‹ Histoire des paysansChapitre 57 sur 84 · LES VAUDOIS · texte numérisé non relu

LES VAUDOIS

Lorsque François P' fut atteint de ce mal

Qui n'épargnait ni couronne ni crosse (1),

et qui mit au tombeau plus d'un roi de France, il sentit la nécessité de se réconcilier avec le ciel, qui seul pouvait lui donner la guérison, et il résolut k cet effet d'exterminer les derniers vaudois.

Il eut la bonne fortune .de rencontrer un homme qui ât a merveille rofGce de la hache entre les mains du bourreau. Jean Meynier, baron d'Oppède, premier président du parlement d'Àix et lieutenant militaire de la province, aimait la comtesse du Cantal, quV vaient enrichie les travaux des vaudois. Il lui denianda sa main ; mais la comtesse le savait homme injuste et sanguinaire, et tremblant de donner un pareil maître k ses tenanciers, elle refusa d'accueillir ses hommages. Brûlant de se venger en consommant sa ruinjB, il accuse les vaudois de vouloir imiter la Suisse républicaine, se fait donner la mission de poursuivre l'exécution de Tarrét rendu contre eux, en 1540, par le parlement d'Aix (2), et par ses soins,

(1) Jean Lemaire, poète du XVIo siècle.

(2) L'arrêt avait été rendu sans que les accusés fussent cités ni entendus. Cette circonstance décida le président Chasseneux à tenter d'arrêter l'exécution de l'arrêt, bien que signé par lui. On lui représenta que lui-même, à Autun, alors que quelques villages de l'Auxois demandaient que le juge ecclésiastique excommuniât les rats qui désolaient la campagne, il avait pris leur défense, alléguant que le délai pour comparoir était insuffisant, et que d'ailleurs, avertis sans doute par la malveillance, tous les chats des villages- voisins tenaient la campagne pour les croquer. Touché par ce souvenir, et trouvant juste d'accorder à des hommes ce qu'on n'avait pas refusé à des rats, il travailla à

le 18 avril 1545, vingt-deux villages sont brûlés, saccagés et rasés, et les bois sont abattus à deux cents pas a Tentour, afin que les exilés fussent sans retraite dans des lieux rendus inhabitables. Les cris des vieillards, des femmes, des enfants, (}ui s'appellent dans leur fuite k travers la montagne, ne font qu'attirer sur leurs traces une soldatesque aussi impitoyable que ses chefs. La reddition volontaire ne préservait ni les hommes du supplice, ni les femmes des excès d'une brutalité qui fait rougir la nature. Plus de quatre mille paysans furent massacrés dans cette sauvage expédition, où Ton alla jusqu'à défendre, sous peine de la vie, de leur accorder asile et secours. Dans le bourg seul de Cabrières, plus de sept cents hommes furent égorgés de sang-froid ; on renferma ensuite les femmes et les enfants dans un grenier rempli de fourrage, oa y mit le feu, et l'on repoussait dans la fournaise ardente, k coups de crocs et de piques, ceux qui tentaient de s'échapper. Pour couronner cette œuvre d'iniquité, les maisons furent rasées, les bois coupés, les arbres des jardins arrachés, et en peu de temps le désert reprit sur les vaudois leur conquête usurpée.

faiire obtenir aux habitants de Gabiières et de Mérindol un ajournement.

Bouhier, il est vrai, trouve ce colite ridicule. Selon lui, — et c'est bien différent, — Chasseneux fût intervenu pour des mouches qui désolaient les vignes, -et encore sans prendre leur défense.

Quoi qu'il en soit des motifs qui le déterminèrent, il s'opposa de toutes ses forces à Texécution de l'arrêt, bien que leâ ecclésiastiques de la province et les archevêques d'Aix et d'Arles offrissent de faire les frais nécessaires à cet effet. H fut empoisonné par ceux qui avaient intérêt à ce que l'arrêt fût exécuté. (Bouhier, Coût, de Bourgogne, I, p. ix.)

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Cependant le roi ne guérit pas.

La cour feignit que Ton avait outre-passé ses ordres ; d'Oppède et quatre conseillers qui s'étaient associés k ses crimes furent traduits devant le parlement de Paris ; mais, après des débats qui remplirent cinquante audiences, d*Oppède, déclaré innocent, fut rétabli dans ses fonctions.

