RÉACTION FÉODALE
avec toute la violence picarde, « que tous les gentilshommes pussent guerroyer les uns aux autres sans donner tresve, mais chevaucher, aller, venir, et estre à armes en guerre et forfaire les uns aux autres. »
La royauté fléchit donc devant cette ardeur de pillage qui tourmentait les seigneurs, et les ordonnances du 9 janvier 1303, 8 février 1330, 20 mars et 6 avril 1850, 17 décembre 1362, etc., démontrent clairement que les guerres privées n'ont jamais complètement cessé, qu'elles reprennent avec unè fureur toute nouvelle, et que la royauté, perdant du terrain, se borne souvent à régler les conditions de ces luttes désastreuses. Toutefois les rois savent profiter habilement de la circonstance pour indisposer les vilains contre leurs adversaires, en faisant bénir par les peuples l'intervention royale, tandis qu'ils mettent au grand jour le rôle odieux que joue la noblesse, et même la bourgeoisie, complice des oppression* dont souffrent les vilains (Ordon. du 17 déc. 1352).
Ici ce sont les nobles et les communautés de l'Artois qui guerroient de compte à demi contre la puissante comtesse Mahaut, leur suzeraine, soutenus par les troupes de Philippe V, t lesquelles saccagèrent tout le pnys » (Mézerai, V, 443) ; là c'est le sire de Coucy, Enguerrrtnt III, qui dévaste les domaines de l'évêque de Laon (1); ailleurs ce sont les bourgeois de Verdun, en guerre avec Thomas de Blamont, leur évèque, le Comte de Bar et le seigneur d'Apremont, qui ravagent à Vciwi les possessions les uns des autres (Mézerai, V, AA4); ailleurs encore, Foulques de Malhefelon, évèque d'Angers, essaie cumula tivement contre le vicomte de Beaumont, seigneur de la Flèche, des armes temporelles et spirituelles. Ces dernières commençaient à s'user, pour avoir trop servi, et le pieux évèque sentit que ce n'était pas trop d'un miracle pour frapper les esprits qu'allait envahir un philosophisme prématuré.
(t) Dotn Toussaint Daplessis, HisL des seigneurs de Coucy.
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Plein de foi dans la protection divine, il se décide à tenter l'aventure, et, en présence du vicomte et d'une nombreuse assistance, il se fait apporter un pain de belle qualité qu'il excommunie : au même instant, de blanc qu'il était, il devient noir comme charbon. L'évêque lève ensuite l'excommunication et donne l'absolution au pain, qui reprend incontinent sa blancheur première, < dont tout le monde fut extrêmement édifié (1). »
La plus longue et la plus fatale des guerres civiles de ce siècle fut celle qui ravagea la Bretagne pendant vingt-cinq années, coûta à cette province et à l'Anjou cent cinquante mille habitants (2), et entraîna à sa suite la sanglante lutte qui livra pendant près d'un siècle le royaume à l'invasion étrangère.
Aussitôt la barlette déclarée, chaque parti faisait rentrer dans les villes murées el dans les châteaux fortifiés tout ce qu'ils pouvaient contenir de bétail et de provisions, et Ton faisait saccager et incendier par avance toutes les chaumières, tous les villages qui ne pouvaient se défendre, et dans lesquels l'ennemi eût pu trouver à se loger et à se nourrir. On en abandonnait « la graisse et le profit » à ses hommes d'armes (3), ce qui les entretenait dans leurs habitudes de pillages et de crimes. Si, au contraire, on attendait le secours de troupes alliées, le seigneur faisait signifier aux malheureux paysans la défense, « sous peine de perdre corps et avoir, de rien mettre à l'abri, afin qu'elles fussent aisées et servies de ce qui était au plat pays. » (Froissart, II, 174.)
La royauté, il est vrai, tente de s'opposer à ces sauvages habitudes ; mais comme elle manque d'autorité pour se faire obéir, les ordonnances, impuissantes à protéger le peuple,
(1) Dom Barthélémy Roger, tiist. d Anjou, 293. — Bourdigné, Chroniques d'Anjou. — Hiret, Antiq. de l'Anjou.
