vengeur, ces terribles Vœ! » qui de siècle en siècle

Sonnent, comme des glas, les funérailles de ces âmes mortes ; » lorsqu'il exaltait les humiliés, et, grandissant la pauvreté à la hauteur d'une vertu sociale, la divinisait et la faisait asseoir, dans sa personne, à la droite de Dieu (2); lorsqu'il apportait le dogme éternel et complet de l'égalité, de la liberté et de la fraternité , Jésus-Christ ne dissimulait point à ses disciples que leur œuvre était le bouleversement du monde : « Vous serez hais de tous à cause de mon nom, » leur répète-t-il sans cesse.

« Je suis venu pour jeter le feu sur la terre; et que demandé-je, sinon qu'il s'allume?

(i) J'espére que pour Taire passer l'apparente hardiesse de celle assertion, il me suffira de me retrancher derrière deux anciens ministres des cultes :

« Le christianisme s'est posé, dés l'abord, en ennemi du paganisme, c'est-acJire de l'empire romain, qui tirait de la religion dominante sa force principale. » — Ch. Giraud, Essai *ur l'histoire du droit français au moyen âge, I, Ï90.

« Le christianisme, pour s'établir en fait, avait à vaincre toutes sortes d'ennemis, les gouvernements, les peuples, les prêtres et les laïques païens, le j ouvoir civil comme le pouvoir religieux, les lois comme les mœurs. » — Guizot, Histoire de ta ciiilisaiion eu France, 29e leçon.

(S) Saint Matthieu, XXV.

LES BAGAIDKS. iô

» Car je Suis venu séparer le fils d'avec le père , la GUë d'avec la mère, la belle-fille d'avec la belle -mère;

» Le frère livrera son frère à la mort, et le père son fils; les enfants se soulèveront contre leurs pères et leurs mères, et les feront mourir.

» Et l'homme aura pour ennemis ceux dë sa propre maison (1). »

Impitoyable prédiction, division fatale, qui se reproduit à toutes les époques de rénovation sociale pour frapper les meilleurs et les plus dignes !

Puis, quand le Christ est traîné devant Pilate pour être condamné, les princes des prêtres et les pharisiens s'écrient : t II sotilève le peuple par la doctrine qu'il a répandue dans toute la Judée, depuis la Galilée, où il a commencé, jusqu'ici (2). »

Parmi tout ce que cette nouvelle religion portait dans ses flancs, il y avait ces deux choses :

Elle appelait les esclaves à la liberté, en détruisant dans l'avenir la propriété que les maîtres qui les avaient achetés exerçaient sur eux.

Elle leur rendait leur part de la terre, usurpée par lès riches.

Ces derniers sont dans tous les temps peu accessibles aux doctrines de fraîche date, et qui font appel au dévouement humain (8). Aussi les premiers convertis furent-ils des hommes du peuple, des esclaves, des pauvres, quèlques vieilles femmes, quelques enfants dont l'intelligence était ouverte aux vérités nouvelles, n'étant pas comblée encore des préjugés anciens : c'était la vile multitude (a) ; en un mot, tandis que l'élite de

(1) Saint Matthieu, X. — Saint Luc, XII. (8) Saint Luc, XXII, i, 5.

(3) Saint Matthieu, XIX, 22.

(4) Ecciesia Christi non de Academia et Lyceo, sed de yili plebeculà Congregala est. — Saint Jérôme, in Epist. ad Ga/.,cap. V. -• Atbanagortt, Apoloç.

la société païenne, les hommes les plus éminents, esprits du passé qui ne pouvaient comprendre l'avenir, accumulaient contre eux, et cela pendant plus de trois cents années, les calomnies les plus ineptes, en même temps que les puissants croyaient anéantir la doctrine du Christ avec des proscriptions, et l'étouffer sous les persécutions les plus atroces. Tant une vieille erreur a de force contre une jeune vérité.

On admire aujourd'hui, et l'on ne peut comprendre, quand on voit, après Athanagoras, après Justin, après tant d'ardentes apologies et tant de défenses irrésistibles, le puissant Tertullien concentrer toutes les forces de son éloquence pour tenter, mais en vain, de démontrer que les chrétiens ne se nourrissent pas d'enfants égorgés; que dans leurs réunions ils ne se livrent pas, au milieu des ténèbres, à des promiscuités infâmes; que, s'ils refusent de sacrifier aux images des empereurs , ils ne sont pas pour cela les ennemis de toute société, de toute religion, de tout pouvoir, les ennemis du genre humain, et de l'empire en particulier; que ces noms de frère et de sœur qu'ils échangent ne cachent pas des relations criminelles; que les aumônes qu'ils prodiguent ne sont pas un grossier moyen de séduction pour attirer le peuple.