La justice de Dieu suppléa à celle des hommes, et il fut frappé, en 1558, d'un mal mystérieux et rapide qui Tenleva de ce monde.

Le règne de François l" fut Tun des plus glorieux de la monarchie. Seulement il est k remarquer que la misère du peuple fut généralement en raison directe de la gloire de la couronne, ce que nous rendrons plus sensible lorsque nous serons arrivés à Louis XIV. En attendant, tandis que le. roi déployait son faste, le paysan de France ignorait lusage de la viande, ne tuait pas même des porcs, parce que la gabelle tenait le sel a des prix trop élevés, se. nourrissait de glands, de châtaignes, de pommes, de poires cuites ou crues, etc., et était réduit à regarder le pain comme une nourriture de luxe dont il ne goûtait que le dimanche (1).

On ne peut comprendre aujourd'hui jusqu'où allait le mépris des hommes de noblesse, d'Église et de justice pour les laborieuses populations des campagnes, pour les personnes « de sang vil et abject » (2). On ne leur accordait pas même le courage, on les tuait sans pitié dans les combats sans daigner les

(1) La Bruyère-Champier, médecin de François 1er, De re dbaria»

(2) Besly, HisL du Poitou, 4. — Froissart, II, 617.

recevoir à rançon, et si quelque manant s'oubliait jusqu à chausser les éperons de chevalier, on les lui

r brisait ignominieusement sur un fumier.

^ Les écrivains, qui devraient être les hommes de la

pensée, de Tintelligence et de la liberté, n'éprouvaient pas pour eux moins de répulsion que ne le faisaient les hommes d'épée, et chacun les maltraitait avec ses armes, autant par politique et par conviction que par cruauté.

Oignez le villain, il vous poindra ; Poignez le Tillain, il vous oindra,

dit Loisel. « Voici, fait observer Laurière, un proverbe dont les seigneurs se sont servis pour piller sans honte les biens des vilains. » (Notes sur Loisel.)

Le roman de la Rose ne leur est pas plus favorable.

Yillain est fol et sans pitié, Sans service et sans amitié I

« N'est-ce pas un crime, dit un trouvère (1), que les vilains mangent oies grasses et poissons ? Il leur faut des chardons, des ronces, des épines et de la paille pour apaiser leur faim le dimanche, et du pesaz sur la semaine. Toujours veiller et avoir peine, telle est la destinée des vilains. >

L'enfer en ce monde et dans l'autre, tel est le lot que Dieu leur réserve, et il se gardera* bien d'accorder à semblable canaille une place en son paradis (2).

(1) Le Despit au villain. Jongleurs et trouvères, 107.

(2) Rutebeuf, I, 280.

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La femme était encore plus malheureuse, plus méprisée, maltraitée même par ses égaux. C'était bien le vas infirmius des canonistes. Elle n'avait aucun droit : le seigneur l'excluait quelquefois de la succession de son père (1), d'autres fois il était tenu de la doter en proportion de l'héritage auquel elle eût eu droit, et dont elle se trouvait dépouillée par lui (2). «c On sait bien qu'il faut les battre ! » disait un paysan k M"»« de Sévigné (16 octobre 1675). Et en effet, le mari pouvait les fustiger jusqu'à effusion de sang, pourvu que ce fût k bonne intention, bono zelo^ pour la corriger (3). « Il sied bien à l'homme de battre sa femme, sans mort et sans meshaing, «dit Beaumanoir. {Coût, de Beauvoisis.) S'il la tuait, il était acquitté en afûrmant qu'il s'en repentait.

Dans la charte de commune accordée par Philippe- Auguste a la ville de Rouen (1204), il est prescrit que si une femme commet quelque délit, elle sera attachée k une corde sous les aisselles, et plongée dans l'eau. La justice n'a rien k dire au mari € pour simple batture qu'il eût faite k sa femme ; car l'on doit entendre qu'il le fait pour la châtier. » Toutefois, « si le mari meshaigne sa femme, ou lui crève les yeux, ou lui brise les bras, ou a accoutumé de la traiter vilainement, » elle pourra venir se plaindre aux juges, « parce que ainsi ne doit-on pas châtier sa femme. »

Dans Talmanach, a côté du saint qui préside aux semences ou aux vendanges, on lit :

(1) Cout, de Bretagne, usances locales, ch. vu, art. 3.

