CHAPITRE X
François II (1559-1560). — Charles IX (1560-1574). — États généraux de 1560. — Guerres de religion.
< Oh I qu'il y a de peine à servir les grands et de danger quant et quant I Mais il font passer par là. Dieu les a fait naître pour commander et nous pour obéir; d'autres nous obéissent à nous : et toutefois nous sonunes tous d'un père et d'une mère; mais il y a trop longtemps pour alléguer nos titres. » Blaise de Montlu&
Un discours du chancelier l'Hôpital, prononcé au parlement pendant le règne éphémère de François II, nous apprend que sur la fin de celui de Henri II, et malgré d'excessifs besoins, on s'était vu dans la nécessité de soulager le peuple d'une partie du fardeau qui l'écrasait ; dans plusieurs provinces, on avait dû faire des remises considérables sur les tailles, parce que les malheureux cultivateurs abandonnaient leurs travaux et menaçaient de s'expatrier. Toujours nomade, en effet, et partout en pays étranger, le campagnard continue de braver les rigueurs de l'aubainage et d'émigrer de province en province. On avait vu, en 1556, plus de dix mille villageois de la Normandie et de la Picardie, ruinés par les guerres, se réfugier en Franche-Comté, pays de servage, et s'y rendre mainmortables des seigneurs qui voulaient bien, k
celte condition, leur donner des terres et des bois k défricher. Infatigables pionniers, tandis que chacun autour d'eux vit de pillage et de crime, ils s'acharnent au travail et se cramponnent à la terre partout où leur main désespérée peut la saisir. Du reste, les étals, convoqués sous ce règne d'un jour et assemblés sous celui de Charles IX, en 1560, firent connaître toute retendue du mal. Le clergé représenta que le peuple, épuisé par des contributions forcées, avait besoin de soulagement ; il supplia le roi d'abolir les crues des tailles et de ramener les impôts au chiffre auquel ils étaient sous Louis XII, d'empêcher que les laboureurs continuassent d'être ruinés par le passage de gens de guerre, et d'établir des étapes si sévèrement réglées, que tout se payât de gré k gré.
Le cahier des doléances du tiers état fut plus explicite, et, après avoir dit que le peuple avait supporté plus de charges depuis quarante-six ans qu'il ne lavait fait dans le cours de deux cents ans auparavant, développa la thèse que le clergé n'avait fait qu'indiquer. Il exposa au grand jour les vexations, injustices et rapines que les laboureurs essuyaient de la part des seigneurs. Non contents de les enlèvera leurs travaux pour de prétendus droits de charriage, aides et journées, ils levaient sur eux des contributions arbitraires en pailles et grains, sous prétexte de les exempter du logement des gens de guerre. Ils apposaient des gens inconnus pour chercher querelle à ceux qui eussent prétendu résister a ces vexations, les piller, battre et outrager sans qu'ils pussent nourrir aucun espoir d'obtenir justice. Quelques seigneurs
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enlevaient a une commune les bois, usages et pâturages dont elle jouissait depuis un temps immémorial, ou par privilèges royaux ; d'autres établissaient des fours et pressoirs bannaux, et exigeaient des droits triples de ceux que portait la coutume. Ils percevaient des droits de péage arbitraires pour Tentretien des ponts et des roules, et ils n'entretenaient ni routes ni ponts. A Faide de leur droit de chasse, ils ravageaient les champs et les vignes de ceux qui leur déplaisaient, tandis que leurs veneurs, fauconniers, valets de chiens, archers de toiles, muletiers et autres de leur maison, abusant du droit de gite, délogeaient et pillaient les pauvres laboureurs.
S'ils tentent de résister aux extorsions des seigneurs, ceux-ci les traduisent « par-devant leurs juges, qui sont k leur dévotion et faveur. » (États gén. de France, XI, 53, 318..., XII, 210, 212...)