C'est à confondre l'intelligence, c'est à faire douter de la raison humaine, quand on voit Lucien railler « la démence de ces misérables qui se figurent qu'ils vivront après leur mort (1) ; » Suétone louer Claude « qui chassa de Rome les juifs qui troublaient l'Etat au nom du Christ, » et approuver Néron pour avoir persécuté les chrétiens, « gens d'une superstition nouvelle et malfaisante; » Celse ne voir en eux que des hommes grossiers et ignorants, muets devant les vieillards et les pères de famille, séducteurs déhontés des enfants, des femmes et des esprits faibles (2) ; Pline le jeune, gouverneur de Bithynie, écrire à l'empereur Trajan que la superstition des

(1) Lucianus, in Peregrinum.

(2) Origéne, contra Celstim.

chrétiens , après avoir infesté les villes, les bourgades et les campagnes, tend à diminuer et à disparaître, espérance que les siècles suivants devaient démentir; Tacite, pour lequel ils ne sont rien « que des gens odieux pour leurs crimes, que le peuple appelait chrétiens. Ce nom, ajoute-t-il, venait de Christ, que Ponce-Pilate avait fait supplicier sous l'empire de Tibère. Et celte pernicieuse superstition, arrêtée maintenant, s'élevait de nouveau, non-seulement dans la Judée, source du mal, mais à Rome même, où tout ce qu'il y a de noir et d'infâme dans le monde se rassemble et se pratique. On prit d'abord ceux qui avouaient, puis, sur leur rapport, une grande multitude fut convaincue, non pas tant de l'incendie (de Rome sous Néron) que de la haine du genre humain. »

Ce fut surtout chez les jurisconsultes païens que le christianisme rencontra ses plus ardents adversaires. « On peut croire, dit l'auteur de Y Histoire ecclésiastique au sujet des persécutions ordonnées par l'empereur Alexandre, que c'étaient les magistrats qui, à l'insu de l'empereur, persécutaient les chrétiens, particulièrement les jurisconsultes, leurs grands ennemis. Car Alexandre, voulant réparer les désordres des règnes précédents, mit dans ses conseils et dans les plus grandes charges Sabin, Ulpien, Paul Africain, Modestin et plusieurs autres jurisconsultes célèbres, dont nous voyons encore les décisions dans le Digeste. Or, ces jurisconsultes, attachés aux anciennes lois, regardaient la religion chrétienne comme une nouveauté étrangère et une source de division et de trouble. Ulpien avait fait un traité des devoirs d'un proconsul, dans le VIIe livre duquel il avait recueilli toutes les ordonnances des princes, qui marquaient les peines que l'on devait infliger aux chrétiens. » (Fleury, H, 99.)

C'est que, à côté de cette charité immense, infatigable du christianisme, qui eut conquis les païens, parce que Dieu a mis dans tous les temps l'amour dans le cœur de tous les hommes , il y avait une révolution sociale, la plus complète, la plus t. i. 2

radicale qui se pût accomplir dans l'avenir comme dans le passé. Et le christianisme, qui venait faire cette révolution, marchait souvent en aveugle dans cette voie nouvelle, appuyé sur des dogmes sublimes, mais incompris, exagérés souvent par le zèle et l'ignorance. Le christianisme, c'était alors vingt sectes différentes (1), ardentes, implacables, inconciliables, comme tout ce qui est plus voisin , de même que les notes et les couleurs les plus rapprochées discordent plus entre elles.

a Nous savons ce que nous quittons, disaient les païens, et vous ne savez pas ce que vous nous offrez à la place. On ne dispute chez nous ni sur Saturne, ni sur Jupiter, et vous n'êtes pas d'accord si votre Christ est Dieu ou homme. Commencez par vous entendre entre vous , et quand vous aurez fait jaillir la vérité vraie du sein des erreurs et des schismes, nous verrons alors à nous convertir. »

Il faut le dire, les scènes de ce grand drame révolutionnaire n'étaient pas toujours pures de sang. Ne sait-on pas que c'est dans le sang de la guerre civile que le pape saint Damase avait ramassé la tiare pontificale ? Un ami de saint Jérôme et d'Origène, Rulin (2), dit qu'à cette occasion les églises furent inondées de sang humain. En un seul jour, trente-sept cadavres avaient été ramassés dans le temple de Sissinius, aujourd'hui Sainte-Marie Majeure (3).