(2) Guichenon, Hist. du Bugey, titre de 1185.

(3) Coût, de Troyes, de Bergerac.

238 HISTOIRE DEb PAYSANS.

Boa bastre sa femme. — Bon plier le coude (1). Écoutez la prière du Limousin :

Monsieur saint Marca, Nostre bon fondateur, Préga por nous nostre Seignour.

Qu'il veille garda Nostra castagna, Nostra raba, Nostra fenna.

La femme ne vient qu'après les châtaignes et les raves.

Jacques Bonhomme ne pouvait guère espérer de vivr^ plus heureux sous Henri II, épreuve affaiblie de son père, et qui sembla continuer son règne. Ce sont les mêmes vices moins brillants, les mêmes qualités plus pâles, et nous retrouvons sous le fils les populations rurales aussi misérables que sous le père. L'usage plus répandu du pistolet et de Tarquebuse facilita aux soldats et aux nobles les moyens de piller et de massacrer les abaniers, qui ne labouraient plus que répée au côté et une pique en main. Des enfants faisaient le guet dans les clochers, sonnant du cor pour avertir les laboureurs épars dans les champs de rapproche de Tennemi. Lorsqu'ils faisaient des processions par les campagnes, des archers étaient dans leurs rangs pour les protéger, portant armes et sagettes. Les désordres forent si grands que Henri II fut contraint de défendre aux nobles de se faire suivre par des hommes armés et de porter des armes à feu.

(1) Séries de Bouchet. Série 4o.

Nous avons vu jusqu'ici les paysans lutter d'abord contre la domination ronoiaine, puis tour à tour contre la tyrannie des seigneurs, du clergé, des gens de guerre. L'autorité royale aura son tour. En attendant, c'est contre la gabelle qu'eut lieu la terrible jacquerie de 1548.

Vainement les contrées maritimes de l'ouest avaient imploré, en 1546, un pardon qne François I" fit payer a beaux deniers comptants. Victorieuse, l'autorité, bien loin de céder, avait aggravé le poids qui déjà écrasait le peuple. Il fallait, k de justes plaintes, une. satisfaction autre qu'une armée de bandits déchaînée sur la contrée et une aggravation de charges. C'était un volcan mal éteint, dont l'explosion, pour avoir été un moment comprimée^ n'en devait être que plus terrible, et bientôt les sanglantes extorsions des commis de la gabelle amenèrent la grande insurrection de 1548 (1), qui arma les paysans, les piteaux, les guitres, comme on les appela, et mit en feu toutes tes campagnes de la Saintonge, de l'Ângoumois, del'Âunis, du Périgord, du Limousin, de l'Âgenois et du Bordelais (2).

Non seulement la noblesse et la bourgeoisie soulevèrent, comme toujours, les paysans et leur fournirent des chefs, mais encore le clergé fit cette fois cause commune avec eux, et leur donna l'exemple de

(1) « Une nouvelle émeute fut excitée à Toccasion de la gabelle, par les extorsions des commis préposés pour en percevoir les droits. » (Arcère, La Rochelle, I, 323.)

(2) Voyez, pour la révolte des piteaux : Bouchet, Ânn, d'Aquitable. — Paradin, Hist. de notre temps, — Arcère, Hist, de La Hochelle. — Mém. du maréchal Vieilleville. — Dom Devienne,

/*■*<«. de Bordeaux, — Massion, Hist, de Saintonge..»

faire la chasse aux commis des gabelles. Réunis d'abord au nombre de six mille a^ix environs de Jonzac, dans la haute Saintonge, Tinsurrection gagna dans la Saintonge du sud, et bientôt ils ne furent pas moins de seize mille, ayant à leur tête bon nombpe de bourgeois malfamés, Bouillon, Châteauroux, Cramaillon, Boismenin et quelques autres.

