LES TROIS ONCLES DU ROI
idoIds leurs vies après leur ruine consommée, plus de quarante mille ménages du Languedoc et de la Guyenne abandonnèrent ce qui restait de leurs biens et désertèrent « pour faire leur patrie des lieux où on les recevait à mendier (1). »
Effrayé des excès de son oncle, qui travaillait k dépeupler le royaume. Chartes se rend en Languedoc, a Ah ! sire, lui répétait-on de tous côtés, le duc d'Anjou et après lui le duc de Berry ont pillé et dévasté cette contrée. Il n'y ont rien laissé; vous allez voir des gens si pauvres que ceux qui autrefois passaient pour riches n'ont plus de quoi faire travailler leurs vignes ou labourer leurs terres*. C'était cinq ou six tailles par an ; l'une n'était pas payée qu'une autre leur tombait sur les bras. C'était tantôt le dixième, puis le quart, et jusqu'au tiers, et quelquefois le tout. Partout où ces deux ducs ont eu puissance de mettre la main, ils ont tout moissonné et cueilli devant eux, ainsi que vous l'entendrez par les complaintes des pauvres gens. Betisac, pour le duc de Berry, a fait tant de crueuses levées, que le sang humain du pauvre peuple s'en plaint et crie hautement (2). »
Pour unique satisfaction aux doléances du peuple, le jeune roi donna de belles fêtes, « prit ses esbattfiments^ dansant et carolant avec les frisques dames et demoiselles de Montpellier, » et fit brûler vif sous ses fenêtres le trésorier de son oncle, Betisac, qui jusqu'au dernier moment protesta qu'il n'avait rien fait que suivre les ordres du duc de Berry.
(1) Froissait, II, 395. — Juvénal des Ursins, 368.
(2) Froissart, III, 17-25.
« Lorsque les vassaux opprimés se plaignaient de l'excès des
Depuis surtout la bataille de Rosebecque, qui frappa d'uD coup mortel la démocratie européenne tout entière, il semblait que les oncles du roi eussent pris k tâche de ruiner le royaume. Le vol et l'assassinat furent employés contre la bourgeoisie de Paris : quant au plat pays, abattu et sans défense, les agents des ducs lui mirent le genou sur la poitrine et le poignard k la gorge, et Ton peut dire que durant tout ce long et honteux règne, les manants se virent encore une fois réduits k la condition de serfs taillables k merci et k miséricorde (1). Pour s'acquitter k regard des seigneurs qui l'avaient suivi en Flandre, le roi trouva plus aisé de leur permettre de lever sur leurs terres ce qu'ils devaient pour solder les gens qu'ils lui avaient amenés. On n'ignorait pas cependant qu'autoriser les chefs militaires et les châtelains k se payer par leurs propres mains, c'était déchaîner sur les campagnes la violence *et le brigandage. Mais, comme si ce n'était pas trop déjà, le roi compléta son œuvre en ruinant par avance leurs terres, et « en imposant fraîchement nouvelles tailles sur leurs gens, lesquelles avant tout devaient être payées, les seigneurs restant derrière. » (Froissart, II, 264.)
Ceux-ci suivirent à l'égard de leurs soudoyers le facile procédé du roi k leur égard : ils tirèrent de la taille tout ce qu'ils purent et dirent ensuite k leurs gens d'armes de se payer eux-mêmes sur le plat pays. De pareils ordres étaient toujours compris k
impositions, le prince doublait la somme et punissait la résistance par des amendes, par la prison, et même par la mort. » (Bailly, Hist, financière de la France^ 1, 153.) (i> Froissart, II, 964, 548. - Juv. des Ursins, 330.
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LEâ TUCHINS. 23
demi-mot : Tarmée se rua donc sar les pauvres ahaniers, « raoçonuaut le peuple, faisant merveilleuses pilleries et maux innumérables,... commettant sur d'innocentes créatures encore en enfance des énormités pire que le violement et qui n'ont point de nom en France (1). » •
C'est en vain que le paysan est mis sous le pressoir. De toutes ces tailles qui se succèdent comme ces sombres nuées que chasse l'ouragan, rien n'arrive jusqu'au trésor du roi, tout est absorbé au passage par ses oncles et par leurs créatures : tous les services publics sont arrêtés ; les troupes, sans solde, se jettent sur les hameaux, et Jacques Bonhomme voit avec terreur revenir les jours néfastes du règne de Jean II (2). Poussé à bout, il essaye une fois encore de heurter son bâton ferré contre la lance des hommes d'armes, excité, comme toujours, par ta bourgeoisie des villes et par quelques nobles, qui soulèvent ses colères et dirigent ses coups (3). « Presque tous les habitants de la campagne abandonnèrent leurs travaux, s'attroupèrent dans la résolution, disaient-ils, de délivrer le pays des impôts, et de le mettre en son ancienne liberté. » (Velly.) Bien ancienne, en effet, et dont la tradition eût dû être oubliée, mais qui demeurait vivace au fond de leurs cœurs, et leur mettait parfois les armes à la
(1) Juv. des Ursins, 343 ;.— Le laboureur, Iliit. de Chaarle» Vly 7,
(2) « Les gens de guerre estant sur les champs pillaient, robaient, prenaient prisonniers, efforçaient femmes, violaient vierges, et faisaient tous les maux que ennemis pourraient faire, excepté bouter feux. ik (Juv. des Ursins, 324.)
(3) Dom Yaissette, Hist. du Languedoc, liv. XXXIII, p. 382. ^ Papon, Hi9t. de Provence, liv. VIII, 255-256.
main. Ce n'est donc pas la soif du pillage, un besoin inné de mal faire et Tinstinct du crime qui les poussaient, mais bien le vague ressouvenir et la frêle espérance d'un état moins misérable.
Ce fut surtout dans TAuvergne, le Poitou, le Limousin, el dans tout le «lidi de la France que les tuchinSy ainsi qu'on les appelait, se soulevèrent sous la conduite d'un chef nommé Pierre de Bruyères. Ce second soulèvement de la jacquerie, bien que moins connu, fut cependant plus général que le premier: il eut les mêmes caractères, il ne lui a manqué que quelques pages de Froissart pour obtenir la même notoriété. Mais peut-être ce Juif errant de l'histoire était-il alors auprès du duc de Wenceslas de Brabant, corrigeant son Méliador^ le chevalier au soleil d'or, ou auprès du roi Richard II d'Angleterre, l'un de ses nombreux seigneurs et maîtres, occupé k lui réciter ses poésies, écrites « sous la dictée de Dieu et d'amour ! 3> Quoi qu'il en «oit, les tuchins ne rendirent pas longtemps les provinces du midi et du centre témoins de leurs trop légitimes vengeances. Le duc de Berry rassembla toutes ses forces, marcha contre eux, et en fit un massacre général. « Les uns furent occis se défendant, les autres brûlés, les autres pendus et étranglés, et tellement qu'il n'en fut plus de nouvelles (1). >
Pour avoir été comprimée en 1358, la jacquerie n'était pas terminée, on le voit ; les causes qui l'avaient rendue inévitable subsistaient toujours, et par-
(1) Bouchet, Annales d'Aquitainey 227. — V. aussi La Thaumassière, Hist, du Berry, 26-27. — J. Chaumeau, Hist. du . Berry y 120. .
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