Puis, faisant observer que la rusticité, la violence et la férocité des seigneurs tenaient k leur défaut d'instruction et a leur oisiveté, le commun priait le roi d'ordonner qu'il n'y eût plus de pages chez les grands et qu'il fût défendu à la même personne de taîir deux offlces, civils ou militaires, afin qu'il y eût ainsi un plus grand nombre de nobles occupés. (Id., XII, 220.)
Les doléances tracent ensuite un tableau effrayant de la désolation des campagnes. Les uns, se voyant arracher par violence, pour payer l'impôt, le peu qu'ils avaient amassé pour l'hiver, expiraient de douleur, tandis que d'autres se suicidaient après avoir égorgé leurs femmes et leurs enfants. Beaucoup, traînés en prison, y étaient morts de faim. D'autres
avaient fui le royaume, oubliant derrière eux leurs enfants qui mendient et leurs Olles qui se prostituent. Ceux qui restaient s'attelaient a la charrue pour remplacer leur bétail enlevé : partout les terres étaient incultes et en friche. On continuait de faire peser sur eux une odieuse solidarité, et il en était qui, après avoir acquitté leurs impôts, se voyaient conduire en prison pour acquitter encore les tailles d'un voisin enfui. Rejetant le fardeau sur les pauvres, les gens aisés se dispensaient de toutes les charges au moyen de sinécures, d'un titre sans fonction, dans la maison du roi, de la reine, des princes, dans l'université, les hôtels des monnaies, l'artillerie, les compagnies d'ordonnances, ou les mortes payes.
Le tiers demandait, avec la suppression des annales, celle de tous les tributs payés a Rome, la réduction des fêles chômables aux cinquante-deux dimanches, aux fêtes de la Vierge et a celle des apôtres.
Il est encore, dans la seconde moitié du XVP siècle, des seigneurs « qui usent de grandes violences envers leurs sujets, jusqu'à les contraindre, spécialement ceux qui sont aisés et ont quelque bien, de ravir leurs enfants, fils et filles, k leur volonté et discrétion, contre la loi de nature, volonté des pères et mères, tuteurs, curateurs et parents, ayant les aucuns pris occasion de quelques lettres de cachet qu'ils ont obtenues par subreption des feus rois, desquelles lettres ils auraient tellement abusé qu'ils ont osé entreprendre de séquestrer les filles, pour les faire épouser après contre le gré de leurs parents. » (XII, 217.)
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« Et aussi on ne saurait réciter les extorsions, travaux et molestes que les compagnies de gens de guerre, tant de pied que de cheval, mandées pour le besoin du roi, et pour faire leurs montres, font aux pauvres laboureurs et habitants des lieux où ils passent, ne se contentant pas des vivres qu'ils trouvent es mains de leurs hôtes, mais les contraignent et mettent en peine et frais d'en aller chercher ailleurs, et puis se départent sans rien payer, emmenant bien souvent les chevaux et harnois desdits pauvres laboureurs jusqu'à leur prochain séjour, et plus outre, et quelquefois dérobent et emportent avec eux les meubles et bardes de leurs dits hôtes, et pour tout payement les battent et outragent. »
Notons, en passant, que sous le règne précédent, les états avaient consenti une augmentation de taille a6n de hausser la paye des troupes et de leur ôter ainsi toute excuse de voler Jacques Bonhomme. Mais il était écrit que tous les sacriflces qu'il s'imposait tourneraient contre lui : il payait plus, sans être moins pillé pour cela.
Le cri de la vérité forçait les états provinciaux k dévoiler les mêmes crimes et 'a jeter à la face de tous les bourreaux du paysan les mêmes accusations, et nous pouvons voir aux états d'Anjou, qui s'ouvrirent le 14 octobre 1560, l'avocat du roi, Grimaudet, flétrir avec une virulence passionnée le clergé, la noblesse, l'armée, la justice, les officiers des aides et gabelles, car tout y passe, nul n'est oublié, et le paysan trouva cette fois un défenseur implacable et généreux. « Si tels abus et entreprises ont cours plus longtemps, s'écria-t-il, il est grandement à craindre
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que ce ne tourne en sédition publique, assemblées illicites, révoltements de sujets d'avec le prince (!).> Aveu précieux, et que nous retenons, c'est toujours l'excès de la tyrannie qui donne naissance k la révolte. Que lît-on, en attendant, pour rétablir Tordre dans les provinces et châtier les gentilshommes les plus compromis? Le roi fit censurer en Sorbonne les harangues de Grimaudet, et envoya a Angers le duc de Montpensier, « avec quelques régiments, qui furent logés dans les maisons, terres et paroisses de ces gentilshommes, où ils commirent de grands désordres et violences (422). > Toujours le remède aggravant le mal. Pour punir le maître, on châtie les sujets.