(ï) Bodin, Hisi. ,C Anjou, I, 496.
(3) Froissart, liv. 111, chap. xxxiv. - LaguiUe, Muu d'Alsace, 310.
nous éclairent seulement sur l'étendue des violences de ses ennemis.
« Au cas qu'ils voudraient faire, ou feraient guerre les uns aux autres, dit celle du 30 mars 1250, ils ne pourront abattre ni faire abattre maisons ni moulins, rompre ni faire rompre estangs, tuer chevaux, ni bestes, rompre guerniers, huches, huchiaux, vaisselle, effondrer vins, ni autre semblable gast faire; et s'ils ont fait ou faisaient le contraire, ils en soient punis, et soit réparé et mis au premier estât qu'ils auront fait, comme dit est, au coust des faisans, et rendront tous frais et dommages, et si en feront amende à nous et à parties. »
« Les nobles, dit celle d'avril de la même année, so l'ombre des dites guerres (privées), dommagent les bonnes gens et prennent le leur, et aucunes fois les prennent et translatent hors du royaume. »
L'ordonnance du 5 décembre 1362 se contente de proscrire les guerres privées pendant que les ennemis sont en France, et celle du 20 juillet 1367 met une fois encore à découvert la criminelle conduite des seigneurs qui, en véritables bandits, et sous prétexte de guerres qu'ils n'ont pas même avec leurs voisins, pillent au hasard amis et ennemis, sans respecter môme les sujets du roi.
Notons en passant que toutes ces ordonnances royales, qui signalent si clairement les nobles comme les auteurs des misères du peuple des campagnes, et semblent les désigner à leurs vengeances, précèdent ou suivent de quelques années la jacquerie (1358).
Aussi est-ce sans doute à ce redoublement de souffrance que l'on dut de voir reparaître en 1320 les pastoureaux, soulevés, au nombre de plus de quarante mille, par deux « truffeurs, » un moine apostat et un prêtre indigne chassé de sa cure. De tous côtés, sur leur passage, les paysans abandonnaient leurs charrues et leurs troupeaux, et se joignaient
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à la « croisée, » persuadés qu'à eux était réservée la délivrance de la Terre-Sainte. Ils traversèrent une partie de la France, pillant et massacrant les Juifs sur leur passage, et furent enfin exterminés à leur lour par le comte deFoix, qui leur donna la chasse et les fit brancher par centaines à tous les arbres du chemin.
Cependant l'heure de l'affranchissement était arrivée pour les campagnards. Déjà, en 1311, Philippe le Bel lui-même, pressé d'argent, avait confirmé l'affranchissement des serfs du Valois, et, sous la dictée des légistes, ses conseillers habituels, commencé de soulever le joug de la servitude, « qui tant est haineuse, » en consacrant le droit de tous les hommes à la liberté, « attendu que toute créature humaine qui est formée à l'image de Notre-Seigneur, doit généralement être
franche par droit naturel » Louis X alla plus loin, et,
pendantque la féodalité tendait à regagner d'un côté le terrain qu'elle avait perdu, il lui porta un coup terrible, qui devait avoir pour effet d'armer les serfs contre leurs maîtres, ou tout au moins de les exciter à s'avouer hommes du roi. Je veux parler de l'ordonnance adressée, en 1315, au bailli deSenlis. L'importance de ce document me déeide à le reproduire :
« Louis, par la grâce de Dieu,» roi de France et de Navarre, à nos amés et féaux mestre Saince de Chaumont et mestre Nicolas de Braye, salut et dilection.
