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LA GAULE INDÉPENDANTE

sions du publicain , nom dont la haine publique a gardé la mémoire.

Mais peu à peu les sauvages déprédations des empereurs, les désordres des guerres civiles, les confiscations, les exécutions implacables du fisc, les usurpations de tout genre, en anéantissant tout ce qui restait encore de l'édifice du passé, réduisirent les clients à l'état de colons, et les colons à l'état d'esclaves.

Ce n'est guère que vers la fin du 11' siècle , qu'on voit, dans les lois romaines, des esclaves attachés à la terre à titre perpétuel; mais déjà leur nombre est si grand, que vingt noms les désignent, dont il est bien difficile, pour r.e pas dire impossible, de distinguer les caractères ou d'apprécier les différences (1). Adsci'iptitii, censiti, perpetui, colorti, conditionales, inquilini, originarii, simplices coloni, homologi, triàutarii, addicti glebœ, agricoles, aratores, rustici actores, ces noms, et bien d'autres, leur sont longtemps attribués, jusqu'au jour où la commune dénomination de serfs vient les remplacer , désignant à son tour des positions souvent bien diverses.

Les serfs rustiques ne pouvaient être saisis pour les dettes du maître, ni pour le paiement des impôts , et une loi de Constantin défendit de séparer les proches parents unis dans la servitude de la glèbe. Leur pécule appartenaità leur maître, tandis que celui des colons leur appartenait à eux-mêmes. Libres quant à leur personne, esclaves quant à la terre, ceuxci ne pouvaient pas plus être vendus sans la terre, que la terre ne pouvait être vendue sans eux. Attachés au fond qu'ils cultivaient à leur profit, ils payaient au propriétaire une redevance fixe et invariable. Mais si, par là, ils échappaient à l'arbitraire qui pesait sur les esclaves , au rang desquels d'ailleurs ils tombaient s'ils tentaient de fuir et d'abandonner la glèbe,

(!) Cod, de agric. et cemii. ei col.

ils ne nourrissaient pas l'espérance de s'élever au rang des hommes libres, et, n'étant pas esclaves, ne pouvaient être affranchis. De plus, en outre et au-dessus du maître, ils rencontraient l'État , qui leur imposait une taxe foncière et personnelle, moins fixe, plus onéreuse, et prêtant à un arbitraire indéfini. C'est par là surtout qu'ils descendirent à la condition des esclaves.

Rien ne saurait exprimer la pesanteur du joug que Rome, cette « si épouvantable machine, » suivant l'expression de Montaigne, faisait peser sur les provinces conquises. Sous Auguste, cefutLicinius, un de ses favoris, qui continua l'œuvre d'épuisement et de spoliation si bien commencée par César. Les Gaulois envoyèrent des députés porter leurs plaintes aux pîeds de l'empereur; mais Licinius, craignant qu'il n'ouvrît les yeux eu présence de tant de faits odieux de spolialions et de confiscations iniques, attira chez lui le prince irrité, et lui dit en lui montrant ses trésors :

t C'est pour vous, seigneur, c'est pour les Romains que j'ai acquis ces richesses; c'est pour vous que je les ai conservées , et je vous les offre comme votre propre bien. Je n'ai pas dû les laisser à ces étrangers et j'ai affermi votre empire sur eux en diminuant leur opulence, et, par conséquent, leurs ressources (1). »

De tels sacrifices désarment la justice des princes. Les crimes de Licinius demeurèrent impunis, et les proconsuls se tinrent pour avertis que tout leur serait pardonné , à la condition d'associer les empereurs aux fruits de leurs dilapidations.

Tibère alla plus loin, et poussa les choses au point que les populations de la Touraine et de l'Anjou furent contraintes de se révolter, sous la conduite de JuliusFIorus et de Sacrovir. Leur défaite ne servit qu'à donner contre eux de nouvelles armes à leurs persécuteurs.

