‹ Histoire des paysansChapitre 51 sur 84 · XVI® SIÈCLE · texte numérisé non relu

XVI® SIÈCLE

Louis XII (1498-1515). — Le Père du peuple. — Les campagnes respirent. — François lo^' (1515-1547). — L'armée pille le plat pays. — La guerre des paysans. — Les rusteaux. — Persécutions religieuses, — Les vaudois. — Henri II. — Les Piteaux. — Ravages en Lorraine.

« Pour les hommes grossiers, pour monsieur tout le monde, on doit le pousser corporellement et grossiëroment à travailler et à faire sa besogne, de sorte que, bon gré mal gré, il soit pieux extérieurement, sous la loi et sous le glaive, comme on tient les bêtes sauvages en cage ou enchaînées. » Luther.

Si les hommes savaient mesurer leur recounaissance aux bienfaits qu'ils reçoivent, s'ils tenaient pour grands les rois qui sont animés de Tamour de Thumanité et non ceux qui font d'eux de grandes tueries au profit de leur ambition, Louis XII serait, après saint Louis, le plus grand roi de France. Sans doute, et ses guerres d'Italie en font foi, il ne sut pas se dégager complètement du faux esprit de conquête de son siècle, mais son immense amour du peuple fut a lui, bien a lui, et ni ses prédécesseurs

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ni les grands qui Tentourâient et le raillaient ne lui en avaient fourni l'exemple ni le modèle.

« J'aime mieux, disait-il, voir rire mes courtisans de mes épargnes que de voir pleurer mon peuple de mes dépenses. »

Les campagnes éprouvèrent les effets de sa bienveillance dès Tannée de son avènement, et, en 1498, il publia une ordonnance rigoureuse contre les pilleries et violences des gens de guerre, qui, sous le bon mais faible Charles VIII, et en dépit de ses ordonnances multipliées, n'avaient jamais cessé de dé • soler le plat pays (1).

Au temps du paganisme, les empereurs romains, à leur avènement au trône, faisaient des largesses au peuple et à l'armée^, afin que du moins le premier jour du nouveau règne fût béni, et que quelqu'un pût se réjouir quand le monde acceptait un maître. Les rois très chrétiens trouvèrent qu'il était plus habile de se faire payer, et remplacèrent le donativum et le congiarium d'autrefois par le don de joyeux avènement. A une époque où le privilège était la règle et le droit l'exception, les villes achetaient par ce don, volontaire à l'origine, puis par la suite exigé rigoureusement et arbitrairement, la conflrmation de leurs privilèges et immunités, et les états généraux de Tours avaient fixé cette somme à 300,000 livres. Louis XII ne les demanda pas, diminua les impôts

(1) « Il a fait un bien particulier, si grand qu'aucun de ses prédécesseurs n'en fit oncques guères de semblable : c'est d'avoir osté la piilerie que les gens de guerre souloient faire sur le pays, qui es toit une chose insupportable au pauvre peuple. » (Saint-Gelais, HiH. de Louis XII, V2â.)

du dixième, et annonça que de nouvelles réductions auraient lieu jusqu'à ce qu'ils fussent descendus k 1,200,000 livres, somme offerte a Charles VllI.

Il ordonna que les gens d'armes ne prissent leurs quartiers que dans les villes murées, où les bourgeois, armés pour la défense commune, pouvaient repousser leurs violences. Il leur interdit, sous les peines les plus rigoureuses, de s'écarter dans les villages voisins, soit pendant leurs garnisons, soit pendant leurs étapes. 11 mit a leur télé des capitaines sévères, hommes honorables, responsables des désordres de leurs soldats, et qui durent dénoncer et livrer les coupables aux magistrats. (Ordon. du 20 janvier 1514.) On réduisit le nombre des procureurs, « qui rongeaient la substance du pauvre peuple, i et Ton défendit aux juges d'exiger « dépens ni autre chose des parties, » hors les épices. Enfin, contraint de demander, en 1501, un fouage aux états de Vannes, nous le voyons en exempter deux mille feux, les pins pauvres de la province.

Le XVI® siècle s'ouvrit par un jubilé solennel, cette heureuse invention qui faisait affluer à Rome l'argent de la chrétienté. Chaque seigneur pressura ses sujets pour acquitter les frais d'un voyage qui, les pieuses aumônes aidant, devait lui faire obtenir le pardon de ses crimes. Mais comme si rien ne pouvait satisfaire la rapacité pontificale, Alexandre VI, l'infâme Borgia, sous l'éternel prétexte de faire la guerre aux Turcs, publia une bulle qui ordonnait la levée d'une décime sur tout le monde chrétien. Grand fut l'embarras du cardinal Georges d'Amboise, légat du pape et ministre tout-puissant de Louis XII. « Comme légal, il

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ne pouvait guère se dispenser de maintenir les ordonnances du pontife, et comme ministre d'étal, il était obligé d'empêcher le transport d'argent hors du royaume, avec les vexations qui accompagnaient d'ordinaire ces sortes de levées. » Le cardinal tourna la difficulté : il permit le paiement de la décime. « Mais il ne parut pas que dans la suite il se roidit contre les difficultés qui se rencontrèrent. » Quelques auteurs assurent néanmoins que l'Université et l'Église de Paris furent seules indemnes, et que Texaction eut lieu dans le reste du royaume. (Longueval, 311, 512.)