Saint Jean Chrysostôme nous a conservé l'effrayant tableau de cette grande convulsion sociale : a Pendant que les apôtres parlaient au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit,

(1) «Le temps même des apôtres ne lut pas exempt du fléau de l'hérésie. Simon, Cérinlhe, Hyménée, Ebion, Alexandre, et plusieurs autres dont les noms obscurs et détestés sont à peine parvenus jusqu'à nous, troublaient le repos de la société chrétienne, tandis que les envoyés de Dieu travaillaient avec un zélé infatigable à jeter les fondements et à les affermir. » — L'abbé Du Creux, Siècles chrétiens, art. Y.

fi) Liv. II, chap. x.

(3) Fleury, Utitoire eccltsiamqut. — Ammien Marcellin, liv. XXV.

LES BAGAUDBS. 10

dit-il, qu'ils philosophaient sur la résurrection et enseignaient le royaume des cieux, une grande guerre, la plus tyrannique des guerres, s'alluma, et tout fut rempli de trouble, de bruit et de discussions, toutes les villes, toutes les nations, toutes les familles, toutes les contrées civilisées et barbares. C'est que les coutumes antiques étaient secouées sur leurs fondements, et que le préjugé qui avait si longtemps régné s'ébranlait à l'invasion des croyances nouvelles, inouïes jusqu'alors. Contre cette puissance les empereurs s'irritaient; les gouverneurs des provinces sévissaient ; la place publique se déchaînait, les tribunaux se passionnaient, les glaives étaient nus, les armes préparées et la loi en colère : de là des supplices, des vengeances, des colères , et partout l'appareil de ce que l'on croit la terreur. Les flots de la mer furieuse rejetant de leur sein des navires brisés sont une image de cet état du monde, où par la religion le fils renonçait au père, la bru à la bellemère, les frères se divisaient, les maîtres s'indignaient contre les serviteurs; toute la nature était en discorde avec ellemême, et partout s'élevait une guerre, non-seulement civile, mais domestique (1). »

La parole du Christ était accomplie; l'incendie était allumé, la flamme ravageait le monde , et l'homme avait contre lui tous ceux de sa maison.

Ajoutez au tableau les difficultés et les efforts implacables de tous ces schismes inûnis et sans cesse renaissants, et vous n'envisagerez pas sans épouvante le spectacle effroyable de ce que devait être la société durant les quatre premiers siècles du christianisme.

La doctrine nouvelle était accueillie en tous lieux avec la même répulsion par les populations qu'elle venait affranchir, les chrétiens soulevaient partout les mêmes haines , et la Gaule vit se reproduire les mêmes faits qui avaient étonné la

(1) Saint Ghrysostôme, Oper., II, 171.

Judée, Rome et la Grèce. C'est au milieu du h* siècle de notre ère (en 160), que des prêtres partis de l'Asie Mineure sous la conduite de Pothin et d'Irénée, arrivèrent dans là Gaule, et fondèrent deux évêchés, à Lyon et à Vienne. Certes, le moment était favorable pour prêcher à ces populations dépouillées, asservies, affamées, le renoncement et la patience, l'horreur des richesses et le saint amour de la pauvreté. Aussi la bonne semence leva-t-elle bientôt à miracle dans les couches inférieures delà société, et Tévêquc Pothin organisa des communautés dans lesquelles on retrouvait les éléments ordinaires des fraternités chrétiennes; beaucoup de pauvres et peu de riches, des esclaves en grand nombre à coté de quelques maîtres, des affranchis, des Romains et des Gaulois, renégats du paganisme et du druidisme, dévoués par avance aux colères implacables de ceux dont ils délaissaient les croyances. L'opinion publique ne tarda pas à se soulever contre ces associations « d'hommes malfaisants (1), » — « toujours coupables et toujours dignes des dernières rigueurs (2), * avec lesquels on n'était pas même tenu d'observer les règles ordinaires de la légalité qui protégeaient les citoyens. « Bientôt les bruits effrayants, les imputations infâmes que soulevait partout le nom de chrétien commencèrent à circuler. On ne parla plus que d'incestes, de meurtres d'enfants, de festins de chair humaine; on citait des faits, on indiquait les témoins, on rapportait les indiscrétions des esclaves (3).»

