TENTATIVE CONTRE L'ANGLETERRE
lout le désespoir armait les campagnards, acculés dans leurs derniers retranchements. Et d'ailleurs, quand Tesprit de TÉvangile* faisait fermenter dans tous les cœurs la passion de. la liberté, pourquoi n'eussent-ils pas invoqué, dans leur détresse, ce droit à rinsurrection que les villes savaient se réserver, quand elles écrivaient dans leurs chartes de franchise qu'elles pourraient toujours « résister par la communilé cl sonner la cloche sans accord, pour repousser les violences et indues entreprises des forains. » (Boulhors, Coût. d*AmienSy II, 356.) La force peut être au même titre entre toutes les mains, et, dès lors qu'elle règn3, quoi de plus naturel et de plus légitime que de tenter de la mettre de son côté?
Ne fallait-il pas bien que Jacques Bonhomme se secourût lui-même, lorsque ceux qui devaient le défendre étaient ceux-lk mêmes qui le pillaient le plus impitoyablement ? Il en eut une nouvelle preuve en 1386, lorsque la noblesse marcha pour faire une descente en Angleterre, ruineuse expédition manquée par la trahison des princes des fleurs de lis, surtout du duc de Berry, « qui venait tout bellement, » rafraîchissant ses troupes sur le plat pays, pillant et dévastant. « Tout se réduisit a des démonstrations qui répandirent une inquiétude momentanée en Angleterre et livrèrent les habitants de la France aux caprices d'une soldatesque indisciplinée et aux rigueurs des agents du fisc (i), »
Partout où passaient ces nobles chevaliers avec leur suite, ils étaient, en si grand nombre que toute
(1) Bailly, Hist. financière de la France, I, 154.
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la contrée était mangée et perdue. Rien ne restait dans les canopagnes, déjà ruinées par Timpôt. Les riches se désespéraient et les pauvres s'enfuyaient ; les laboureurs, qui avaient recueilli et serré leurs moissons, n'en avaient plus que la paille, et s'ils voulaient parler, ils étaient battus ou tués ; les viviers étaient péchés ; on abattait les maisons pour se chauffer. Les Anglais fussent venus en France, qu'ils n'auraient pu y faire plus de dégât que les troupes des gens d'armes français. « Nous n'avons point d'argent, disaient-ils en prenant tout ; au retour noas vous payerons. » Les pauvres gens les maudissaient et leur chantaient une note entre leurs dents tout bas : « Allez en Angleterre, orde crapaudaille, et puisse-t-il n'en pas revenir un seul ! » (Froissart, 11,524.)
L'heure était favorable, cependant, pour aller venger en Angleterre les défaites de Crécy et de Poitiers, car les manants d'outre-manche, encore ulcérés de la trahison royale de 1381, se montraient décidés h refuser à leurs maîtres le concours de leurs bras enchaînés et de leurs bourses épuisées, pour repousser l'invasion étrangère. « C'est sans raison, disaient-ils, qu'on nous taille pour donner le nôtre aux chevaliers et aux écuyers. Qu'ils se défendent eux-mêmes ! A tout considérer, si l'Angleterre se perdait, qui perdrait, sinon eux? » (Froissart, II, 525.)
Ils payèrent cependant, et l'argent fut dilapidé, tout comme il eût pu l'être par les officiers de la cour de Charles VI.
Or, tandis que les manants d'Angleterre se déta-
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chaient de la noblesse, comme le faisaient ceux de France, Anglais et Français, les peuples des deux nations, entretenues rivales par leurs rois et leurs seigneurs, donnaient un grand exemple au monde, déposaient leur colère pour la garder toute contre leurs persécuteurs directs, et se tendaient des bras fraternels des deux côtés de l'Océan. Montés sur leurs paisibles « barquerolles » , les pécheurs des deux royaumes vivaient étroitement unis, se secouraient dans les périls communs, et débarquaient indifféremment sur les deux rives pour vendre aux habitants le produit de leur pèche. (Froissart,II, 526.)
Grâce à cette anarchie générale, les guerres privées déchiraient de nouveau les provinces. Dans TAlsace, par exemple, le sire de Coucy, qui se prétendait des droits sur elle, et le duc Léopold, s'y livrent en 1380 à tous les excès d'une guerre d'extermination. A peine remise, ce sont les seigneurs séculiers et les évéques qui, dix-huit années plus tard, renouvellent toutes les horreurs que la guerre traîne à sa suite, et réduisent le pays à la dernière des misères. (Laguille, Hist. (TAlsacCy 310, 356.)
Jaloux de faire leur partie dans ce concert de destruction, le roi et ses terribles oncles viennent ajouter les fureurs de la guerre royale k celles dès guerres privées et de là guerre étrangère, et, pour écarter 1 ennemi en laffamant, promènent autour d'eux la ruine et l'incendie sur les campagnes. (J. Chaumeau, Hist. du Berry.)
Mais ce n'est pas tout encore. Nous avons vu que les papes, surtout depuis qu'ils s'étaient fixés a Avignon, dépouillaient de leur mieux le malheureux
royaume. Clément VU s'était fait une cour de trentesix cardinaux, « réduite k tirer de la France de quoi soutenir leur rang. Les bénéfices étaient par conséquent l'objet de leurs désirs ; et pour ne pas les manquer, ils obtenaient des grâces expectatives, a la faveur desquelles ils se mettaient en possession des revenus quand les titulaires venaient k mourir. Le pape les favorisait encore par les réserves des premières dignités dans les églises cathédrales ; car la collation de ces riches prébendes se trouvant dévolue par la au Saint-Siège, les cardinaux en étaient bientôt pourvus ; mais comme ils avaient honte quelquefois de paraître investis de tant de bénéfices, ils les cédaient moyennant de grosses pensions, de façon que les titulaires n'étaient, k proprement parler, que d'honnêtes fermiers.