Les troupes de Montpensier pénétrèrent de vive force k Angers, renversèrent les barricades a coups de canon. « Les huguenots ayant été forcés partout, on commença d'entrer en leurs maisons et en tous les lieux suspects, où l'on en prit quantité, dont plusieurs furent pendus à l'heure même aux fenêtres de leurs logis et dans les places publiques (425). » C'est le prologue du drame sanglant de la Saint- Barthélémy, qui va bientôt avoir pour théâtre la France tout entière.
Il y a toujours, à chaque nouveau règne, un moment d'espoir plus ou moins éphémère, pendant lequel chacun, prenant ses désirs pour des réalités, subit le charme d'une fiévreuse surexcitation qui communique pour un instant aux affaires un aspect de confiance et de prospérité. Le règne même de Charles IX connut cette période heureuse. On en-
(1) Dom B. Roger, Anjou, 417.
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tgura les bourgs de fossés et de petites tours, « pour éviter les courses des aventuriers et gens de pied qui, n'a pas longtemps, soûlaient tenir les champs et vivre sur le pauvre laboureur à discrétion et plaisir. » On donnait des terres à cens seulement, franches de dîmes et autres redevances, et cependant peu de laboureurs se présentèrent de 1562 k 1565, « et Ton voyait partout de vastes communaux déserts, autrefois cultivés, et depuis délaissés en friche par temps et hostilité de guerre. » (D. Carlier, II, 619. — J. Chaumeau, liv. vi, 250,262.)
Dans le même temps, aux états de Pontoise, le tiers état accorda un nouvel impôt de cinq sols par muid sur tous les vins qui entreraient dans les villes closes. C'est Ik un de ces impôts qui, tout anodins et inofiFensifs à Torigine, ont fait leur chemin dans le monde, et, sacrifiant les intérêts des campagnes k ceux des cités, ont porté une grave atteinte k la prospérité du paysan, en ajoutant au vin, k son passage k Foctroi, un prix parfois triple et quadruple de sa valeur, et en restreignant dans les grands centres la consommation de ce produit, que le vigneron ne peut plus vendre.
Jamais le royaume, depuis que François 1°^ avait fait revivre Tère des gentilshommes, n'eût dû compter des jours aussi heureux et aussi prospères que les deux règnes de Charles IX et de Henri III, car ce fut le temps des batailleurs, des héros illustres, des grands princes et des grands capitaines, et les Guise, les Condé, Coligny, Montmorency, Henri de Navarre, et tant d'autres, sont certes de taille k satisfaire les plus difficiles. Un roi. puissant et énergique qui eût
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SU réuDir dans sa main de fer les rênes auxquelles eussent obéi ces coursiers impétueux eût utilisé leur fougue en les lançant contre TAllemagne et contre Tltalie, et comme la gloire de ce côté des Alpes, du Rhin ou des Pyrénées, c'est la ruine, le pillage et la mort de Tautre côté, la France eût pa ajouter quelques pages brillantes à ses annales. Mais les minorités se succédèrent sur le trône, Tinlrigue régna au lieu de la force, et le noble royaume fut, pour tout un long demi-siècle, rejeté de deux cents ans en arrière. La culture commençait a reparaître quand le fanatisme religieux déchaîna ses fureurs sur la France et servit de prétexte aux luttes de ces esprits indomptables. Toujours peu novateur, le paysan eût laissé passer sans s'émouvoir Calvin et la réforme, si l'excès de ses souffrances n'eût soufflé dans son âme une soif insatiable de changement que surent habilement exploiter ceux qui avaient besoin de lui pour grossir leurs rangs et soutenir leurs prétentions.