Tous les moyens furent bons contre de pareils criminels. La présence du bourreau, la vue seule des instruments du supplice, arrachèrent aux esclaves des dépositions accablantes contre ceux de leurs maîtres qui, contrairement au Yœu de la

(1) « Christian!, gentis hominum superstition!» norœ nique maléfice. » — Suet., Ner.

(2) « Quanqaam ackersus sontes et novissima eiempla tneritos. » — Taclt., Ann. XV, 44.

{3; ÀmMéc Thierry, Histoire de ta Gaule, II, 187.

LES BAGAUDKS. 21

religion sainte, les gardaient auprès d'eux, plutôt sans doute pour les sauver en les convertissant par leur exemple, que pour les faire servir à leur usage. Les esclaves avouèrent tou ce qu'on voulut ; les derniers sectateurs de l'impudique Vénus et de l'affreux Tentâtes frémirent au récit de ces festins de Thyesle et de ces mariages d'Œdipe, et quarante-huit martyrs furent abandonnés aux tortures des bourreaux, puis jetés aux bêtes, quarante-huit de tout âge et de tout sexe, depuis levêque Pothin, vieillard plus qu'octogénaire, jusqu'à la jeune esclave Blandina, ange égaré sur la terre que le ciel semblait rappeler à lui, tant elle était belle et frêle, et déjà près de la mort, mais qui, sous le fouet des questionnaires, retrouvait de la vie pour mourir en héroïne et léguer aux tidèles l'exemple de son courage.

Cependant tous n'avaient pas la force d'affronter le martyre, et les communautés chrétiennes se cachaient au fond des forêts pour célébrer en paix les mystères de leur religion. La charité était leur première loi. Aussi voyaient-elles accourir et se fixer autour d'elles cette masse de cultivateurs expropriés, cette classe sobre et laborieuse qui, produisant sans presque consommer, constitue la principale richesse des empires, et qui, un peu par conviction, beaucoup par indifférence pour ces vieilles religions dont les augures eux-mêmes ne pouvaient plus se regarder bans rire, et plus encore par impossibilité de vivre loin de ceux qui leur donnaient le pain de chaque jour, formaient des couvents de moines laïques, en quelque sorte, et qui restèrent tels pendant plusieurs siècles encore avant de s'asservir aux règles du célibat et de la vie religieuse. Grâce à ce refuge ouvert à leur misère, ils y accoururent en foule, se précipitant dans les bras que, du haut de sa croix, le Christ tendait à tous les deshérités de ce monde, et les décurions, ne pouvant plus recouvrer l'impôt sur des populations enfuies, disparurent à leur tour, espérant échapper à leur propre dénùment en cultivant ces terres

abandonnées de toutes parts (De Gourcy, 74). Alors fut consommée la ruine de l'empire , alors la terre déserte sembla mourir d'épuisement, possédée toute par quelques riches dont les villœ sans limites, que Strabon appelle des royaumes, Basileias (1), voyaient des fleuves naître des flancs de la montagne et se perdre dans le sein de l'Océan (2).

Latifundia perdidère Italiaml — s'écriait Pline avec désespoir. L'empire voulut échapper à cette ruine imminente. Aurélien (270), pour contraindre les laboureurs à venir reprendre leurs travaux délaissés, fit fouiller les forêts, et poursuivre ces communautés maudites qui attiraient à elles les nombreux déserteurs de la charrue, et Valens (3) prescrivit aux décurions fugitifs de rentrer dans les villes en quittant ces chaînes d'esclaves dont ils avaient chargé leurs bras, espérant conquérir la vie aux dépens de leur liberté. Mais déjà tant de souffrances accumulées avaient aigri ces malheureuses victimes de la rapacité des riches païens. La résignation est la vertu des faibles, et désormais les fidèles étaient puissants par leur nombre. La religion n'était que le prétexte des fureurs persévérantes de leurs bourreaux, et cette chasse aux chrétiens, se heurtant à d'énergiques résistances, dégénérait en guerre civile. Les persécutions, les spoliations particulières, les exécutions collectives, avaient jeté les nouveaux convertis dans le désespoir, et se sentant assez forts pour faire trembler à leur tour leurs aveugles et implacables ennemis, ils prirent l'offensive, et, du vieux mot celtique Bagadf

(1) « Il y a des villa qui ressemblent & des provinces, et dont la surveillance a à «'exercer sur une étendue de terrain supérieure à celle des gouvernements

es anciens contais. » — Senec., De ira, h 16.

