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LE BON ROI RENÉ

tels excès sur les deux bords du Rhin, que les populations des campagnes s'étaient soulevées contre eux et les avaient exterminés par milliers dans la forêt noire et dans les forêts de TAIsace. Il conduisit le reste de ses bandes décimées en Lorraine pour la secourir ; mais, suivant l'usage, ces prétendus libérateurs lui portèrent le dernier coup. Dans leur défense héroïque, les habitants de Metz firent contre eux des sorties qui ne réussirent qu'à exciter leur rage, et les bandits, redoublant de fureurs, finirept par mettre le feu k tous les villages. Les magistrats de la ville répondirent par un stoïcisme inébranlable a leurs féroces ennemis, et le gouverneur Jean de Vitout fit noyer impitoyablement des femmes qui avaient été porter dans le camp français, malgré la défense, la rançon de leurs époux prisonniers. Enfin, le pays étant k peu près ruiné, écorcheurs et soldats royaux se retirent, et il ne reste sur le plat pays que le fameux Robert de Sarbruche, damoiseau de Commercy, a la tête de trois mille partisans commandés sous lui par le Roussin et Pierre Renaud, digne frère du célèbre La Hire.

Charles envoie de nouvelles troupes en Lorraine (1444), et c'est alors, des deux côtés, une guerre d'extermination qui se terûiine faute de combattants, après que les écorcheurs et leurs adversaires, ayant fait de la province un déçert, se sont tués tous entre eux (1). Quant k la ville de Metz, elle était ruinée, mais elle restait libre.

(1) Dom Cal met, Hist. de Lorraine, IV, 11 et suiv. — Dom Rager, Hist. cT Anjou, 333-335.

Le désordre et Tanarchie dévoraient toutes les provinces du royaume ; ce qui restait de paysans sur le plat pays quitte encore une fois la partie, abandonné la terre, cesse toute culture, et cherche un asile derrière les murailles des cités. La famine y pénètre avec eux, et Ton vit des mères égorger leurs enfants pour vendre au marché leur chair salée (1). La nature semble protester contre cette désertion de rhomrae, qui la trouve toujours si facile et si merveilleusement prodigue lorsqu'il obéit k ses lois et qu'il la seconde dans son travail d'incessante création. Des phiies torrentielles se succèdent, font pourrir le blé dans Tépi, couler le raisin dans sa fleur, et déborder les rivières et les fleuves. H y avait toujours dans ces temps néfastes deux fléaux qui marchaient inévitablement a la suite de la famine : la peste engendrée par cette multitude de cadavres abandonnés k la voirie, puis les loups qui semblaient sortir de terre, et qui, prenant goût a la chair fraîche et dédaignant l'autre, dévoraient hommes, femmes, enfants, tout ce qui, en un mot, était resté dans les villages. On ordonna contre eux des chasses générales ; mais les villes et la noblesse, qui souffraient moins directement de leur rage, n'ayant pas voulu se risquer contre ces terribles animaux, on fut obligé d'imposer sur les bourgs et hameaux un fouage qu'on levait deux fois dans l'année, et de proinettre une forte prime pour chaque télé de /o5, love ou lovet qui serait tué (1457, 1438). Pour lever cette nouvelle extorsion, il fallut mettre chez les paysans des garnisaires, « valets du

(1) Louandre, Hist. d'Ahheville. — Monstrelet,"C/iron. (1438).

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diable qui faisaient du mal trop plus qu'on ne leur commaDdâit (1). »

Les révoltes des paysans, si ignorées et si calomniées, correspondent toujours aux époques de souffrances excessives et intolérables. Comme k cent ans de la, Jacques Bonhomme a contre lui Tarmée, la ooblesse et l'Anglais ; la meute impitoyable a acculé le sanglier dans sa bauge, il se retourne et fait tête aux chiens ; seulement, cette fois, l'effort est immense, l'autorité royale l'encourage et le détourne contre l'Anglais, et c'est de celte révolte même que naît l'élan sublime qui va sauver la France.