< Partout les ministres prêchaient aux villageois que s'ils se mettaient de leur religion, ils ne payeraient plus ni devoirs aux gentilshommes, ni tailles au roi, que suivant leur bon plaisir. Les uns leur disaient que les rois n'avaient de puissance que celle qui leur vient du peuple, et les autres que la noblesse n'avait nul droit au-dessus d'eux. Et, de fait, quand les procureurs des gentilshommes demandaient les rentes k leurs tenanciers, ils leur répondaient qu'ils leur montrassent dans la Bible où il était écrit qu'ils devaient payer tout cela, et qu'en attendant, si leurs prédécesseurs avaient été sots et bêtes, ils ne voulaient plus l'être comme eux. »
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Quand on les menaçait au nom du roi : « Quel roi? répondaient-ils. Nous sommes les rois. Celui-là que vous dites est un petit reyot de m. .; nous lui donnerons des verges, et lui donnerons un métier pour lui faire apprendre à gagner sa vie comme les autres.
« Quelques-uns de la noblesse commençaient à se laisser aller, de telle sorte qu'ils entraient en composition avec eux, les priant de les laisser vivre en sûreté dans leurs maisons avec leurs labourages : et quant aux rentes et fiefs, ils n'en demandaient rien. D'aller à la chasse, il n y avait homme si hardi qui s'y osât risquer, car ils venaient tuer les lévriers et les chiens au milieu de la campagne, et Ton n'osait s'y opposer, a peine de perdre la vie; et si l'on touchait un d'entre eux, toutes les églises incontinent étaient mandées, et dans quatre ou cinq heures vous étiez mort. » (Montluc, 217-218.)
Le parlement, au lieu d'apaiser et de désarmer les paysans, arma le parti contraire, et, par un arrêt du dernier juin 1562, enjoignit à toutes personnes de courir sus aux huguenots et de les tuer partout où on les trouverait, comme gens enragés et ennemis de Dieu et des hommes.
Mis hors la loi et rejetés ainsi en dehors de l'humanité, les protestants ouvrirent le royaume k leurs coreligionnaires d'outre-Manche, qui lancèrent des troupes dans la Normandie, devenue incapable de se défendre par suite de la désastreuse émigration de 1556. Les curés et les vicaires, privés des revenus de la dîme et ne pouvant plus vivre, avaient imité leurs paroissiens et laissé la place libre aux missionnaires
huguenols. (Floquet.) La cour envoya pour défendre la Normandie des bandes mercenaires de reîtres et de lansquenets qui consommèrent la ruine de la coqtrée et firent plus que jamais le désert autour d'eux en mettant en fuite ce qui restait, gentilshommes ou manants. « Les catholiques ne faisaient pas moins de mal que les Anglais et les huguenols, de sorte qu il ne se trouvait rien par les villages ni par les maisons qui ne fût caché et retiré dans des carrières longues et profondes qu'ils ont en ce pays-là, où ils sauvaient tous leurs biens et bétail et euxmêmes, comme gens sauvages désespérés : de façon que les reistres du rhingrave battaient ordinairement sept ou huit lieues de pays pour trouver des vivres et aller aux fourrages (1). *
Une anarchie étrange déchirait le royaume. Ainsi, tandis que les calvinistes poussaient les paysans au prêche à coups de bâton, dans d'autres contrées les campagnards se révoltaient contre les seigneurs qui les empêchaient de piller les églises. (Montluc.) Dans le midi, une soldatesque indisciplinée dévorait toute la région. Vers le pays de Foix, le Béarn, l' Aragon, c'était une multitude de bandouillers, « qui fleurdelisé, qui essorillé, qui fouetté et stigmatisé de tous côtés, plus naturels au maniement des armes qu'a prier Dieu pour le prochain (2). »
La paix de mars 1563 permit de compter les plaies saignantes de la France : « Villes et villages, en quantités inestimables, étant saccagés, pillés et brûlés.