(2) ld., De tranquillitaie animi, 11.

(3) Édil de 373 : «Certains hommes lâches et paresseux, désertant le devoir de citoyens, cherchent les solitudes et les retraites, et, sous prétexte de religion, se mêlent aux congrégations des moines. Noos ordonnons que le comte de l'Orient les arrache à leurs retraites et les rappelle à l'accomplissement de leurs devoirs envers la patrie. »

attroupement, se donnèrent à eux-mêmes le nom redoutable

de Bagaudes (1).

« 0 riche, s'écria le révolté, tues fort contre moi, mais quelle que soit ta confiance dans les biens qui te protègent, écoute, quand j'ai fait le sacritice de ma vie, nous sommes égaux!... »

c Parlons maintenant des Bagaudes, dit Salvien. Dépouillés, tourmentés, égorgés par des justiciers iniques et cruels, après avoir été privés du droit de liberté romaine, ils ont perdu jusqu'à l'honneur du nom romain. Et nous leur imputons leur malheur, nous leur reprochons même le nom de leur infortune, nom que nous avons créé nous-mêmes. Nous les appelons rebelles, hommes perdus, eux que nous avons contraints d'être criminels. Quelles sont donc les causes qui les ont formés en Bagaudes, si ce ne sont nos iniquités, si ce n'est l'improbité de nos justiciers, leurs proscriptions et leurs rapines ; les extorsions qu'ils ont faites à leur profit particulier, sous le nom de perceptions publiques, et leurs déprédations qu'ils ont converties en impôts légitimes? Ils n'ont pas gouverné les hommes remis à leur autorité, mais, à l'exemple des bêles féroces, ils les ont dévorés; ils ne se sont pas contentés de les dépouiller comme font les voleurs, mais ils les ont déchirés, et, pour ainsi dire, se sont nourris de leur sang : c'est ainsi qu'il est arrivé que ces hommes opprimés et périssant sous le brigandage des justiciers, sont de* venus barbares, puisqu'il ne leur était pas permis d'être

Romains Où et chez qui, si ce n'est dans les provinces

romaines, rencontrerait-on de pareilles misères? Où trouver des exemples d'une injustice égale à la nôtre? Les Francs sont innocents de pareils crimes, les Huns ne commettent pas de semblables forfaits, et l'on chercherait en vain rien de tel chez les Wandales et chez les Goths !.... »

(1) «Durant l'empire de Dioctétien, tout le pauvre peuple, accablé par la servitude, fut contraint de se rebeller pour s'en délivrer. » — Basnage, sur Coutume de Normandie, I, 99.

Quoi qu'il en soit de la légitimité de cette révolte qui fit un instant trembler Rome, et qui poussa jusqu'à la rage la fureur des empereurs contre les chrétiens, les insurgés de la Bagaudie furent en peu de jours assez puissants pour s'emparer, après un siège de sept mois, de l'antique et forte cité d'Autun, capitale des Eduens, qui fut saccagée et frappée d'un coup terrible, dont ses murs, ses édifices, ses écoles, ne se relevèrent plus.

Quelques empereurs, Claude, Aurélien, Probus, travaillèrent à comprimer l'insurrection, soit par des moyens énergiques, soit par de sages concessions, parmi lesquelles nous compterons l'allégement des impôts qui pesaient sur les habitants des campagnes, et la révocation absolue des restrictions qui empêchaient la culture de la vigne. Mais l'avènement de Dioclétien à l'empire fut le signal d'une nouvelle bagaudie, plus générale et. plus terrible que les précédentes. C'est alors que Dioclétien fit peser sur les. chrétiens de la Gaule cette longue et terrible persécution qui ne se termina guère qu'au triomphe définitif de la religion révélée sur le paganisme expirant.

Ce fut pendant la marche des armées romaines contre les paysans révoltés de la Gaule, que Ton vit s'accomplir un fait dont la signification n'a pas été suffisamment accusée par les historiens, et qui éclaire d'un jour vrai l'idée qui inspirait les Bagaudes.