« Le droit de dépouille et Tannate étaient deux autres moyens dont se servait la cour d'Avignon pour subvenir k ses dépenses. Dès qu'un évêque était mort, les collecteurs de la chambre apostolique allaient se saisir de tous ses meubles, et il n'était pas même permis d'en employer le prix aux réparations du bénéfice. Les mêmes officiers prenaient les fruits de la première année de tous les bénéfices du royaume vacants par résignation, permutation ou autrement, soit qu'ils fussent en régale et qu'ils appartinssent au roi, soit qu'ils dépendissent de quelque patron particulier. » Le duc d'Anjou favorisait ces odieuses exactions, parce qu' « il avait, dit-on, sa part de toutes ces levées sur les bénéfices. » (Longueval, 283-285.)
Ce prince indigne poussa la cour k imposer de
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nouvelles taxes sur Paris, qui se révolta. « Le duc d'Anjou, irrité de la résistance qu'il rencontrait, fit piller et ravager les environs de la capitale. La campagne désolée fut abandonnée. » Ruinés par la ruine de leurs propriétés, les bourgeois cèdent. Le duc emporte la somme et va l'engloutir en Italie. (Bailly, I, 146.)
En 1585, Clément fit une nouvelle promotion de huit cardinaux, a Ces fréquentes et nombreuses créations rendaient sa cour de plus en plus onéreuse k l'Église gallicane. Ce pape, depuis son séjour en France, levait le dixième de tous les bénéfices : cette année il prétexta de plus grands besoins, et il envoya l'abbé de Saint-Nicaise de Reims, homme adroit et entendu dans les affaires, pour imposer une nouvelle taxe sur les biens ecclésiastiques, avec pouvoir de destituer tous ceux des bénéficiers qui refuseraient de s'y soumettre. L'abbé exécuta sa commission avec rigueur , et cependant sans opposition , dans les provinces de Bretagne et de Normandie ; mais quand il s'approcha de Paris, TUniversité s'arma de tout ce qu'elle avait d'autorité contre un si grand abus... Le roi n'avait point touché au dixième que la cour romaine levait en France sur les bénéfices : apparemment que cette taxe continua ; mais comme elle était exorbitante dans l'abbaye de Saint- Denis, les religieux en demandèrent la réduction, et le pape l'accorda k la prière du roi ; de sorte qu'au lieu de neuf cent soixante-cinq livres que payait cette abbaye, elle ne fut tenue désormais qu'à payer quatre cents livres, suivant le tarif des taxes qu'on imposait autrefois. » (Longueval, 315-317.)
Louis d'Anjou, roi de Naples, se voyait combattu par le pape Boniface IX (1392). « Louis éuit Tunique ressource de Clément en Italie, et Clément aidait ce jeune prince du trésor de TÉglise gallicane. Cette nécessité de faire passer de Fargent au deik des monts était un prétexte dont ce pape se servait habilement pour tirer d'abondantes contributions du clergé de France. Cette année il ordonna la levée d'une nouvelle décime, parce que la reine Marie, mère du roi de Sicile, avait demandé des secours d'argent pour son fils. » L'Université et les évéques protestèrent énergiquement, et ils surent même faire afficher leur acte d'opposition jusque sur la porte du palais pontifical, à Avignon. Clément n'en tint pas compte, et la décime fut levée par les agents du Saint-Père. (Longueval, 398.)
En résumé, les princes, les seigneurs, les soudarts d'un côté, le pape et ses agents de l'autre, avaient tellement épuisé les campagnes de. France, que les fermiers en vinrent k refuser d'acquitter leurs redevances, et l'on en vit se défendre en justice d'acquitter celles qui étaient échues en 1398, « le pays étant demeuré au dit an tout dépeuplé et sans labour (1). »
Pour couronner l'œuvre et clore dignement ce siècle effroyable, < une grande, horrible et piteuse mortalité » vint frapper le royaume (1399), châtiment de Dieu, au dire du peuple, pour punir les crimes des hommes. (Juv. des Ursins, 406.)
Chose honteuse, et qu'il faut dire {cependant, le
(4) Floquet^ Hist. du Parlement de Normandie, I, 219.
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paysan, cet homme qui semble tenir au sol par toutes ses racines, le paysan brisait le lien sacré de la patrie pour déserter à l'étranger, où il vivait plus heureux (i). Les provincesde France aux mains des Anglais étaient, relativement, paisibles et florissantes ; elles refusaient de secouer le joug étranger pour revenir sous la domination royale. La royauté perdait la France. Le duc de Bourbon, qui gémissait du spectacle que présentait alors le royaume, voulut faire rentrer sous cette domination Bayonne et Bordeaux. Le monarque anglais ne s'en émut pas. « Jamais, dit-il, les Bordelais et les Bayonnais ne se tourneront contre nous : ils sont avec nous francs et quittes, et si les Français les dominaient, ils seraient taillés et retaillés deux ou trois fois Tan. » En effet, lorsque les émissaires du duc se présentèrent à Bordeaux, a Bayonne, à Dax, les habitants accueillirent froidement leurs ouvertures. « Ils considérèrent comment le royaume était vexé et molesté de tailles, de fouages et de toutes exactions vilaines, dont on pouvait extorquer argent. » (Froissart.)
Ils avaient pour leur servir d'exeniple les habitants du Ponthieu, qui après avoir quitté Edouard et l'Angleterre pour revenir a Charles VI et a la France, étaient depuis trois années assujettis à des contributions excessives.
(1) Froissart, II, 548.