(1) Castelnau, Mémoires^ 486.
(2) Lç Frère, Hist. des Troubles en France.
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s'en allaient en déserts ; et les pauvres laboureurs, chassés de leurs maisons, spoliés de leurs meubles et bétail, pris a rançon et volés, aujourd'hui des uns, demain des autres, de quelque religion ou faction qu'ils fussent, s'enfuyaient comme bêtes sauvages, abandonnant tout ce qu'ils avaient, pour ne demeurer a la miséricorde de ceux qui étaient sans merci... Enfin k guerre civile était une source inépuisable de toutes méchancetés, de larcins, voleries, meurtres, incestes, adultères, parricides, et autres crimes énormes que l'on pût s'imaginer, auxquels n'y avait ni bride ni punition aucune, j^ (Castelnau.)
Ce ne fut qu'un instant de trêve, et rien de plus.
Catholiques ou protestants, les châtelains levèrent des troupes qu'ils ne payèrent qu'en leur accordant de piller la contrée, ce qui n'empêcha pas que bientôt, gouverneurs de villes ou de provinces, chaque chef militaire n'exigeât arbitrairement des tailles et des contributions en argent, blés, vins, et toutes sortes de denrées (1). Tandis que ceux-ci volaient sur la campagne, la cour, elle, volait à pleines mains dans les trésors de l'État. On retint une fois — et Montluc n'ose pas nommer l'auteur du crime — cent mille écus qu'attendait Laulrec pour solder ses troupes, et de pareils détournements étaient ordinaires. Quand les chefs se plaignaient, on leur répondait de « s'aider du pays. — Pays gasté n'est pas perdu, » disaient-ils. Force leur était donc de fermer les yeux et de laisser le soldat manger le manant « jusqu'aux os, car il ne va pas volontiers où il n'y
(1) De Thou, IV, 223. — États-Généraux, XV, 389.
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a a gagoer que des coups. » Aussi leurs homuies se monlraient-ils en tous lieux « grands voleurs, meurtriers, larrons, violeurs de filles et femmes, faisant dégâts aux maisons du plat pays qui ne leur voulaient fournir vins et argent à toutes leurs mandées. D (Montluc, n, 234, 260, 299 ; IV, 295. — Vieilleville, cliap. ix.)
C'était au nom de la Bible et de TÉvangiie que se commettaient tant d'horreurs, dont chaque parti rejetait la responsabilité sur le parti opposé. Mais la religion n'était que le prétexte ; les troupes ne connaissaient ni amis ni ennemis, et les chefs mêmes changeaient de camp suivant les nécessités de leurs vengeances. Il faut cependant rendre cette justice aux protestants, qu'ils se montraient peut-être moins fiirouches que leurs adversaires. On avait vu, en 1560, une chose touchante et bien faite pour désarmer le parti de Rome, si le fanatisme religieux pouvait être désarmé. Lorsque les troupes du duc de Savoie attaquèrent les vallées vaudoises, les paysans catholiques confièrent leurs filles aux montagnards hérétiques pour les protéger contre les outrages des soudards orthodoxes. Ils vinrent les reprendre après la victoire (I). Dans la Provence, le comte de Tende, qui la gouvernait, était du parti des huguenots. Son fils lui fit la guerre, et, dans une seule année, fit périr dans les supplices treize cent dix protestants.