Les insurgés avaient choisi pour chefs deux hommes de leur religion, deux chrétiens (1), Cneius Salvius Amandus et A. Pomponius Helianus, qui couvrirent leurs épaules de la pourpre souveraine, devinrent, l'un Auguste, l'autre César, et firent frapper des médailles sur le revers desquelles on grava l'un des mots symboliques de la religion nouvelle,

(1) « Amandus et Helianus, Christian» cultores fidei, noiebant romanis prin- •ipibus sacrilegis subdi. » — Ex Pila nancii Babolini, ap. Script, rer. G allie, III, 569. — Voy. aussi Acia sancii Mauricii a sancto Eitcherio.

celle des vertus qui se place entre la foi et la charité, — l'espérance, spes (1) ! Occupé alors, en Orient, à maintenir dans l'obéissance les Perses et les barbares du bas Danube, Dioclétien associa à l'empire son ancien compagnon d'armes, Maximien, qu'il envoya en grande hâte comprimer par les armes la révolte des Bagaudes . et déployer les dernières rigueurs contre les chrétiens des cités, qui protégeaient une diversion de laquelle ils espéraient voir surgir la liberté religieuse et l'indépendance de la Gaule régénérée par le baptême. Parmi les légions que le nouvel empereur traînait à sa suite, se trouvait la légion thébaine, commandée par Maurice, et composée toute de chrétiens. Au mépris de la plus élémentaire des lois de la discipline, Maurice, traître au point de vue humain, mais digne de la palme des héros au point de vue divin, refusa de marcher conlre les Bagaudes (2). « Nous savons combattre les impies, dit-il, mais nous ne savons pas lever le glaive contre les fidèles, nos frères. Armés, nous attendons vos coups sans résistance : car nous aimons mieux être tués que de tuer. »

(1) L'authenticité de ces médailles est contestée.

(S) « Historiographus autem Orosius in ipsa historia quam de ormesta mundi cornposuit, praescriptum castrum a Maximiano Herculio imperatore solelenus eversum, ac prorsus des truc lu m asscrit... Idem elenim Maximianus, collecto exercitu Romanorum, juncta sibilegione militum Thebeorum.approplabat ut fundilus destrueret castrum Bagaudarum. Qui juga Alpium cum exercitu transiens et circa Octodorum fessus residens.praxepit omnes ad fanatica sacrificia invitare et super sacra deorum jurare : quod pari animo contra Bagaudarum turbas pugnarent. Cxteros vero christianos alicubi repertos ab omnibus decrevil occidcndos. Quod ubi adaures pervenit Mauricii legionis Thebeœducis jubere sciiicet Cssarem eos contra christianos pugnatum iri, ibi dixit imperanti : « Nos pugnare contra impios scimus, sed debellare pios et concives penitus ignoramus. Tenemus ecce arma, et non resistimus : quia mori magis quam occidere parati sumus. » Sicque percussoribus laeli cervices prœbuerunt, atque per tormenta corporum ad cœli gloriam pervenire meruerunt. » — Duchesne, Hist. Franc, script., I, 663.

« Balduinus jurisconsulte, idemque peritissimus historia veterls, cum

mihl olim rescriberet : a Recte, inquit, tu apud Salvianum de Bagaudis, sed addo ante annos CL rursus in Gallia eos contra Diocletiauum conspirasse, ut ieges

Après avoir fait massacrer la légion criminelle, Maximien pénétra en Gaule, et défit les bandes sans discipline et sans armes des Bagaudes, non loin de Cussi, sur le territoire des Éduens.

Résolus de périr libres et chrétiens, Helianus et Àmandus, à la tête de ceux des leurs que le fer n'avait pas moissonnés, ou qui n'avaient pas mis bas les armes, se retirèrent à l'extrémité de la presqu'île formée au confluent de la Marne avec la Seine, protégés par la nature et par des travaux que la tradition attribuait à César. Ce lieu , où s'éleva depuis le célèbre moutier de Saint-Maur des Fossés, garda pendant plusieurs siècles le nom de camp des Bagaudes (lj. Helianus et Amandus s'y firent tuer avec le reste des chrétiens, et ces terribles Bagaudes dont le nom seul inspire encore aujourd'hui l'horreur et l'épouvante, amnistiés par les historiens du temps, furent, par leurs contemporains, admirés comme des héros et honorés comme des martyrs (2).