Aux états généraux de 1506, Thomas Bricot, député du tiers état de Paris, fit, au lieu de doléances, entendre des actions de grâces et des bénédictions. C'était la première fois qu'un pareil phénomène se produisait : ce fut la dernière :

« Dans les temps de troubles et d'alarmes, dit-il, où les revenus de la couronne paraissaient a peine suffisants, les tailles ont été diminuées d'un tiers ; vous avez pourvu, sire, à la sûreté et k la tranquillité des citoyens par des lois sages, réprimé les excès des soldats par une exacte discipline. Le laboureur n'a plus tremblé a l'aspect des guerriers, et, pour nae servir des expressions du prophète, le mouton bondit au milieu des loups et le chevreau joue parmi les tigres !... Daignez donc, sire, accepter le titre de Père du peuple qu'ils vous défèrent aujourd'hui par ma voix ! »

La postérité a ratifié ce titre, le plus glorieux que rois ni empereurs aient jamais porté. Lorsqu'il traversait les provinces, les paysans quittaient leurs

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travaux, ornaient les chemins de ces modestes arcs de triomphe en verdure, si touchants quand c'est la reconnaissance du peuple qui les élève. Les cris de joie et les acclamations se succédaient sur son passage, et quand ils l'avaient perdu de vue, ils couraient par des sentiers plus courts pour le voir encore, et pour le rejmercier et le bénir. Puis, quand le royal cortège avait disparu au tournant de la route, c'était un souvenir qui ne s'effaçait plus : on le voyait encore avec les yeux du cœur, avec les yeux de Tamour, car c'était de l'amour en effet, de cet amour vrai et qui ne s'use point des enfants pour un père dévoué et généreux. « C'est lui, se disaientils, qui fait régner la justice parmi nous, qui féconde nos moissons, qui nous a préservé des pilleries des gens d'armes, et qui le premier nous a fait goûter les douceurs de la paix et de la concorde. >

Aussi le bien-être venait visiter ce pauvre royaume désolé, bien des exilés volontaires rentraient dans leurs chaumières, si l'on peut appeler volontaires ceux que la misère et d'indignes traitements avaient envoyés chercher une tombe loin de leur berceau. Les campagnes se repeuplaient, et, suivant Seissel, à la fin de cet heureux règne, un tiers du royaume avait été remis en culture depuis trente années.

En 1513, k la suite de ces fatales guerres d'Italie, il avait fallu établir une crue et augmenter les tailles, mais autant que possible on demanda aux villes des emprunts et des dons gratuits. Quant aux impôts, ils furent exigés mollement ; le roi engagea et aliéna ses domaines plutôt que de « hausser la taille, dont le pauvre peuple était merveilleusement travaillé. »

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(Regist. du parlera.) « Pour rien, dit-il dans le préambule de Tordonnance du 27 janvier 1513, nous ne voudrions plus charger notre pauvre peuple, sachant la nécessité où il est et les grandes charges, tant tailles et autrement, qu il a portées et porte, a notre très grand regret et déplaisir. »

Dans les dernières années de ce règne trop vile écoulé, il arriva l'un de ces petits faits que Ton remarque a peine pt qui portent dans leurs flancs des conséquences immenses. Louis faisait chaque année un fonds pour payer l'expédition des arrêts du parlement, et 6,000 livres suffisaient alors pour que les sujets du roi jouissent en partie des bienfaits de la justice gratuite. Thémis, on le voit, n'avait pas alors le robuste appétit qui lui est venu depuis en mangeant. Un commis s'enfuit avec ce fonds ; Louis désirait supporter cette perte ; mais si modeste que fût la somme enlevée, la guerre qu'il avait a soutenir épuisait le trésor ; un homme de cour, habile financier sans doute, persuada le roi que les parties ne seraient point grevées pour payer, pendant un temps, le coût de ces expéditions : et en effet, il n'en coûtait que six blancs, deux sols et demi ! Mais le provisoire dure encore, et ses conséquences furent de ruiner le peuple en frais de procédure et de lui rendre inaccessible le temple de la justice (1).

Les dix-sept années du règne de Louis XII ne furent guère qu'un instant de trêve au milieu delà lutte. Faisant allusion 'a son amour pour le peuple, la cour avait cru le flétrir en l'appelant le roi roturier ;

(1) Bailly, Hist. financière de la France^ I, 208.

François P fut le roi gentilhomme. Ce fut donc le règne des gentilshommes.

Grand dépensier, grand batailleur et grand coureur de femmes, mais souvent malheureux à la guerre comme en amour, François P*^ eut tous ces défauts brillants qui donnent en France, a un roi, la popularité de l'histoire. Il employa les premières années de son règne à parcourir son royaume « à petites journées et à grands dépens, > comme marchent les rois. Il lui fallait retrouver partout le faste et la magnificence des châteaux royaux: « Et ce qui était très rare, c'est que dans un village, dans les forêts, en rassemblée. Ton y était traité comme si Ton avait été k Paris. » (Brantôme.) Nous savons quel prix coûtait au peuple ce grand luxe de la cour, et le droit de prise pourvoyait à tout, malgré tant d'ordonnances incessamment reproduites, incessamment mises en oubli.

Pour célébrer dignement l'arrivée de François l^^ dans sa. bonne ville d'Angers, on avait dressé audevant de la. porte par laquelle le cortège royal devait faire son entrée un immense cep de vigne chargé de grappes magnifiques, et, perdu au milieu du feuillage, on apercevait, le thyrse en main, le dieu Bacchus, en dessous duquel étaient écrits ces quatre vers :

Le dieu Bacchus, grant ami de nature, A tous pioteurs, vrais zélateurs de vins, Fait assavoir qu'aux coteaux angevins Il a trouvé la source de boiture (I).

(i) Bourdigné, Chron. d'Anjou, II. Je ne serais pas surpris que ce quatrain, d'une coupe si franche, ne fût le début poétique de

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