C'est dans le Maçonnais et le Forez que commence, en 1430, cette nouvelle jacquerie, dirigée surtout contre les odieuses exactions des seigneurs et du clergé. « Ces paysans émurent grand tumulte, tuant autant de gens d'Église et de nobles qu'ils en pouvaient atteindre, sans discrétion d'âge ni de sexe. Ils assaillaient les châteaux et maisons fortes, et s'ils pouvaient entrer, les détruisaient, brûlaient les titres, livres et terriers, et tous autres enseignements, sans oublier de piller les meubles et butiner tout ce qu'ils rencontraient. Avec tout ce, comme nulles méchantes entreprises, pour pernicieuses qu'elles soient, ne manquent de couverture, ils mettaient en fait que quand il fut dit a Adam qu'il mangerait son pain a la sueur de son visage, tous les hommes furent compris dans cette malédiction, et, par tant, que les nobles n'en sont exclus et qu'ils doivent travailler s'ils

(1) Bourg, de Par., 286. — Dora Plancher, IV, 233. — Dora Carlier, II, 177. — Dora Roger, etc..

veulent vivre. Et quant aux gens d'Eglise, ils ne voulaient que deux presbytères en chacun des deux comtés, de sorte qu'ils prétendaient une égalité entre les hommes, et portaient toute distinction d'état non recevable. — Contre eux le bailli de Mâcon assembla les bans et arrière-bans et autres troupes royales, composées de quantité d'hommes de fer, lesquels, aidés et secondés par les deux états assaillis, firent en sorte que les mâtins et rebelles furent mis en vau de déroute, écartés comme perdreaux, et autant on en trouvait, autant on en tuait. »

Heureusement Charles VU n'approuvait pas cette chasse implacable organisée contre ses sujets; il renvoya les doléances du peuple aux sénéchaux du Lyonnais et du Forez, en leur enjoignant d'y faire droit.

Dans le Languedoc, le soulèvement fut surtout dirigé contre les collecteurs d'impôts, et Charles VII, en leur accordant des lettres d'abolition, reconnut également la légitimité de leur révolte. (Lettres d'abolition de mai 1448.) Dans la Bourgogne, soulevée par l'autorité royale, ils se précipitèrent contre les écorcheurs avec une si vigoureuse énergie, qu'ils les exterminèrent et les firent disparaître pour un instant. Le Doubs et la Saône « regorgeaient de leurs charognes que les pécheurs retiraient au lieu de poissons. 9

Déjà en 1356, c'est-à-dire deux années avant la jacquerie, les serfs des environs de Nevers avaient refusé, les armes à la main et victorieusement, de payer des tailles exorbitantes aux moines de la Charilé-sur-Loire. De nouvelles prétentions du clergé amenèrent une nouvelle révolte. Les habitants de

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huit ou dix paroisses formèrent une confédération qui triompha de haute lutte des exigences du monastère. EnÛQ en 1436, unis aux serfs des seigneurs temporels, ce fut la liberté même qu'ils réclamèrent en même temps que Tallègeraent de taxes devenues plus intolérables encore par les friponneries des receveurs. On s'adressa au roi, qui, par les huissiers de son par- . lement, fit insinuer Tordre de payçr ce que réclamait le chapitre. Les manants en appelèrent k la cour de Rome, qui, naturellement, donna raison au chapitre (1). La Normandie était aux mains de TAnglais ; aussi la lutte, plus terrible et plus persévérante, y eut-elle un caractère national qui, de là, se répandit sur toute la France. Les violences du vainqueur y étaient telles, queBedfort, comme Charles Vet Charles VI, autorisa, lui aussi, la révolte, et permit aux paysans de recourir k la force pour se défendre. L'excès de la misère leur mit les armes a la main ; ils se soulevèrent au nombre de plus de vingt mille dans la basse Normandie, et massacrèrent a leur tour les déprédateurs. Dans Tannée suivante, ils s'armèrent également aux environs de Caux, et prirent sur les Anglais Lillebonne, Montivilliers, Tancarville, et presque toutes les forteresses du pays. On traita alors avec eux, et on leur accorda satisfaction. Ils déposent les armes et se retirent, mais alors les Anglais fondent sur eux et les massacrent (août 1435). Indignés d'un aussi lâche attentat, ils se soulèvent en masse autour de Caen, Bayeux et Avranches, au nombre de plus de soixante mille, et, bien qu'ils eussent parmi eux grand nom-

(1) Touchard-Lafosse, La Loire historique, 35.