(1) Ordonnances du Louvre, t. XIX, prérace de Pastoret, p. iiy.

l/lNVASJON HUMAINE. 7

Caligula trouva moyen de laisser loin derrière lui Auguste et Tibère. Un jour qu'il avait perdu au jeu, il se lit apporter les, registres du cens de la Gaule, et lit envoyer à la mort un certain nombre d'habitants pour confisquer leurs bjens : « Vous courez après quelques sesterces , dit-il à ses cpurtisans émerveillés, et moi, en un moment, je viens de gagner plusieurs millions. »

Au dire d'Eumène (1), lorsque Constantin arriva dans la Gaule, « la terre n'enfantait pas de quoi dédommager des dér penses de la culture ; ces plaines, jadis si fécondes, ces riches vallées, n'étaient plus que des marais ou des étangs; le laboureur se refusait à un travail dont le fisc eût dévoré tout le produit.»

Les efforts de Constantin pour rendre la province exténuée à la vie furent inutiles, son œuvre périt avec lui, et il serait difficile d'exprimer à quelle misère le peuple des Gaules étqit réduit , lorsque Julien y arriva. Un usurpateur, Magnençe, avait même osé exiger des Gaulois la moitié de leurs tiens, autorisant les esclaves a dénoncer leurs maîtres. Les proconsuls et les préteurs, par l'intermédiaire des questeurs, leurs, agents , les dépouillaient de leurs meilleures terres, qu'ils, affermaient au compte de la république.

Les édits des empereurs, les actes de la législation , aussi bien que les témoignages des historiens contemporains , na permettent aucun doute sur la tyrannie sans exemple que le fisc romain faisait peser sur la campagne de la Gaule. Le petit possesseur de biens ruraux, soumis seul à toute l'étendue de ces exigences, succombait sous le poids de charges plus fortes que le revenu même des terres imposées, tandis que par une pplitique cruelle autant qu'habile, on multipliait sans discrétion dans les cités le nombre des privilégiés , afin de s'appuyer sur une classe puissante intéressée $ soutenir des abus dont on lui abandonnait une partie des fruits, et le

(1; Panégyrique de Constantin, chap. V.

code de Théodose a pris soin de nous conserver la liste interminable de tous ceux qui échappaient ainsi au fardeau des tributs. Les officiers romains exigeaient des campagnards des services multipliés qui, en fait, les réduisaient à la condition d'esclaves. Ex facto nascitar jus , disait un vieil adage. L'exaction renouvelée devint coutume, et la coutume devint la loi. Les prisons regorgeaient d'insolvables, dont quelquesuns périssaient de misère , tandis que d'autres se pendaient de désespoir. Beaucoup étaient exécutés pour l'exemple. Les laboureurs empruntaient des Romains et des habitants des villes, mais à des taux si élevés, qu'en peu de temps les intérêts absorbaient le tout, et faisaient passer les fonds entre les mains de ces avides créanciers (1). Les entrailles des pauvres, des veuves et des orphelins étaient dévorés par les riches des cités (2).

Des villages entiers quittaient leurs domaines pour aller implorer le patronage et la protection des grands , espérant détourner ainsi de leurs épaules le faix écrasant des charges publiques. La dureté des officiers et des magistrats acheva l'œuvre commencée par l'avarice des riches, et le gouffre de l'esclavage engloutit toutes ces populations sans asile (3). Les collecteurs romains faisaient vendre au marché les plus beaux enfants et les filles vierges des fermiers insolvables, qui euxmêmes étaient impitoyablement adjugés comme esclaves à leurs créanciers, « La torture, les prisons, les chevalets, les longues stations à l'air, au grand soleil pendant l'été, et dans la boue ou la glace pendant l'hiver, telle était leur vie ordinaire, de sorte qu'au prix de tous ces maux, la servitude leur paraissait une espèce de soulagement et de paix (à). »

(1) Velleius Palcrculus, lib. II.

(3) A princfpibus civilatum, viduarum et pupillaruro viscera devorantur. — Salvien, De gubernaiione Dei, lib. III.