« L'armée huguenote, dit Castelnau, s'achemina en Bourgogne pour y vivre plus commodément que par la Champagne, que nous avions mangée, et prit,
(I) A. Muston, Hist. des Vaudois, II, c. i, il
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força et saccagea Miissy, Crevant et autres villes, desquelles les pauvres habitants furent entièrement ruinés. Cependant les autres provinces du royaume n'étaient pas exemptes des maux et calamités de cette guerre civile... Si les huguenots avaient l'avantage en un lieu, les catholiques l'emportaient dans un autre, et la plupart des villes prises par les uns étaient reprises par les autres. Et ce qui restait du pillage des huguenots était repillé par les catholiques. »
Les rivalités politiques s'ajoutèrent aux difficultés religieuses, et l'infortuné villageois n'échappait aux mains des soldats du duc de Guise que pour tomber dans celles des partisans du prince de Condé. Des Adrets, Montpensier, Tavannes, Montgomery, Montmorency, Montluc, rivalisent de (érocité. Ce dernier avait fait ses premières armes sous le duc Antoine et sous les princes de Lorraine : il avait profité à leur école et mérité, lui aussi, le nom de Boucher royaliste. Marchant escorté de deux bourreaux qui ne le quittaient pas et que l'on appelait ses laquais, sa maxime était qu'il faut toujours commencer par l'exécution : aussi faisait-il pendre ses victimes « sans languir, sans dépenser papier ni encre, et sans les vouloir écouter ; car ces gens-la parlent 'd'or, » et se vantait-il de laisser derrière lui les pendus comme les bornes militaires qui jalonnaient sa route. Si les patients étaient en trop grand nombre, on les jetait, hommes et femmes, dans les puits jusqu'à ce qu'ils fussent comblés. (Montluc, II, 20, 31, 123, 141, 169...)
On connaît le baron des Adrels, ce démon de la vengeance et du crime, tour à tour catholique ou pro-
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testant, suivant l'intérêt de ses haines, mais toujours assassin, et dont aujourd'hui encore les paysans du Dauphiné ne prononcent le nom qu'en frémissant d'une terreur superstitieuse. II prenait plaisir à voir ses victimes s'élancer elles-mêmes du haut de la tour élevée de son donjon. Un jour un pauvre diable hésite et recule k plusieurs reprises : « Tu t'y prends k trois fois pour sauter cela ? Allons, saute, manant, et dépêchons ! — Monseigneur, répond l'autre, je vous le donne en six ! » Celui-là s'échappa vivant des griffes du tigre.
Combien de seigneurs mériteraient encore d'être cités, même k côté de ces maîtres en férocité ! Bor-' nons-nous à une seule province, l'une des moins maltraitées, l'Anjou.
Hercule de Saint-Aignant, seigneur des Marais, occupait le château de Rochefort, non loin d'Angers, d'où il commettait sur le pays des crimes si énormes que la justice s'en émut ; il fut assiégé, pris, et, tout noble qu'il était, roué et rompu vif. (D. Roger, 426.) Bressault, seigpeur de la Rouvraie, appelé le diable de Bressault, saccageait les campagnes, qu'il parcourait avec un baudrier d'oreilles de prêtres. Le seigneur de Pescheseul, sur la frontière de l'Anjou et du Maine, faisait boire toutes sortes de gens k son grand godet, — c'est ainsi qu'il appelait la Sarthe, — et disait a un avocat que ce qui le retenait de l'y jeter, c'est qu'il était trop maigre pour paître ses brochets. A Boère, près Sablé, Boisjourdan, bonhomme de guerre, au dire de Brantôme, lieutenant de Pescheseul, et depuis mestre de camp d'infanterie, avait enfoui dans les fossés de son manoir plus de cinq
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cents calvinistes. Dans tous ces crimes, le nombre n'est rien encore, ce sont les détails qu'il faudrait connaître. Une fois, il avait fait pendre une pauvre femme dont il confisqua tout le bien, réduisant ainsi à la misère la plus complète deux enfants qu'elle laissait, un garçon de quatorze k quinze ans, une fille de quinze k seize. On leur conseilla de s'abandonner a la merci du seigneur de Boisjourdan, et de le supplier de leur accorder, sur leur bien, une pension alimentaire. Le monstre les accueille, leur fait servir à souper et les conduit dans une maison prochaine où il leur dit de l'attendre. Bientôt un homme, envoyé par lui, vient prendre le jeune garçon, le mène auprès d'un étang, l'égorgé et y jette son cadavre. Il revient chercher la jeune fille qu'il viole, assassine ensuite, et jette également k Teau. Il demande k la dame de Boisjourdan de lui abandonner, pour son salaire, la dépouille de cette infortunée, et la noble dame lui refuse cette faveur. Pour se venger, il dénonce le crime ; l'affaire est portée au parlement de Paris, « où ces actes furent suffisamment vérifiés, mais aucune punition ne s'en est suivie, tellement que l'injustice n'a pas été moins étrange que la cruauté (I). »