» Comme, selon le droit de nature , chacun doit être franc, et par aucuns usages ou coutumes, qui de grant ancienneté ont esté introduites et gardées jusques cy en nostre royaume, et par aventure pour le meffet de leurs prédécesseurs, moult de nostre commun peuple soient encheus en lien de servitude et de diverses conditions, qui moult nous desplaist :
» Nous, considérant que nostre royaume est dit et nommé le royaume des Francs, et voullanis que la chose en vérité soit accordant au nom, et que la condition des gens amende de nous en la venue de nostre nouvel gouvernement : par t. i. iU
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délibération de nostre grant conseil, avons ordené et ordenons que, généraument par tout nostre royaume, de tant comme il peut appartenir à nous et à nos successeurs, telles servitudes soient ramenées à franchises, et à tous ceux qui de orine ou ancienneté ou de nouvel par mariage ou par résidence des lieux de serve condition, sont encheûes ou pourraient eschoir en lien de servitudes, franchise soit donnée à bonnes et convenables conditions. Et pour ce et spécialement que nostre commun peuple qui, par les collecteurs, sergents et autres officieux, qui au temps passé ont esté députez seur le fait des mains mortes et for mariages, ne soient plus grevez, ne dommagiez pour ces choses, si comme ils ont esté jusques icy, laquelle chose nous desplaist, et pour ce que les autres seigneurs qui ont des hommes de corps preignent exemple à nous, dé eux ramener à franchise; nous qui de votre léàulé et approuvée discrétion nous fions tout à plein, vous commettons et mandons, parla teneur de ces lettres, que vous alliez dans la baillie de Senlis, et ès ressorts d'icelle, et à tous vous requerrons, traitez et accordez avecq eus de certaines compositions par lesquelles suffisante récompensation nous soit faite des émoluments qui des dites servitudes pooient venir à nous et à nos successeurs et à eus donnez de tant comme il peut toucher nous et nos successeurs, général et perpétuel franchises, en la manière que dessus est dite, et selon ce que plus pleinement le vous avons dit, déclaré et commis de bouche. Et nous promettons en bonne foy que nous, pour nous et nos successeurs, ratifierons et approuverons, tendrons et ferons tenir et garder tout ce que vous ferez et accorderez sur les choses dessus dit tes, et que les lettres que vous donrez sur nos traitiez, compositions et accords de franchises à villes, communautés, biens, ou personnes singuliers, nous les agrérons des ors en droit, et leur en donnerons les nostres sur ce, toutes fois que nous en serons requis.
« Et donnons en mandement à tous nos justiciers et suje ts.
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que en toutes ces choses, ils obéissent à vous et entendent diligemment. Donné à Paris, le tiers jour de juillet, Tan de gnlee mil trois cent quinze. »
Ndus avdtts plusieurs observations à Caire sur cette ordonnance, plusieurs réserves à établir avant de payer notre tribut dé reconnaissance èt d'admiration à l'humanité de Louis X. Le roi reconnaît que, selon le droit de nature, chacun doit naître franc, et il veut que la chose s'accorde en vérité avec le nom. Ces paroles, tombées de sa bouche, ont une portée immense, c'est, en fait, toute une révolution sociale. Mais, Si chacun doit naître franc, pourquoi donc alors vendre cette franchise « à bonnes et convenables conditions? » On rie rne veftd pài ce qui m'appartient, on me le restitue, et encore recolinaît-on par cette restitution même qu'on me l'avait injustement dérobé par fuse ou par foire. Bien longtemps avant Lduis îeHulin, le pape Alexandre III, en 1177, avait déclaré, ati nom du concile dé Latran, que tous les chrétiens devaient etfè exerhpts de toute servitude; mais le pape reconnaissait le droit, il ne vendait pas la liberté. Louis ne fait que répéter ce que notis a déjà dit Beaumanoir au siècle précédent : « Selon le droit naturel, cascunrest franc en Fiance. » Seulement il pressent que de pareilles maximes font vite leur chemin daris le monde, et avant que les serfs du plat pays recommencent les scènes révolutionnaires des communes en réclamant ieur franchise au prix de leur sang et de celui de leurs oppressifs, il la leur offre à beaux deniers comptants. Son père a osé et abusé du faux monnoyage, des décimes, des croisades, des failles et des maltôtes; il n'y a plus rien à prendre, il se fait marchand. Il vend la liberté, craignant qu'on ne là prenne.
La Suisse n'était-elle pas là, aux portes de la France, qui venait de donner aux peuples asservis du reste de l'Europe ce dangereux exemple, en chassant ses maîtres pour s'ériger en République?