(3) De Goure y, De i'itat des personne* en France sous les deux premières races, 75, 76.

(4) Plularque, Vie de Lucuilus,

l'invasion romaine. 9

De tous côtés les cultivateurs se réfugiaient dans le patronat et tombaient dans l'esclavage, et Ton vit le paysan, cet homme si avide de la terre, la répudier et s'empresser de ne rien posséder, désireux avant tout de ne rien payer. En vain les empereurs l'offrent tantôt aux Romains, tantôt aux anciens possesseurs, et bientôt même aux barbares; elle reste déserte et inculte aux mains du fisc. Personne ne veut de ces largesses intéressées, sachant bien qu'une ruine certaine et de cruelles tortures attendent l'imprudent qui les accepterait, et le fisc, à bout de ressources, en vint jusqu'à contraindre des laboureurs à acheter des terres du domaine public , qu'ils étaient cependant bien empêchés par leur misère de pouvoir mettre en rapport (1).

Une multitude infinie de droits iniques autant que vexatoires pleuvaient sur ces propriétaires malgré eux. Le soleil lui-même payait l'impôt, le solarium, assis sur les platanes : « Ainsi, disait Pline avec une généreuse amertume, nous faisons payer aux nations l'ombre même dont elles jouissent! » (Hist. nat., XII, §1.)

Il faut entendre Lactance, et après lui Salvien , jeter l'anathème à cette odieuse domination romaine, dont le fisc fit plus contre l'empire que les barbares eux-mêmes :

« Les commis répandus partout faisaient les recherches les plus rigoureuses; c'était l'image affreuse de la guerre et de la captivité. On mesurait les terres, on comptait les vignes et les arbres, on tenait registre des animaux de toute espèce, on prenait les noms de chaque individu ; on ne faisait nulle distinction des bourgeois et des paysans , chacun accourait avec ses enfants et ses esclaves; on entendait résonner les coups de fouet (2); on forçait, par la violence des supplices, les en-

(1) Lehuéron, I, 134. — Ordonnances, XIX, préface, p. lix.

(2) Une loi de Constantin (320) avait interdit le fouet et la torture pour le recouvrement de l'impôt, et l'historien grec Zosime en flétrit encore l'emploi «u v» siècle. — Hist., liv. II, 446'.

fants à déposer contre leurs pères , les esclaves, contre leurs maîtres, les femmes contre leurs maris. Si les preuves manquaient, on donnait la question aux pères, aux mères, aux maîtres, pour les faire déposer contre eux-mêmes, et quand la douleur avait arraché quelque aveu de leur bouche, cet ayeu était réputé contenir la vérité. Ni l'âge ni la malade ne servaient d'excuse : on faisajt apporter les infirmes, et les, malades; on fixait l'âge de tout le monde; on donnait des années aux enfants, on en ôtait aux vieillards : ce n'était partout que gémissements et que larmes... On payait de plps une taxe par tête, et la liberté de respirer s'achetait à prix d'argent. Mais on ne se liait pas toujours aux mêmes, commissaires : on en envoyait d'autres dans l'espérance qu'Us feraient de nouvelles découvertes. Au reste, qu'ils en eussent fait ou non, ils doublaient toujours les taxes, pour montrer qu'on avait eu raison de les employer. Cependant les animaux périssaient, les hommes murmuraient ; le fisc n'y perdait rien, on payait pour ce qui ne vivait plus ; en sorte qu'on, ne pouvait ni vivre ni mourir gratuitement. Les mendiants étaient les seuls que le malheur de leur condition mit à l'abri de ces violences ; Galère parut en avoir pitié et vouloir remédier à leur misère ; il les faisait embarquer, avec ordre, quancj ils seraient en pleine mer, de les y jeter. Voilà le bel expédient qu'il imagina pour bannir la pauvreté de son empire; e£ de peur que, sous prétexté de pauvreté, quelqu'un ne s'exemptât du cens, il eut la barbarie de faire périr une infinité de misérables (1). »