Pendant les troubles qui avaient agité Angers, le prieur des Augustins de cette ville, dont l'exemple fut suivi par plusieurs moines de son couvent, avait embrassé le calvinisme, et prêchait ouvertement la doctrine nouvelle, « ce qui fut appuyé de plusieurs
(1) Bèze, Hist, Ecclés. ann. 4563. — Ménage, Hist, de Sablé, 53. — Bodin, Hist. d'Anjou,
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habitants (Dom Roger). > Dans Tabbaye de Saiot- Florent, près Saumur, et à Bourgueil, quelques moines, fatigués de concubinage et voulant régulariser leur position par le mariage, préférant, comme dit dom Roger, « une chétive pièce de chair » aux douceurs de la vie cloîtrée, appelèrent les protestants, afin que, leurs couvents étant détruits, ils rentrassent dans le monde par force majeure et sans péché. Les huguenots accoururent, pillèrent les couvjents, et de plus saccagèrent le pays.
Il y avait autant de foyers de guerre civile que de provinces, que de villes, que de bourgs. Les cités, prenant parti pour ou contre les réformés, guerroyaient entre elles, et, pour s'affamer réciproquement, brûlaient les hameaux, arrachaient les vignes, pelaient les arbres, fauchaient les moissons avant leur maturité (1). Le prince de Gondé avait rappelé d'Allemagne, au secours de son parti, ces lansquenets que la France avait déjà renvoyés une fois, et qui semblèrent prendre a tâche de réparer le temps perdu. Partout où ils passaient, ils laissaient derrière eux les villages détruits, dépeuplés, incendiés. (D. Plancher, IV, 574.)
Les princes, après avoir soutenu leurs troupes, au dire de Mézeray, « par le moyen de plus de cinquante petites villes qu'ils avaient prises et pillées, et deux fois autant qu'ils avaient rançonnées, » réunissent leurs armées, à l'issue de la bataille de Montcontour, et, sous la conduite de Coligny, les dirigent
(1) Dom Calmet, Hist. de Lorraine^ 839. — Chron, de Metz, par le doyen de Saint-Tbiébault, 14.
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sur le midi. « Nous allons plumer les oies du Forez, » disaient les soldats. Rejoints bientôt par Montgomery, riche du butin de la Gascogne et du Béarn, les bandits se cantonnent aux environs de Toulouse, et y promènent le fer et la flamme. Alors, poussé k bout, comme en 1358, Jacques Bonhomme se réveille un moment et veut faire têteàTennemi, puisant dans son désespoir la force de protester contre d'intolérables persécutions dont il semble que le tableau doive se dérouler sans fin dans Thistoire. Ils étaient du reste, comme presque toujours, armés par l'autorité compétente, et un arrêt du 13 juillet 1562 autorisait tous les habitants des villes et villages a courir sus à tous ceux qui 'pillaient les églises et tenaient des « conventicules illicites. » De tous les côtés les chefs catholiques demandaient que Ton lâchât « la grande levrière, » mais ils oubliaient de dire que c'était contre eux surtout que cette populace aveugle devait tourner sa furie, car « tant d'un côté que de l'autre, le meilleur ne valait pas le cordeau pour Iç pendre (Cl. Hatton). » Perdant toute patience, Jacques Bonhomme se réveilla donc un moment. D'abord les paysans se livrèrent à une guerre de partisans ; le fanatisme et la vengeance firent d'eux des soldats, et ils répondirent au pillage et a la violence par la violence et par le pillage. Mais c'était la destinée inévitable de toutes ces luttes partielles et inégales d'être étouff*ées dans leur sang. A Yrancy, en Bourgogne, après s'être battus comme des lions contre les reîtres du prince de Condé, ceux-ci eurent le dessus et comblèrent les puits du village avec les corps des habitants qu'ils exterminèrent jusqu'au
dernier, hommes, femmes et enfants. (Dom Plancher, IV, 570.)
