‹ Histoire des paysansChapitre 58 sur 84 · LA GABELLE · texte numérisé non relu

LA GABELLE

ce Allez, méchants gabeleurs, saler les poissons de la Charente l » Le bourreau rompit sur la roue les plus coupables et ensuite les jeta vifs sur un bûcher, en prononçant ces paroles : « Allez, canaille enragée, rôtir les poissons de la Charente que vous avez salés des corps des officiers de notre roi et souverain seigneur ! »

Après que cette terreur implacable eut ramené sur la contrée le silence et la solitude des tombeaux, les soudards s'éloignèrent, pillant les pauvres gens des villages, « leur faisant accroire qu'ils avaient sonné le tocsin, et exerçant d'autres forces et villenies envers les femmes. »

La cour eût cru faiblir en accordant quelques concessions au peuple désarmé, tandis que c'était faire preuve de force, au contraire, que d'ajouter encore k tous les abus qui lui avaient mis les armes à la main. On vendit le plus cher que l'on put l'exemption des droits les plus vexatoires, on ajouta même partout où l'on trouva moyen de le faire, et l'arbitraire eut plus que jamais ses coudées franches. Chacun pouvait apporter le sel au grenier royal, nul n'en pouvait prendre que la ; aussi, grâce h la concurrence des producteurs, ceux-ci n'en retiraient rien, lorsque le monopole du vendeur forçait le consommateur a subir la taxe qu'il plaisait aux « grenetiers et contre-rôleurs de la gabelle » de lui imposer. Ces officiers faisaient de fréquentes descentes dans les villages, appelaient les habitants, et s'ils estimaient qu'ils avaient dû consommer plus qu'ils n'avaient pris au grenier, ils considéraient cette économie, souvent forcée par l'impuissance de faire autrement, comme une contren 45

bande, et ils les condamnaient à une amende arbitraire, moitié au profit du prince, moitié au leur, « de telle sorte qu'en deux ou trois ans les dits officiers et leurs commis devenaient riches de trois ou quatre mille livres des biens du pauvre peuple. » Bientôt, décidant des besoins de chacun, ils trouvèrent plus simple et plus facile de contraindre les familles a prendre une certaine quantité de sel par tête d'individu de tout âge et de tout sexe, quantité fixée a neuf livres pesant par an. C'était un impôt mis sur les nombreuses familles, c'est-k-dire sur la misère.

Cela s'appelait bailler le sel par impôt. « Chose pitoyable, de faire acheter au peuple ce dont il n'avait besoin, et qui lui était du tout inutile ! » disent les états de Normandie de 1598. U y avait bien les parlements, pour faire droit aux doléances du commun, mais la plupart de leurs membres étaient aux gages des partisans {i). Parfois, cependant, par exception et pour paraître prendre quelque intérêt aux souffrances d'une contrée, ils constataient que cette charge « était insupportable au peuple. Le payement des tailles en était diminué, et les prisons remplies de personnes, tellement qu'en Normandie il en avait été tiré jusques a cent vingt corps morts pour une seule fois. » (Id., 188.)

Grâce a ces iniquités, la gabelle devint surtout odieuse comme source et prétexte de vexations et de mauvais traitements de la part des officiers qu'elle faisait vivre. « Les marchands, fermiers, grenetiers, contrôleurs, greffiers et archers de la gabelle, dit le

(l) Floquet, Hist. du Pat^lement de Normandie, IV, 178.

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