Ces retours inattendus des choses d'ici-bas sont fréquents dans l'histoire du laboureur, et celte fois du moins l'erreur et le malentendu s'expliquent aisément. Jusqu'au jour où Constantin arbora dans la Gaule l'étendard de la croix, le nom seul

in Panegyricis, Eutropîoque et Orosio. In vita enim Mauritii signiferi et martyrum legionis Thebeœ inveoio quod diis saeriûcare noluissent, et morlem pro Cbrislo for li 1er perpessos, quod in Galiiam adversus Bagaudas chrislianos pugnatum venire récusassent. » — Papitii Mas&onis histona calamit. Galliœ, Durhesne, id., I, 90.

(1) « Cclerum antequam ad librum VI Salviani transeamus, lectores monendi videntur Bagaudas fuisse quidem chrislianos, sed tamen segreges metu judicum, ut vel soliludines'vel castra habîlarent situ loci aut manu muni la : ut Bagaudarum caslrum, uni divi Mauri cœnobium poslea fuit ad ripas Materna? amnis in agro Parisiorum, sicut in vita ejus narratur. » — Pop. Mas*, hisl., Duchesne, I, 89.

(2) « Habilalores quoque ejusdem castri ( Bagaudarum), quia erant, ut pra*libati sumus, ctirisliani, spornenles pro Dei araore curam corporum, ad régna ceelestia transisse credendi sunt per martyriura. El licet de eorum vita vel passione scriptum non babealur, tamen eorum memorta et nomina de libro vite minime delebuntur. » — Piia tancti BuMitù, Duchesne, I, cea.

de chrétien représentait si bien à l'esprit l'assemblage de tous les crimes, qu'on les condamnait sur ce seul litre, sans examen comme sans hésitation, et l'on ne pouvait prononcer le nom d'un chrétien sur lequel la calomnie n'avait pas de prise, sans y joindre une restriction insultante : « C'est un honnête homme, quoique chrétien, disait-on (1). > Dès lors on dut prêter aux Bagaudes tous les forfaits auxquels les chrétiens étaientbien et dûment atteints et convaincus de se livrer sans retenue ni vergogne. Pillages, assassinats, promiscuités infâmes, repas d'anthropophages, puisqu'ils étaient chrétiens, on dut leur attribuer tout ce dont on accusait les chrétiens. On le dut surtout lorsque, laissant là leur patience que deux siècles de tortures avaient usée, ils brisèrent le crâne de leurs persécuteurs avec les chaînes dont on avait chargé leurs mains. Sans doute ils commirent bien des crimes ; mais sans nul doute aussi la calomnie a centuplé ceux dont la responsabilité doit peser sur eux. Déserteurs, bandits, colons expropriés, esclaves fugitifs, paysans ruinés, tous avaient été confondus sous la dénomination de chrétiens, lorsqu'elle était un titre à la persécution. Puis, au siècle suivant, à mesure que le christianisme gagna du terrain dans les villes et parmi les classes supérieures , il arriva que, pour pouvoir les opprimer encore , on leur refusa le titre qu'on leur avait donné prématurément; ils furent rejetés dans les religions oubliées , et désignés sous le nom de païens, pagani, paysans.

Cependant plus de trois siècles s'étaient écoulés depuis que l'Evangile avait été annoncé au monde, et, après avoir longtemps recruté ses prosélytes dans les couches inférieures de la société païenne, la bonne nouvelle commençait enfin à être accueillie parmi les classes supérieures. Constantin était dans les Gaules, cette terre généreuse où germent l'initiative

(1) « Yir feoDiu G. Sejus, Untum quod christianus. » — Tertull., ApoL, III.

et le progrès, lorsque, par une inspiration d'en haut, il résolut de marcher dans le sens de son siècle, en se mettant à la tête du mouvement qui s'éloignait du paganisme pour venir enfin au christianisme ; et à quelques années de là, en 325, la ville de Nicée présentait aux regards le spectacle merveilleux et solennel de trois cent dix- huit évôques se réunissant, présidés par l'héritier des Césars, pour proclamer enfin la victoire du christianisme sur le paganisme, la conquête du vieux monde, payée au prix de leur sang, car beaucoup de ces conquérants pacifiques portaient les traces glorieuses des dernières persécutions. Ces débris mutilés d'une lutte finie s'asseyaient sur la pourpre souveraine, et dans sa magnificence, l'empereur jetait sur leurs épaules la chape immense comme un manteau royal , la palme des martyrs disparaissait sous d'épaisses broderies, l'anneau épiscopal devenait un joyau précieux a payer une province, et l'étole se tenait debout, toute rehaussée d'or qu'elle était.