En 1572, les soudarts saccagent une partie du bailliage de Provins. « Ils prirent les filles et les femmes qui n'avaient su fuir, et les violèrent sans honte, crainte ni discrétion. Us pillèrent entièrement tous les meubles de chacune maison, et y commirent des excès fort exécrables, jusque k tuer de petits enfants de dix ans et au-dessous. Ils tuèrent le bétail gros et menu... » Ils faisaient la piaffe^ prenaient les chevaux des paysans « et ne feignaient de tuer ceux qui leur refusaient, non plus que de tuer un pou (Cl. Halton). »
Pendant le siège de Sancerre, en 1573, un vigneron, sa femme et une vieille femme qui habitait avec eux, mangèrent leur fille, âgée de trois ans, morte de faim. Ailleurs, un ermite, nommé Gilles Garnier, jette, comme tant d'autres, le froc aux orties, se marie, ne peut nourrir sa famille. Il passe un pacte avecmessire Satanas, obtient de prendre à sa volonté la forme et figure d'un loup-garou, tue et mange des jeunes gens et des jeunes filles. On le saisit un jour que, sous la forme humaine, il se préparait a dévorer un jeune garçon qu'il avait tué. C'était un vendredi !... Un arrêt du parlement de Dole (18 janv. 1573) le condamne à être brûlé vif (1).
Ceux-mêmes qui faisaient cette guerre impie en comprenaient l'horreur et le péril pour la société. Ainsi, Michel de Castelnau : « L'agriculture, qui est la chose la plus nécessaire pour maintenir tout le
(1) Cimber et Danjou, Arch» cur.y I^o Série, t. viii, 11, 32.
corps d'une république, et laquelle était auparavant mieux exercée en France qu'en aucun autre royaume, comme le jardin du monde le plus fertile, y était délaissée, et les villes et villages, en quantité inestimable, étant saccagés, pillés et brûlés, s'en allaient en déserts, et les pauvres laboureurs chassés de leurs maisons, spoliés de meubles et bétail, pris k rançon et. volés, aujourd'hui des uns, demain des autres, de quelque religion ou faction qu'ils fussent, s'enfuyaient comme bêtes sauvages, abandonnant tout ce qu'ils avaient pour en demeurer a la miséricorde de ceux qui étaient sans merci... Enfin la guerre civile était une source inépuisable de toutes méchancetés, larcins, voleries, meurtres, incestes, adultères, parricides, et autres vices énormes que l'on ne peut imaginer, esquels il n'y avait ni bride, ni punition aucune. s>
L'armée avait jonché le sol de la patrie de tant de cadavres sans sépulture, que cette fatale semence ne pouvait manquer d'en faire germer une moisson plus riche encore. Dieu, en effet, « visita son peuple, » comme dit dom Roger avec une naïveté ravissante, et l'affligea du fléau de la peste, qui, jointe k la famine, promena pendant deux années la faulx de la mort dans tes rangs déjà éclaircis de la population agricole. On rencontrait par les campagnes des enfants qui suçaient encore la mamelle épuisée de leurs mères mortes de faim (D. Roger, 427, 457), et Ton put croire que l'on touchait à ces temps prédits par Nostradaraus, « où les enfants montreront a leurs mères, par merveilles, quand ils verront un homme,tant peu y en aura, s'étant tous entretués. » (Montluc, 111, 312.)
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Puis vint la journée néfaste de la Saint-Barlhéleiny, honte éternelle de la royauté, de la politique et de la religion, et, grâce au moment de stupeur qui succéda à cette grande immolation, les campagnes se remirent au travail. L'agriculture, reprise en 1572, ne fut plus guère abandonnée que momentanément : « Si elle fut interrompue pendant les troubles de la Ligue, elle reparut bientôt après. On ne fut pas trois ans de suite sans cultiver. » (D. Carlier, II, 620.)