Souvent les empereurs intervinrent, pour arracher les prqvinces des griffes des agents du fisc, comprenant enfin que l'empire, et eux-mêmes, se trouvaient atteints du même coqp. Qn, connaît les nobles et persévérants efforts de Constantin et de Julien pour rameper quelque bien-êtredans ces campagnes 4e la

(I) LacUnce, De la mort des persécuteurs. m

l'invasion romaine. 11

Gaule, autrefois si riches, et si désolées depuis que l'esclavage avait remplacé la liberté anéanlie. Quelques autres les avaient précédés ou les suivirent dans cette voie intelligente autant que généreuse. Tous les fonds devenus stériles que l'usurpation avait réunis dans le domaine impérial, Pertinax les fît donner à ceux qui les voudraient remettre en culture, et, pour triompher de défiances trop légitimes, autant que pour encourager ceux qui se chargeraient de les faire valoir, il leur accorda dix années d'exemption de taxe. Voulant renverser ces entraves qui, en rendant tout commerce impossible, avaient frappé la production dans sa source, il remit au peuple tous les péages et les impôts qu'on levait sur le bord des rivières, sur les grands chemins, et enfin tout ce que le despotisme avait envahi aux dépens de la liberté publique. Arcadius, en présence de la persistance des exactions fiscales, publia un édit par lequel il punissait de mor(. les concussions des percepteurs (6 mars 397).

Mais déjà les empereurs étaient impuissants à refréner la rapacité de leurs agents, ils parlaient de trop loinàdes cou? pables trop riches pour n'elre pas certains d'acheter l'impunité, et près d'un siècle plus tard , une novelle de Majorin voulait également arrêter l'ardeur de pillage des officiers romains (1) :

« Nous avons résolu, disait-il, de venir au secours des provinces épuisées par des perceptions de tributs multipliés et de toute nature, auxquels viennent encore s'ajouter des surcroîts extraordinaires de redevances fiscales... Le possesseur, déjà ruiné par les superindictions des années précédentes, traîne après lui un immense arriéré sous le poids duquel il doit succomber ; le temps lui apporte de nouvelles indictions qui accroissent sa dette précédente : vainement il achète des délais, il finit par être écrasé par la masse de ses dettes accu-

(1) Novell, imp. Majorian., IV. — De indulgentiis reliquorum.

mulées qui le laissent hors d'état de satisfaire aux exigences à venir... Les officiers du prétoire, ceux du palais et les employés des autres puissances , après avoir reçu du tributaire l'impôt légitime, parcourent la province, contrairement à la coutume, et réclament le paiement de titres périmés, du possesseur et du curiale ; aussi toute leur perception n'est qu'un brigandage à merci, et, lorsque le trésor ne touche qu'une part certaine et minime , Texacteur avide et tout-puissant porte ses extorsions au double et au delà. »

Justinien à son tour tenta de ramener à l'exercice strict de leur devoir les publicains qui réduisaient les habitants à la condition d'esclaves, en exigeant d'eux des services indus et sans nombre (1).

Mais tandis que Rome dégénérée faisait peser sur le monde le joug d'une servitude intolérable, un fait immense s'accomplissait, qui semblait devoir briser toutes les chaînes en relevant vers le ciel toutes ces faces humaines courbées vers la terre. L'abîme au fond duquel agonisait le peuple des campagnes était désormais trop profond , pour que la main des empereurs pût s'étendre jusqu'à lui et l'en retirer. Dieu descendit dans cet enfer, selon les promesses des prophètes, et de la crèche qu'entouraient le bœuf et l'âne, ces compagnons de misère du paysan, on put croire qu'allait surgir enfin le salut du monde !

(1) Qui sub quocumque prselextu publici muneris possunt esse terribiles, rusticano cuipiara necessilatem obsequii, quasi mancipio sui juris imponunt.

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