Vers le milieu de juillet, un jeune homme réunit chez lui, non loin d'Angoulême, une trentaine de mécontents. Ils s'arment, sortent par les rues en poussant ce cri qui de la Saintonge a la Guyenne allait réveiller tous les échos : Mort aux gabelous ! Les populations se soulèvent sur leur passage, des chefs s'imposent,, se font accepter, envoient dans tous les bourgs et les villages Tordre aux curés, qui s'y soumettent sans apparence d'opposition, de faire sonner le tocsin et d'armer partout et embastonner leurs paroissiens. Bientôt ils ne «ont pas moins de cent vingt mille, faisant retentir le cri vengeur aux oreilles de tout ce qui est accusé de sympathie pour l'odieuse gabelle, et pour ceux des gentilshommes dont la tyrannie est trop implacable. Plusieurs bandes se forment, l'une marche sur Poitiers, une autre sur Périgueux, une troisième pénètre dans le pays « d'entre deux mers, » c'est-à-dire dans la contrée située entre la Garonne et la Dordogne, et s'avance vers la capitale de la Guyenne.

À l'approche des piteaux, dont la foule grossit sans cesse, Bordeaux s'insurge et fait cause commune avec eux. La ville se trouvait alors privée de ses autorités militaires. Le roi de Navarre Henri d'Albret, gouverneur de la province, était absent, et le sei-

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gneur de Monneins, lieutenant général du roi, se rendait a Bayonne où l'appelaient quelques affaires. Le parlement, les jurats ou officiers municipaux, fout courir après ce dernier le suppliant de venir faire tête à Torage. Monneins rebrousse chemin, craignant surtout que Témeute ne donnât la main aux insurgés de Saintonge. A peine rentré dans la ville, il veut faire charger de poudres, de munitions, de vivres, deux charrettes qu'il dirige vers le château Trompette et le fort du Has, qui commandaient la ville. Le peuple les arrête et s'empare des armes que Ton préparait contre lui. Des cris de mort sont proférés contre Monneins, qui se retire au château Trompette, espérant le mettre en état de résister aux révoltés.

Les « chevaliers chevaucheurs du sel » s'étaient retirés en foule k Bordeaux, où ils espéraient s'abriter contre les fureurs du peuple derrière l'autorité royale. Le samedi 18, les menaces deviennent plus pressantes, l'émeute connaît leur retraite, exige qu'on les leur livre. C'est en vain que le lendemain on double le guet qui veille à la tranquillité de la ville. Les insurgés forcent le domicile d'un secrétaire du roi ; le guet accourt, le secrétaire s'évade par une porte de derrière et parvient a gagner le château Trompette. Monneins lui accorde l'asile qu'il réclame^ et l'irritation populaire grandit encore contre lui. La cour et les jurats veulent former une sorte de garde nationale composée des plus notables habitants, mais la populace envahit la salle des délibérations, les disperse, désarme ceux qui prétendaient les défendre.

La nuit avait amené un instant de trêve, mais rien de plus. Le mardi, le seigneur de Seignon, redouté

dans le pays, traverse la ville k la léle de douze ou quinze hommes a cheval, et va s'enfermer au château Trompette, bien décidé a défendre Monneins. Furieux, les insurgés se ruent sur la maison de ville, saisissent les armes, les canons, les munitions, les archives, et k grand'peine les jurats détournent le danger qui menace leurs, tètes. Les rebelles braquent une partie des canons a Feutrée des rues par lesquelles on peut arriver k eux, font sonner le tocsin, et délibèrent d'aller massacrer le parlement en pleine séance.

Par toutes les portes de la ville les piteaux accoururent aux appels du tocsin. Le plus grand nombre se dirige vers le château Trompette, tandis que la cour, avec les principaux bourgeois, délibère sur les mesures k prendre pour résister au déchaînement de ta commune, qui, de son côté, met en question le massacre de l'aristocratie de la malheureuse cité.

Résister, tous le voudraient, mais la chose devient de moment en moment plus difficile. La colère des révoltés grandit avec leur nombre, les motions les plus terribles sont les mieux accueillies. On presse le premier président du parlement, de la Chassagne, vieillard qu'entoure la considération générale, de céder aux volontés du peuple, qui exige que l'on aille sommer Monneins de venir k Thôtel de ville, véritable demeure d'un gouverneur de province, pour être toujours prêt k écouter les doléances du peuple, et pour y faire droit lorsqu'elles sont légitimes. Eu outre, une soixantaine de délégués du peuple entreront dans le château Trompette, k la garde duquel ils concourront conjointement avec la garnison. De la Chas-

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sagne se dirige vers la forteresse, au milieu des vociféralions du peuple à l'adresse de la gabelle et des gabeleurs.

