‹ Histoire des paysansChapitre 52 sur 84 · LE PÈRE DU PEUPLE · texte numérisé non relu

LE PÈRE DU PEUPLE

A une auife porte on voyait saint Michel tenant dans ses bras Tenfant Jésus, « lequel s'esbaudissait avec une coquille de noix taillée en forme de moulinet; puis douze prophètes mouUés, qui, par subtils mouvements, déffilèrent devant le roi, le saluèrent en mettant la main au chapeau, et faisant plusieurs signes propres et convenables au cas. »

L'Anjou s'appauvrissait ainsi pour fêter la présence du roi, lorsqu'une peste survint, suivie de la famine (1). Beaucoup moururent de faim sur les campagnes, ce qui n'empêcha pas que par surcroit c le pays ne fût pillé et appovri de plusieurs sortes d'emprunts, tailles et sussides. » (Bourdigné.) Ce double -danger chassa la cour, et, pour adieux, François !«'' publia une ordonnance pour contraindre chacun de prendre le sel au grenier royal, qui le vendait fort cher. Le Maine et l'Anjou aux abois réclamèrent énergiquement, et la cour, feignant de se rendre a la justesse et a J'évidence de leurs observations, envoya, pour étudier l'affaire sur les lieux, des commissaires qui, « sous ombre de cette gabelle, firent plusieurs maulx, outrages et pilleries au pays. » Puis arrivèrent, en 1521, les brillantes folies du camp du Drap d'or. Pour parader dans ces fêtes au moins ridicules, les gentilshommes pressurèrent leurs tenanciers comme s'il se fût agi de se racheter de quelque nouvelle défaite de Poitiers ou d'Azincourt. « Plusieurs y portèrent sur leurs épaules leurs moulins, leurs forêts et leurs prés. » (Martin du Bellay.)

Rabelais, alors moine au couvent de la Basmette, aux portes d'Angers.

(1) Ghalrael, HisL de Tmiraine, II, 318. - Bourdigné, II, 329.

La famine k Tétat aigu se déplaçait, mais on peut dire qu k Tëtat chronique elle pesait sur toutes les provinces k la fois. Elle prit des proportions telles que le pape accorda la permission de manger du beurre, des œufs et du fromage pendant le carême. Par un arrêt du 7 février 1552, le parlement de Paris s'opposa k ce que la bulle du saint-père fût publiée en France ! ! !

Les misères de la famine, des fêtes, de la peste et de la gabelle furent surpassées par celles que causèrent de nouvelles levées de francs archers. Chaque paroisse dut fournir un homme, l'équiper et Tentretenir, et k peine enrôlés et réunis, ces fils ingrats, ces paysans d'hier, ces renégats de la terre, bandits dès qu'ils devenaient soldats, se mirent k piller la France, « comme ils eussent fait en pays de conquête, violant femmes et filles, battant gens de tous états, prenant chevaux et juments par les champs et prés où ils les trouvaient, pour porter eux et les hardes qu'ils robaient par le pays, nourrissant leurs chevaux et juments de pur froment qu'ils prenaient chez les povres gens, et leur faisant boyre du vin. » Ils effondraient un tonneau pour boire une gorgée, et si quelque paysan hasardait d'humbles observations sur ces ineptes gaspillages, ils le forçaient k faire chauffer lui-même son vin dans une chaudière, et k venir leur laver les pieds avec cette précieuse boisson. (Bourdigné.)

Le parlement s'émut, adressa de sévères remontrances, et, par la bouche du président Guillard, se plaignit des brigandages des troupes, « dont souffrent les paysans, qui payent pour être protégés, et

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FRANÇOIS I«f. 211

sont pillés par ceux mêmes qu'ils payent. » — « Le nom de gens d'armes est tant estimé, qu'il semble, quand on en parle, que ce soit l'ennemi de Dieu et de la nature (1). »

Laissons pour quelque temps l'armée ravager la France, et transportons-nous sur le théâtre d'événements plus importants.

Dans le cours de cette même année 1498, qui avait vu nionter sur le trône Louis XII, le Père du peuple, une petite ville d'Allemagne (Stolberg) donna naissance à l'un des plus énergiques défenseurs de la cause des paysans. Son nom est peu connu, les biographes dédaignent de lui consacrer quelques lignes, et les historiens du passé, ces vers rongeurs de vieux papiers mal digérés, ne lui ont épargné ni les injures ni les calomnies. Cela devait être ; Thomas Munzer fut vaincu : il n'y a de gloire et de profit qu'à chanter les vainqueurs.

La voix puissante de Luther remuait l'Europe. Le moine audacieux soulevait une terrible révolution religieuse, mais il ne prévoyait ni ne voulait la réforme politique et sociale qui devait en découler. Aussi, tandis que Jésus-Christ avait appelé k lui les petits et les opprimés, le protestantisme s'adressait surtout aux grands et aux oppresseurs. Luther sépara hautement sa cause de celle des anabaptistes, qui ne furent pour lui que les prophètes du meurtre. Le clergé, la noblesse et la bourgeoisie accueillaient ses paroles lorsqu'ils y trouvaient leur profit, mais sans

(1) Reg. manusc. du parlem., 5 juiU. 1526. — Voir, pour les crimes de Farmée, le Journal d'un bourgeois de Paris, sous François h% a6, 116, 119, 152, 168, 2i9, 275...

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vouloir que les paysans y trouvassent le leur, et Lnlher lui-même répondait à un noble seigneur qui, voyant ses hommes appauvris par les corvées et les redevances seigneuriales, lui demandait s'il n'y avait pas péché k lui k dépouiller ainsi tant de chrétiens du fruit de leur travail, « qu'il pouvait maintenir cette servitude en toute conscience, attendu qu'il est dans Tordre que l'homme commun soit grevé de charges, de peur qu'il ne regimbe. »

C'était l'avis de tous les seigneurs, et en particulier de la comtesse Hélène de Rappolstein, qui avait même supprimé les jours de fêle pour envoyer le dimanche ses paysans cueillir par les bois des fraises sauvages pour rafraîchir les lèvres roses des dames de sa cour, et ramasser des coquilles de limaçon pour leur faire des pelottes. Quelle sagesse humaine eût pu prévoir qu'après tant de Coups de poignard, le corps endolori de Jacques Bonhomme n'aurait plus de place pour ce dernier coup d'épinjgle? C'est ce qui eut lieu cependant. Il négligea la cueillette des fraises et la chasse aux limaçons pour prendre ses armes. C'était le 24 août 1524. Ce jour-là, ils étaient six cents : deux semaines plus tard, ils étaient quatre mille.

Thomas Munzer, dont le père avait été violemment mis a mort par son maître, et qui avait vu tomber la tête d'un paysan pour avoir volé des écrevisses dans l'étang d'un seigneur, fut leur chef spirituel, les anima du souffle de son génie, et seul de son siècle, comprit que les réformes religieuses comme les réformes politiques passent stérilement par-dessus la tête du peuple, et qu'il lui faut, à lui, des

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