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bre de gentilshommes, prennent pour chef un des leurs, nommé Quatrepieds ou Quanlepié. Mais l'armée anglaise les bat en rase campagne, les disperse et les massacre; puis, quand l'ordre est rétabli, on publie une abolition dont les chefs sont exemptés. Quantepié s'était fait tuer k la tète des siens, sans reculer d'une semelle.

En décembre 1435, malgré cette rude leçon, poussés encore k bout par tant de souffrances, ils se révoltent de nouveau sous la conduite d un courageux paysan nommé Le Carnier ; puis, après quelques revers inévitables, ils rentrent dans Tordre et regagnent leurs chaumières. Mais alors la soldatesque effrénée se rue sur eux, ils sont une fois de plus pillés, tués, incendiés, violés, comme ils ne l'avaient pas encore été peut-être.

Ce qui manquait k ces paysans, c'était surtout des chefs ; quand il leur en vint, ils étaient déjà k moitié vaincus. La cour voulut utiliser cette diversion contre l'Angleterre ; le duc d'Alençon envoya Ambroise de Loré pour les commander, avec cent lances et deux cents archers. Dans la haute Normandie, où l'insurrection était le plus formidable, le maréchal de Rochefort se mit k la tête des Jacques avec quelques troupes, et reprit Dieppe, Fécamp, Montivilliers, Tancarville, Lillebonne, Harfleur ; mais les troupes françaises se mirent k dévaster les campagnes qu'elles venaient détendre. Justement indignés d'une aussi stupide trahison, les campagnards se séparèrent d'elles, et furent se faire massacrer par les garnisons anglaises réunies auprès de Rouen et de Baudebec, au siège de cette dernière ville. « Quand il n'y eut

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plus rien k manger ni à prendre, » les troupes royales se retirèrent dans la Picardie et TIle-de-France, laissant la province épuisée en butte aux vengeances des Anglais. Quelques chefs de révoltés étaient demeurés à la tète de leurs bandes ; le comte d'Arundel traita avec les plus puissants, le reste fut exterminé k Saint-Sauveur, sur les bords de la Dive. Ainsi qu'il arrive de toute insurrection qui ne peut être une révolution, leurs vains efforts ne firent que fournir des prétextes aux vengeances de leurs ennemis.

« La malédiction fut si grande en Caux, dit une chronique normande contemporaine (1), que le pays demeura presque entièrement inhabité : / hommes et femmes fuyaient par terre et par mer, comme en péril de feu. »

Ces révoltes des ahanicrs contre la domination anglaise, générales par toute la France, furent souvent plus heureuses, en Anjou, par exemple (1442), où ils exterminèrent les Anglais presque jusqu'au dernier, « se vengeant a bonne mesure des voleries et cruautés qu'ils avaient exercées sur eux en toute occasion, dit un historien de cette province. Ensuite de ces avantages de nos Ângevains et Français qui continuaient de mieux en mieux, le commerce et le labourage commencèrent k se rétablir, et la campagne a se repeupler, car depuis dix ou douze ans, dit un manuscrit que j'ai, conformément aux historiens de ce temps-là, la France était pleine d'étranges calamités et de toutes sortes de maux, les champs en

(1) Citée par Chéruel, Rouen sous les Anglais. — Monstrelet, liv. 11, ch. 143. — Jean Chai lier. — Bourgevin de Paris,

friche, la femine partout, et l'homme ennemi de rhomme (1). »

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