Monneius comprend le péril qui plane sur sa tête, mais résister absolument ne présente pas des dangers moindres. Il consent à se rendre aux vœux du peuple, tout en ayant Tair de rester maître de la situation. Le lendemain, il ira prendre possession de la mairie, mais il exige qu'on Tassure que sa personne sera respectée, que sur son passage les principaux de la commune révoltée se précipiteront k genoux, comme devant le représentant de Tautorité royale, et demanderont grâce pour leur révolte ; quinze bourgeois seront admis pour faire le service dans la citadelle.

De la Chassagne revient auprès de ses étranges commettants, parlemente, passe sous silence les prétentions insolentes du lieutenant général du roi. Mais il est déjk trop tard pour poser des conditions, il faut les subir. Le président retourne vers Monneins qui veut qu'au moins on lui signe la garantie qu'il aura la vie sauve. L'acte était difficile k dresser, difficile a faire signer par de sérieux garants, et surtout il eût été difficile k ceux-ci de faire respecter leurs signatures. De la Chassagne demande a haute voix que les insurgés promettent de respecter les jours de Monneins, que Ton lève la main en signe d'engagement devant Dieu. Les plus rapprochés s'empressent de le satisfaire, on se contente de cette faible garantie, et Monneins, ayant k sa droite et k sa gauche le premier président et sou fils, conseiller au parlement, arrive jusqu'k la mairie, poursuivi sur sa

route par les imprécations de la populace eu furie.

La foule hurlante entourait Thôtel, exigeant qu'on livrât sans conditions le château, et que toute la garnison s'éloignât de la ville. On introduit quelquesuns des principaux meneurs, et en même temps arrivent deux conseillers, le capitaine de la ville, de Saulx, et quelques jurats. Le danger augmentait d'heure en heure ; Mouneins prie le premier président d'aller chercher main-forte. Le conseil est suivi, et bientôt de la Chassagne revient, mais sans avoir pu réunir plus de quinze ou vingt hommes pour protéger le lieutenant du roi. On Pavait respecté lorsqu'il s'avançait seul au-devant des groupes furieux; on l'outrage lorsqu'il reparaît à la tête de sa faible troupe. Pressé, bousculé, alors qu'il ne songe qu'k protéger Monneins, il est renversé h terre par un coup de hallebarde, foulé aux pieds, et il allait périr quand un prêtre le relève et l'entraîne a demi mort.

Au sortir du château Trompette l'insurrection criait : France ! France ! et maintenant le cri était : Guyenne ! Guyenne ! C'est-k-dire que l'on ne reconnaissait plus l'autorité royale.

De la Chassagne éloigné, c'était le rempart de Monneins qui s'écroulait devant lui. Quelques furieux se précipitent, il tombe, mais lui, c'est pour ne plus se relever. On entraîne son cadavre dans la rue, où il reste deux jours exposé aux outrages, avec défense de lui accorder les honneurs de la sépulture.

Le peuple, que ses tyrans disent ingouvernable, sent instinctivement, au contraire, qu'il a besoin de chefs. Ne sachant a qui se donner, il court vers de

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la Chassagoe, que le prêtre avait transporté dans le couvent des augustins.

« Sois notre capitaine ! lui crie-t-on de toutes parts. Mets-toi a notre tête, ou tu es mort l » De la Chassagne avait soixante ans. Il était six heures du soir, et depuis le matin l'héroïque vieillard, qui n'avait pas cessé de risquer ses jours pour sauver ceux de Monneins, n avait pas pris le temps de manger, il était à jeun. Affaibli, éperdu, il cède. On arme l'un de ses bras d'une épée, on charge l'autre d'un bouclier, et ainsi affublé, le premier président du parlement est reconduit en triomphe jusqu'à son logis, où on lui accorde de se reposer pendant la nuit. Puis ils se retirent, vont saccager dans la soirée quelques maisons des hommes désignés a leur vengeance, jettent quelques cadavres par les fenêtres, et, comme pour Monneins, défendent qu'on les ensevelisse.

