LE ROI SOULÈVE LES PAYSANS
pas plus scrupuleux, sans cela le roi n'eût pas mangé (1).
Déjà antérieurement, une ordonnance dirigée plus particulièrement contre les nobles leur défendait de chevaucher le visage masqué ou caché par leurs chaperons, parce qu'ils se Kvraient h toutes sortes de crimes sans que Ton pût les reconnaître. (Ordon. du 9 mars 1399.)
Comme en 1358, les paysans répondent k l'appel de la royauté. Après s'être rassemblés pour se défendre, tant de haines rapprochées fermentent, ils s'ameutent pour se venger et imitent les excès qu'ils voulaient d'abord punir. C'est une nouvelle jacquerie, ce sont de nouveaux bandits qui pèsent encore sur ceux des leurs qui, leur besogne de vengeance faite^ veulent retourner aux travaux des champs. On envoie des troupes contre eux, on les poursuit jusqu'au fond des forêts, ou les tue^ on les égorge, on les pend. La terre reste sans culture, et la famine reparaît avec son cortège d'horreurs (2).
Trois partis déchirent le royaume, celui du duc de Bourgogne, celui de la maison d'Orléans et celui de l'héritier du trône. Le roi seul n'a pas de parti: le peuple lui en eût fait un, car laboureurs et artisans l'imploraient, n'ayant plus rien désormais a espérer que de Dieu et du roi. Mais si Dieu est trop haut, le roi, lui, est trop bas, il était fou, et, comme le dernier de ses sujets, oublié au fond de son palais, il avait froid, il avait faim.
(1) De Barante, Hist. des ducs de Bourgogne, II, 414.
(2) BaiUy, Hist. financ. de la Fr.,T, 157 (1410-1412).
vGooQle
Les impôts se succèdent, mais les princes arrêtent Targent au passage (Juvénal des Ursins, 500 ; — Le laboureur, 482) ; le peuple les paye, mais le roi ne les reçoit pas. Et cependant, pour les faire rentrer, la violence est poussée jusqu k la férocité la plus sauvage. On stimule les retardataires « en mettant mangeurs et gasteurs en leurs maisons et sur leurs bi^ns, découvrant leurs maisons, si mestier est, et par la plus grande et rigoureuse manière que ce peut faire, et k force d'armes, si besoin est». (Ordon. du 15 juii- 1er 1410.) Et comme, en dépit de tout, le paysan ne peut payer parce qu'il n'a rien, on se décide k faire rendre gorge k toutes les sangsues qui Tépuisent, et Ton ordonne que tous ceux qui avaient administré les finances, « soit lais, soit clercs, seraient contraints par l'exploitation, sous peine, en cas dé refus, de mettre mangeurs en leurs maisons ». (1415.)
La France tout entière n'offrait plus qu'une plaie : de l'Océan aux Pyrénées, c'était une caverne de brigands. Les prêtres abandonnaient Taulel, qui ne les faisait plus vivre ; les moines désertaient les couvents, sans cesse pillés par les bandits ; la contagion du pillage les viciait, et après s'être armés pour se défendre, ils se faisaient bandits k leur tour.
Il semblait que la France ne pouvait plus souffrir davantage.
Les Anglais survinrent, et la noblesse française, écrasée une' fois encore par une poignée d'Anglais, k « la maie journée d'Azincourt » (1415), anéantit l'œuvre glorieuse de Charles V et de Du Guesclin, remit l'existence même du royaume en question, et ramena sur les campagnes les terribles lendemains de
l'anglais subvient. 39
Crécy et de Poitiers. Il fallut racheter une fois encore cette noblesse toujours vaincue, et de 1415 k 1421, oc il y eut en France grande tribulacion de monnoies (1) ». Les villes capitulent, la cour se divise et une partie passe à l'Anglais avec Isabelle de Bavière, — la grand'-gorre, comme l'appelait le peuple. — Il n'y avait plus moyen de solder les troupes : le trésor était a sec et aussi l'escarcelle des manants, qui eût pu la remplir. On permit aux soldats qui défendaient la capitale de se payer en pillant dans un rayon de deux ou trois lieues autour de Paris (1417). Les Bourguignons, pendant ce temps, saccageaient les environs de Corbeil, dont ils ne purent s'emparer, lisse rejettent alors sur le pays chartrain,puis, ayant fait place, nette, ils retombent sur Paris, « et pillaient, robaient, rançonnaient, et avec eux emmenaient tout le bétail qu'ils pouvaient trouver, comme bœufs, vaches, chevaux, asnes, asnesses, juments, porcs, brebis, moutons, chèvres, chevraux, et toute autre chose dont ils pouvaient avoir argent ». On n'échappait aux Anglais que pour tomber entre les mains des Bourguignons, et à ceux-ci que pour être exploité par les défenseurs de Paris; et tous trouvaient que les Anglais leur étaient plus amoureux que les Bourguignons, les Bourguignons plus amoureux que les Français. {Bourgeois de Paris ^ 658.)
Les pauvres campagnards, réfugiés dans les villes, n'osaient aller moissonner, à cause des Armagnacs. Les Parisiens, redoutant la famine, marchent sur Montlhéry pour les chasser de leurs repaires, et ils y
(1) Pierre de Fenin, Mémoires, 616.
eussent réussi sans la trahison des gentilshommes, qui se vendirent aux Armagnacs et parvinrent à faire abandonner le siège. Jacques Bonhomme était vendu et livré de tous les côtés. Et cependant, « qui eût laissé faire les communes, il ne fût demeuré Armagnacs en France qu'ils n'eussent mis k fin en moins de deux mois, et pour ce haïssaient les gentilshommes qui ne voulaient que la guerre ». La campagne de Paris était aux mains des Armagnacs, celle de Normandie était rançonnée par les Anglais. «Ainsi allait le royaume de pis en pis, et pouvait-on mieux dire la terre déserte que la terre de France. » (Ibid.^ 656.)
Le roi et le duc de Bourgogne feignent de marcher contre les Anglais et se contentent de piller les environs de Pontoise (1418). Puis ils se dirigent sur la Touraine, où ils apportent la famine, sans songer à inquiéter les Armagnacs ni les Anglais. Ceux-ci profltent de Féloignement du roi pour venir piller une fois de plus les environs de Paris. Les fantassins irlandais s'élançaient sur les vaches des campagnards, emportant devant eux les enfants dans leurs berceaux, pour contraindre leurs parents k les racheter. Après Paris ce fut le tour de Mantes, puis de Meaux, <f et il n'était homme qui y mît aucun remède ». Lé dauphin était contre le roi a cause de son hostilité contre le duc de Bourgogne, et ses soldats, « pires qu'Anglais, faisaient autant de mal que Sarrasins ». Les loups, en troupes nombreuses, couraient par la campagne, déterraient les morts, dévoraient les vivants. Les paysans alors, que Ton refuse de protéger et auxquels on interdit de se défendre, quittent la