COMINES
Aux Étals-Généraux réunis k Orléans au commencement d'octobre 1439, Févéque de Beauvais, J. Jouvenel des Ursins, se fit l'écho de l'indignation de tous contre les effroyables débordements des hommes d'armes qui, chargés de défendre la patrie contre l'étranger, éternisaient dans son sein toutes les misères que traîne k sa suite l'invasion et la guerre (2).
(1) Dom Roger, Hist. d'Anjou, 335, 343.
(2) « Et depuis en celte ville ont reçu Blanchefort, La Hire, Polhon et tous autres capitaines, cuidansque par eux le pays dût
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ff Eh Dieu ! les tyrannies qu'a souffertes le pauvre peuple de France par ceux qui le dussent avoir gardé !... On les prend, on les emprisonne, on les met en fers, en fosses, en lieux ords, pleins de vermine, et on les fait mourir de faim... On rôtit les uns, aux autres on arrache les dents, les autres sont battus de gros bâtons, ni jamais ne seront délivrés jusqu'à ce qu'ils aient payé argent plus que leur chevance ne monte... Ils prennent les maris et les pères, et
les tuent en présence des femmes et des filles
Et ne prennent pas seulement hommes, mais femmes et filles, et les emprisonnent; et aucune fois en font par force leur plaisir en la présence des maris, pères ou frères, et s'ils en parlent, ils seront battus, et aucunes fois tués ; prennent les nourrices et laissent les petits enfants, qui, par faute de nourriture, meurent ; prennent les femmes grosses, les mettent en ceps, et Ik ont leur fruit, lequel ils laissent mourir sans baptême ; et après, on jette les femmes et enfants à la rivière...
« Tous ces délits ont été faits et commis, non par les ennemis, mais par aucuns de ceux qui se disent au roi... Lesquels prenaient les laboureurs, les mettaient en ceps et autres manières de tourments nommés sargez, et eux étant en iceux, les battaient, dont les aucuns sont mutilés, les autres enragés et hors de sens. Âppatissant les villages, tellement qu'un pauvre village était appati k huit ou dix places. Et si l'on ne payait, on boutait le feu aux villages et
être recouvré, et s*y sont vilainement portés autant que firent oncques gens. i> (Louvel. Hist. de Beaiivais, 337.)
églises, hommes, femmes et enfants dedans ; et quand les pauvres gens étaient pris et ne pouvaient payer, étaient assommés étant en ceps, et jetés en la rivière. Et ne demeurait cheval labourant ni aucunes bétes, ni de cent personnes une seule... » (Loisel, Histoire de Beauvais.)
Sous le prétexte de la guerre civile, les seigneurs, depuis trente ou quarante ans, avaient déchaîné leurs gens de guerre pour dépouiller les villages. Quant aux Anglais, vers Lihons en Saintois, dans la Picardie, ils s'étaient emparés d'une église fortiGée dans laquelle les paysans s étaient réfugiés, y avaient mis le feu, et tué dans les flammes « deux ou trois cents pauvres laboureurs. » (Id., 333.)
Dans la seconde moitié de son règne, que la première était si loin de faire espérer, Charles VII s'empressa de porter remède aux souffrances sans nombre de ce peuple qui, par la main de Jeanne et par son propre héroïsme, avait placé la couronne sur sa télé, et par ses lettres du 5 avril 1437, il nomma le grand prévôt juge et grand réformateur du royaume, pour châtier sommairement tous les malfaiteurs. Une seconde ordonnance du 2 mai 1439 passe en revue toutes les sectes, espèces et variétés de bandits auxquelles les compagnies ont donné naissance, et dresse le catalogue non moins riche de tous les crimes familiers aux gens d'armes : ils coupent les arbres fruitiers, arrachent les vignes, découvrent les maisons pour se chaufler avec les charpentes, brûlent, pillent, violent, martyrisent, etc.
Si les ordonnances d'août 1439, juillet 1440, octobre 1447, etc., témoignent des efforts de
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RÉFORMES DE CHfRIJBS* VI?. f '.J :\ ' 'À^lr
Charles VII pour le bien du royaume, elles témoignent surtout de Tinulilité de ses efforts et de la persistance du mal. « Que servent, disait-il, en 1440, de tenir sur les champs tant de gens d'armes? Ils ne font que ruiner et détruire mon royaume ! Il faut à chaque combattant dix chevaux pour son bagage et son fretin de pages, de femmes, de valets ; toute cette coquinaille n'est bonne qu'à manger le pauvre peuple (1). >
Il fallait en finir avec cette affreuse petite guerre intestine qui faisait du royaume tout entier un vaste coupe-gorge et un antre de prostitution. Le tiers-état avait pris une importance considérable dans la direction des affaires, et Jacques Cœur, les deux Jouvenel des Ursins, les frères Bureau, Cousinot, Chevalier et quelques autres, dirigeaient les conseils du roi, au détriment de la prépondérance de la féodalité, au grand avantagé des intérêts du peuple. Il ne marchanda pas k Charles les moyens de pacifier le royaume et de s'affranchir de la dépendance des grands feudataires en mettant du même coup un terme aux abus sans nombre qu'ils encourageaient. Pour cela, il fallait à la royauté deux choses : une armée , des finances . J'aurais pu dire une seule chose, de l'argent, car avec de Fargent tout s'achète, même les hommes. Cette chose, les États de 1439 la, lui accordèrent en lui laissant lever les impôts comme il le voulut, et, tandis que ses prédécesseurs avaient vécu jusqu'alors de leur domaine privé et des droits de gîte et de pourvoirie, Charles
(i) Berry, roi d*armes, ap. Historiens de Charles VII, 406.
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put faire la taille annuelle, ordinaire et perpétuelle, d*accidentelle qu'elle était. Cela, d'ailleurs, ne devait durer qu'un temps, et jusqu'à l'entière expulsion des Anglais ; mais il est rare que Ton retire, k la paix, les charges intolérables que les nécessités de la guerre ont fait établir, et il resta à Charles VII, k la suite de la lutte contre l'Angleterre, un impdt non voté et une armée permanente, les deux pivots de la monarchie absolue. Le roi fut un maître, la nation fut asservie ; la convocation des États-Généraux devint inutile, l'impôt permit au prince d'augmenter indéfiniment l'armée, et par l'armée, d'augmenter k sa volonté Timpôt. Mais l'avenir seul devait montrer la profondeur de l'abime que des conseillers bien intentionnés creusaient k leur insu sous les pas du peuple, et ce n'est pas sans étonnement que l'on voit un écrivain du temps, Thomas Basin, évêque de Lisieux, signaler par avance les dangers pour la nation, pour l'Europe tout entière, de cette innovation, heureuse dans le principe, des armées permanentes en temps de paix.
« Comme de vils esclaves, dit-il, les sujets n'auront plus rien qu'ils puissent dire être k eux, ni leurs biens, ni même leurs vies. En telle misère et servitude est tombé le royaume de France, autrefois noble et libre, que tous les habitants sont déclarés hautement, par les généraux des finances et leurs commis, taillables k la volonté du roi, sans que personne ose murmurer ou même demander merci, et que parler k l'encoulre serait plus périlleux que de renier tout le symbole de la foi, et serait châtié en crime de lèse-majesté... Le mal ira croissant, et tou-
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