Le lendemain, mercredi 22, la commune appelle dans son sein le capitaine de la ville, le premier président, quelques jurats, quelques riches bourgeois, quelques membres du clergé qui n'avaient pas perdu sa confiance. Le château Trompette était au pouvoir du peuple, la garnison s'était éloignée, les insurgés avaient assouvi leurs colères, et ils se regardaient, effrayés, ne sachant plus que faire de leur victoire. Alors ils ferment les portes de la ville, pour que les piteaux, que le tocsin sonnant par toute la campagne avait mis sur pied, ne puissent pas pénétrer dans leurs murs, et les ravageurs des jours précédents font des patrouilles et montent la garde pour empêcher le pillage que des bandits pourraient être tentés

de faire dans les édifices publics. Ce bizarre état de choses dura trois jours, et le samedi, la commune, dans une nombreuse réunion aux Grands Cordeliers, arrête que « la cour et tous autres procéderaient k réexpédition de la justice, comme elles avaient accoutumé. »

Tandis que cette terrible échauffburée s'éteignait ainsi d'elle-même aussitôt qu'elle ne trouvait plus devant elle de résistance pour entretenir sa colère, des événements analogues, plus terribles et surtout plus persistants, s'accomplissaient dans la Saintonge, non loin de l'Ângoumois, d'où nous avons dit qu'était parti le signal de la révolte.

La gabelle, victorieuse en 1441, redoublait d'insolence. On allait jusqu'à mêler du sable à ce sel dont la consommation était obligatoire, les gabeleurs volaient sans pitié ni vergogne, et comme dans toutes les contestations les juges étaient leurs complices et les chefs mêmes de la corporation du saunage, toute impunité leur était assurée par avance.

Les habitants de Blanzac, Barbezieux et autres lieux encore, cessent de se rendre aux greniers k sel. Les gabeleurs se montrent alors dans les cantons rebelles: l'irritation générale les tient en respect, ils n'osent pénétrer dans les gros bourgs, et se contentent d'arrêter, dans les alentours, quelques pauvres diables qu'ils jettent dans les prisons de Châteauneuf. Les communes s'émeuvent, et trois ou quatre mille « des bonnes gens des champs » s'y rendent en armes, demandant qu'on élargisse les prisonniers et qu'on mette a leur place le receveur de la gabelle. Celui-ci parvient k se soustraire k la fureur populaire, il se

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sauve auprès du roi de Navarre, qui fait marcher sur Barbezieux cent hommes d'armes de sa compagnie ; mais ils n'arrivent pas jusqu'à leur destination, les insurgés les ayant battus sur la roule.

 Malatrait, non loin de filanzac, une pauvre femme, coupable de n'avoir pas été prendre aux greniers la part de sel et de sable qu'elle n'avait plus les moyens de payer, fut condamnée a une amende telle qu'il lui eût été impossible de la payer de tout son modeste avoir. « Patience vaincue se tourna en fureur, » dit Paradin. Indigné, un capitaine nommé Bois-Menil, mais qui déguisa son identité derrière le pseudonyme de Bouillon, soulève les communes et arme tous les bras pour défendre la victime d'une aussi cruelle iniquité. La révolte gagne du terrain dans ces contrées depuis si longtemps exaspérées. Toutes les communes se réunissent, ayant chacune h leur télé un chef ou coronal. A Barbezieux, un gentilhomme, Puimoreau, prend le commandement sous le nom de grand coronal de Saintonge.

Pas un seul village de cette province et de TAngoumois ne reste indifférent a la lutte qui se prépare. Tous les gabeleurs, tous ceux qui sont accusés de les favoriser, sont visités, pillés, mis k mort. La révolte est générale, les vengeances particulières se confondent avec la justice populaire ; la noblesse se croit revenue aux jours néfastes de 1358, elle pâlit et tremble derrière les murailles de ses -donjons, tandis que Puimoreau, auquel rien ne résiste, pénètre à Saintes, le dimanche 12 août, h la tête de « seize mille hommes de cette canaille de commune, embastonnés de harquebuses, arbalètes, fourches de fer,

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piques et faulx emmanchées k Teavers. » (Paradin.)