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Or, il arriva que Jacques Bonhomme vit le piège et refusa tle se racheter. L'époque n'était pas si éloignée d'ailleurs où ceux qui étaient libres avaient été obligés de se réfugier dans le servage pour avoir, dans la personne du maître unique qui les exploilerait désormais, un protecteur contre les mille tyrans oui te pillaient auparavant. Ce serait à recommencer (1). Autant rester dès à présent et gratuitement serf, que de payer pour le redevenir dans un an peut-être. Avec quoi d'ailleurs se fût-il racheté? Le roi Philippe n'avait laissé entrer dans ses poches que de la fausse monnaie qui n'avait plus cours, et puis il les avait tant de fois vidées et retournées, que force lui était bien de laisser passer sans y toucher la libéralité royale. Que valait-elle, cette franchise, pour qu'on l'offrît à titre onéreux aux populations agricoles? De serfs ils devenaient vilains, ce qui signifie qu'au lieu d'être taillables et corvéables à merci, « de la teste jusqu'aux pieds, » ils allaient avoir à acquitter les cens, les rentes, les dîmes, les corvées, les tailles, et ces mille redevances que nous énumérerons et détaillerons bientôt.
C'est-à-dire qu'ils allaient être, — je le démontrerai les historiens et les légistes en main, — également misérables, également dépouillés, seulement ils le seraient désormais à peu près légalement et de leur propre consentement.
Heureux encore quand il leur restait de quoi payer cens, tailles, dîmes et redevances, car à côté de la servitude personnelle, il y avait celle de la terre, et lorsque le serf était affranchi, tous ses biens « mouvans de la servitude, » tombaient de plein droit au pouvoir de son seigneur (Cout. du Nivernais, art. XXVI).
(1) « Observons en finissant que la classe affranchie, comme en général celle des pauvres el «les foibles, avait beaucoup à stulTrlr de la part des forts et des riches; ils étaient souvent opprimé» et remit en servitude, sans que l'Église, dont ils avaient la protection, pût les secourir ni les maintenir dans la jouissance de leurs biens et de leur liberté. » — Guérard, Potuptique it/rminon, I,
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« Je demande, pouvaient-ils dire avec Mably (1), quel grand présent c'est que la liberté, dans un pays où le gouvernement n'a pas pourvu à la subsistance de chaque citoyen, et permet à un luxe scandaleux de sacrifier des millions d'hommes à de frivoles besoins? Ne sentez-vous pas qu'esclaves de la pauvreté, vous n'êtes libres que de nom, et que vous regarderez comme une faveur du ciel qu'un maître veuille vous recueillir? La nécessité, plus puissante que des lois inutiles qui vous déclarent libres, vous rendra esclaves. »
c II n'y a qu'une définition de l'esclave : c'est l'être qui n'a ni terre ni travail à lui, » — a dit le plus grand orateur chrétien de nos jours (2). L'homme n'avait ni la terre, c'està-dire la propriété, qui est le travail dans le passé, ni le travail, qui est la propriété dans l'avenir. Sa franchise était donc illusoire, on lui vendait donc une marchandise de mauvais aloi.
Aussi, pour stimuler l'ardeur des serfs qui ne voulaient pas se racheter, Louis fit-il suivre l'ordonnance de 131 5 d'une seconde ordonnance dans laquelle il s'exprimait ainsi :
« Gomme il pourrait être qu'aucuns par mauvais conseil et par faute de bons avis, tomberait en déconnaissance de si grand bienfait et de si grande grâce, et qu'il voudrait mieux demeurer en la chélivité de servitude que venir à l'état de franchise, nous vous mandons et commettons que de telles personnes pour l'aide de notre présente guerre, vous leviez si suffisamment et grandement comme la condition et richesses des personnes pourront bonnement suffire. »
Le royal marchand faisait son commerce à outrance: « Voulez-vous êtres libres? Payez! — Vous ne voulez pas l'être? Payez encore? » Il arrachait aux serfs jusqu'à la liberté de n'être pas libres, et vendait, comme le mendiant de Gil Blas demandait l'aumône, l'escopette à la main. Puis,
(1) Obt. sur t'hist. de France, remarques et preuve*. (9) Lacordaire, conférence» de Notre-Dame.