Le gibet de Golgotha était désormais le sceptre du monde.

Mais, hélas ! ce qui l'avait conquis, ce monde, c'était la croix de bois, et depuis qu'elle brillait en or sur la poitrine de l'évêque , depuis qu'elle étincelait en diamants au-dessus de la couronne impériale, l'époque de la décadence arrivait déjà pour la religion de Jésus-Christ.

Nous ne décrirons pas, après Anastase, les ornements dont le pieux empereur combla les basiliques qu'il élevait de tous côtés. A la seule église de Lalran, il donna des revenus de 150,000 francs de notre monnaie; à celles dont il embellit Rome, Naples et toute l'Italie, il assura des revenus de plus de 140,000 francs. Saint-Pierre de Home avait des maisons et des terres à Antioche, à Tarse en Cilicie, à Alexandrie, par toute l'Egypte, et jusque dans la province de l'Euphrale.

L'humilité et le renoncement pouvaient-ils marcher de front avec des richesses immenses et le pouvoir absolu, et Tertullien et Origène n'avaient-ils pas eu raison de dire

que les césars se seraient déjà convertis, s'ils avaient pu être à la fois césars et chrétiens (1) ?

Devenu le conseiller de l'empereur, l'évêque renonça à sa pauvreté des premiers jours; pour que la couronne daignât s'incliner devant la mitre, celle-ci dut se faire dorée etruisselante de pierreries; quand l'hermine , la soie et le velours embellissaient la chape et l'étole, costume de grands de la cour, force lui fut bien d'adopter la chape et l'étole afin que la religion n'eût pas à rougir à la cour. Le bâton pastoral qui avait guidé ses pas dans tant de pieux pèlerinages, quand le pasteur paissait ses humbles brebis, se dora pour heurter les dalles des palais somptueux.

Lorsque les vases d'or de l'autel s'enrichirent encore de merveilleuses ciselures, lorsque les colonnes du temple furent de marbre et que le parvis de l'église disparut sous de moelleux tapis, ne dut-on pas écarter de l'autel, de ces marbres et de ces tapis les élus de Dieu, les membres du Christ, les pauvres, les blessés, les malades et les aliénés? Les haillons ne pouvaient coudoyer l'hermine, et tant de misère ne pouvait marcher de pair avec tant de faste et tant d'opulence.

Alors fut consommée la séparation entre les deshérités de ce monde et les ministres du Christ. Celui qui s'était glorifié du titre de serviteur des serviteurs de Dieu se fit appeler Seigneur, et ne put, avec ses somptueux habits et sa suite nombreuse, franchir désormais le seuil modeste ou le taudis misérable où son nom avait été si longtemps béni. De leur côté, le pauvre, la vierge, la veuve et l'orphelin , ces trésors de la primitive Église, désapprirent le chemin de la maison- Dieu, devenue le palais épiscopal. Par une sorte de compromis bizarre, le paganisme expirant abandonna au christianisme le côté religieux de la vie humaine, à la condition que celui-ci lui laisserait le côté social et politique, de telle sorte que la société païenne survécut à la religion fausse qui l'avait faite

1) TertuHien, Apol., XXI. — Origèrt.% «miiw Cet*., VÏIf.

ce qu'elle était. Malgré les promesses divines , la terre continua de compter des juifs et des chrétiens, des esclaves et des libres, des réprouvés et des élus, et subitement réconciliés avec le Mammon d'iniquité qu'ils avaient si longtemps poursuivi de leurs anathèmes , les ministres du Dieu de pauvreté désertèrent la cause des opprimés pour passer dans les rangs des oppresseurs. L'œuvre de rédemption annoncée au peuple par l'Évangile fut abandonnée, et ce code de l'affranchissement devint entre les mains des puissants de ce monde un instrument de tyrannie, si bien que Louis XIV, qui s'y connaissait, était fondé à faire à sa manière de la propagande catholique auprès des rois infidèles, en appuyant sur ce que la religion romaine était la plus propre pour faire régner les rois absolument sur les peuples (1).

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