De Ik ils marchent sur Cognac, où ils entrent de vive force, et la tourbe victorieuse se livre à des excès trop bien justifiés par les extorsions intolérables des gabeleurs et de leurs commis.

Le 17, une autre bande, sous la conduite de Bouillon et de trois autres chefs, Galafre, Gramaillon et Chastelleraud, vient piller la ville de Ruffec. A quelques jours de Ta, ces trois capitaines, suivis de douze ou quinze hommes seulement, poussent une reconnaissance et traversent le bourg de Saint- Amand. Six ou huit gentilshommes du voisinage en sont instruits, ils se font suivre de quelques-uns de leurs gens armés k la hâte, s'annoncent comme Tavant-garde d'une troupe de trois cents hommes dépêchés pour les saisir, et se mettent k leur poursuite. Serrés de près, Bouillon et les siens se réfugient dans un clocher, parlementent, capitulent, se rendent, et sont conduits k Angouléme. Mais bientôt vingt ou vingt-cinq mille révoltés arrivent aux portes de la capitale de TAngoumois, et toute la portion riche de la ville, redoutant le pillage dont la populace les menace hautement, force le gouverneur k rendre aux communes les chefs qu'elles réclament.

Pendant ce temps, le roi Henri II guerroyait en Italie. Victorieux, il rentrait dans son royaume et se trouvait a Lyon lorsqu'il apprit ce sinistre événement. Il dépêche alors en Guyenne le sieur de Sainle-Foy, avec des lettres qui enjoignent aux révoltés de rentrer dans le devoir, de retourner dans leurs villages, et qui leur promettent de faire droit k

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leurs demandes. Ces lettres, publiées k Bordeaux, k Saintes, k Angoulême, et par toute la Guyenne, calment tout comme par enchantement. Ces terribles révoltés, qui faisaient ti'embler plusieurs provinces, confiants dans la parole royale, déposent les armes, rentrent chez eux, sans tenter même, depuis cet instant, aucun attroupement.

L'époux de Catherine de Médicis ne professait pas, sur la fidélité que les souverains doivent k leur parole, les mêmes principes que Jean II, le vaincu de Poitiers : il fallait faire de la force et punir la révolte, bien qu apaisée, et, comme en 1358, les excès des paysans s'amoindrirent et disparurent presque kcôté des sauvages exécutions d'une réaction implacable. Le connétable Anne de xMontmorency, Thomme aux successions usurpées, conseilla au roi «c de tout exterminer, et d'y planter une nouvelle peuplade pour n'y plus revenir, s'oflrant d'en prendre la charge et d'en satisfaire Sa Majesté. »

Les insurgés allaient trouver un terrible adversaire dans la personne de ce connétable, l'un des plus grands capitaines de son siècle, mais d'ailleurs grossier, bandit et sacripant comme un héros du moyen âge. Il ne savait pas même signer son nom, et lorsqu'il avait k le faire, il exécutait, avec la plume que lui présentait son secrétaire, une suite de lignes verticales, jusqu'au moment où celui-ci lui disait : « Monseigneur, c'est assez ! » Du reste, si élémentaire que cela semble tout d'abord, ce n'était cependant pas l'enfance de l'art, c'en était l'adolescence ; l'enfance de l'art la voici : le noble sire plongeait dans l'encre ses cinq gros doigts habitués

k manier la lance, il les appliquait au bas de Tacie qu*il s'agissait de certifier, et, k côté, le naïf tabellion écrivait ces mots : « Ce est la grifTe de monseigneur (1). »

Bien loin d'accepter cet excès de zèle de Montmorency, qui s'offrait pour aller faire un désert des plus riches provinces du royaume, Henri II défeudit aux troupes qu'il lui confia de violer, piller ni tuer, sous peine de la vie. Mais les braves qu'il commandait connaissaient trop bien leur chef pour s'inquiéter beaucoup de pareilles prohibitions.

€ On disait, rapporte Brantôme, qu'il fallait se garder des patenoslres de M. le connétable ; car en les disant en marmottant, lorsque les occasions se présentaient, il disait: « Allez-moi pendre un tel... « Attachez celui-là k un arbre... Faites-moi passer « celui-lk par les piques... ou arqueL usez-les tous « devant moi... Taillez-moi en pièces tous ces ma- « rauds, qui ont voulu tenir ce clocher contre le « roi... Brûlez-moi ce village... Boutez-moi le feu tf partout k un quart de lieue k la ronde !... »

Après avoir promené l'incendie autour de lui, après avoir pendu en masse et sommairement sur le plat pays tout ce qui s'offrait k sa colère. Montmorency marcha sur Bordeaux, qui lui dépêcha une députation de ses principaux habitants sur un navire richement décoré et pavoisé, qui devait l'amener en triomphe jusqu'au milieu de son enceinte. Mais il les renvoya brutalement, et leur montra vingt pièces d'artillerie qui sauraient bien le faire pénétrer chez

(1) Lebrun des Charmettes, Hist. de Jeanne d'Arc, I, 286.

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eux comme il conveaait, aulremenl que par porle ni bateaa, leur promettant de tout livrer k la force et au pillage.

Pendant tout un long mois^ une terreur inotiïe pesa sur cette malheureuse cité, qui, sans compter lès morts civiles, les confiscations, le fouet, les amendes honorables, les exils, la prison et les autres menues peines, vit dans son sein plus de cent cinquante exécutions capitales, assaisonnées de tous les raffinements de cruauté qu'inspire une réaction sauvage, les uns décapités, les autres pendus, empalés, tirés a quatre chevaux ou brûlés. Le grand coronal fut décapité, attendu sa qualité de gentilhomme. Quant k Bouillon, Boismenin, Cramaillon et Ghâteauroux, ils eurent Tétrenne d'un supplice tout nouveau, et qui, sauf un détail, était appelé a un grand succès : ils furent rompus vifs sur la roue, ayant au front une couronne de fer rougié au feu.

Il n'y eut pas jusqu'aux cloches et aux horloges des églises qui ne se sentissent de la fureur du terrible connétable ; il n'en resta pas une seule dans la ville ni dans les villages, il fit tout briser pour l'artillerie du roi.

Parmi ceux que Montmorency avait fait condamner a mort se trouvait un magistrat nommé Lestonal, dont la femme, jeune et belle, et ne connaissant pas le tigre dans l'antre duquel elle allait égarer ses pas, court se jeter k ses pieds pour lui arracher, par ses larmes, la grâce de son époux. Travestissant sa luxure en clémence, le connétable la proqael, k une condition honteuse, k laquelle l'infortunée, folle de douleur, accède au milieu de ses cris de désespoir.

Lorsqu*au matin, ayant tenu parole, et, sublime prostituée, croyant avoir payé de son honneur la tête de son époux, elle s'arrachait des bras du monstre, elle aperçut son cadavre pendu à une potence que le connétable avait fait dresser devant ses fenêtres.

chaste muse de l'histoire ! vingt traits de ce genre n'empêchent point ce misérable de briller au premier rang parmi les héros dont tu transmets, comme un legs pieux, les noms à la postérité !

Je ne parle que pour mémoire des gens emprisonnés, fouettés, « et de merveilleuses amendes et interdictions, tant sur le corps de la cour du parlement, que sur un grand nombre de particuliers. » On ordonna que le corps de Monneins fût exhumé en présence des jurats et de cent vingt élus par le conseil de la ville, déterré avec leurs ongles, disent les chroniqueurs du temps, porté solennellement par eux tous, en habits de deuil, tête nue, tenant à la main des torches auxquelles étaient fixées les armoiries du défunt. En passant devant le logis du farouche connétable, tous se précipitèrent à genoux, criant miséricorde, demandant pardon à Dieu, au roi et à la justice. Le corps fut transféré k la cathédrale et inhumé dans le chœur. Devant la chapelle, une jcolonne commémorative rappelait le crime des révoltés et la sanglante vengeance que Henri II en avait tirée.

On disait qu'à Angoulême les piteaux, après s'être saisis de quelques employés de la gabelle; les avaient impitoyablement torturés, s'étaient plus à leur ouvrir les flancs qu'ils avaient remplis de sel, et que, les lançant ensuite dans la rivière, ils s'écriaient :

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