‹ Histoire des paysansChapitre 70 sur 84 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

L'Église au xvio siècle. — Nouvelles exactions cléricales. — Les indulgences.

Jamais, peut-être, TEglise ne pesa d*un poids plus lourd sur les campagnes, jamais le clergé, séculier et régulier, ne vécut aussi largement de la substance des pauvres ahaniers du plat pays, ne s'enivra plus largement de son sang, que pendant le règne dés derniers Valois. La conscience humaine se révolta k la fin, et protesta en accueillant avec ferveur les réformes que vinrent prêcher Luther et Calvin.

En Tannée 1500, le trône pontifical est occupé par Alexandre VI, Tinfâme Borgia. Le roi Louis XII voulait répudier la princesse Jeanne, sa femme. Alexandre vendit chèrement la bulle qui annulait le mariage. Son bâtard favori, César, l'apporta en France. Louis le combla de présents, le créa duc de Valentinois, lui assura une pension de vingt mille livres. Mis en appétit, le Saint-Père ordonna la levée d'un décime sur tous les bénéfices du royaume sous prétexte de guerroyer contre les Turcs. Notre argent s'en fut k Rome, et y resta, car les Turcs ne furent

pas inquiétés. Toutefois, Alexandre leva une armée, et « il fut le premier qui mit ses successeurs en étal de figurer dans le monde comme souverains (1). »

Le clergé trouva moyen d'ajouter encore aux fastueux émoluments que lui accordait la crédulité des naïfs villageois. « Ils étaient considérables, ces émoluments, dit un historien de la Bretagne (Dom Lobineau, 205), parce que Ton retirait de l'argent de tout, des confessions, de Pâques et de TAvent, des enterrements, des baptêmes, des visites des malades, des sacrements sur la sainte Croix, des mariages, des relèvements des couches, des confréries, des adultères et des sacrilèges, outre une certaine imposition par tôte, les chandelles garnies d'argent qui s'offraient k la purilicalion, et grand nombre d'autres impositions. Mais les sources d'argent les plus fécondes pour les ecclésiastiques étaient la mort et l'enterrement. Comme on avait plus de confiance aux prières des moines, on s'adressait plus k eux qu'aux autres prêtres, et on leur faisait des pitances extraordinaires... »

A l'origine, l'administration de tous les sacrements, l'accomplissement de toutes les fonctions ecclésiastiques étaient absolument gratuites. Les conciles luttèrent longtemps et avec persévérance pour maintenir cette sage discipline. 11 étail interdit aux prêtres même de recevoir de l'argent pour prix de la messe qu'il célébrait. « Mettre k prix le Saint-Sacrifice de la Messe, c'était vendre encore une fois de plus Jésus-Christ, par une trahison d'autant plus crimi-

(1) L'abbé Bérault-Bercastel, Hisl, de VÉglise.

vGooQle

l'église au XVic SIÈCLE. 359

nelle, qu'il est maintenant élevé au comble de la gloire (1). » Mais peu a peu, les riches par ostentation, les pauvres par déférence, offrirent des cadeaux, qui lurent acceptés, non comme prix, mais par pure reconnaissance. Ce fut a Torigine de ces fameuses « louables coutumes » qui introduisirent la simonie dans l'Eglise après avoir rouvert le temple k ces vendeurs que Jésus en chassait à coups de fouet, en les accusant de faire de la maison de son père une caverne de voleurs. Les louables coutumes devinrent obligatoires, exigibles pour les voies de droit. D'abord, les prêtres se mirent a dire chacun un nombre indéfini de messes. On les réduisit k trois, puis enfin h une seule, sauf au jour de Noël.

On inventa toutes sortes de « tempéraments »

pour extorquer l'argent du peuple. C'esl ainsi que les ordonnances de Paris « défendent de rien exiger pour le baptême, avant le baptême ; mais après qu'il a été conféré, elles permettent non seulement de recevoir, mais aussi d'exiger ce qui est des louables coutumes (Id.). »

Après que l'on eut réduit le nombre des messes a une seule, les curés imaginèrent autre chose. Les fidèles devaient apporter des offrandes à l'autel, k cet instant qui a conservé le nom d'Offertoire,,. « Quand k l'offertoire personne ne venait k l'offrande, ils recommençaient plusieurs fois d'autres messes différentes, jusqu'k ce que l'on vînt k l'offrande. C'est ce qu'ils appelaient des messes k plusieurs faces : Missas mtillarum facierum. Un prêtre se faisait lé-

(1) Thomassin, VI, 476.

guer par des personnes mourantes des annuels de messes, quelquefois trois, quelquefois sept. Ces sortes de legs étaient le plus souvent faits avec quelques espèces de contrainte et de paction . Le prçtre légataire de ces annuels, ne pouvant s'acquitter de toutes ces messes, s'associait d'autres prêtres subsidiaires, ou bien disait des messes sèches des morts, qu'il s'imaginait être suffisantes pour remplir les devoirs dont il s'était chargé. » (Id., 478.)

Il se rencontra des récalcitrants,' et certains fidèles regrettaient les vieilles coutumes d'autrefois. Au milieu du treizième siècle, « le concile de Tours ne jugea pas k propos de s'en rapporter tout à fait à la discrétion des fidèles : il usa de deux tempéraments remarquables. Il défendit de rien exiger avant ; mais après le Sacrement reçu, il permit d'exiger ce qui était des louables coutumes. Si l'on refusait opiniâtrement, il ne voulut pas que le ministre des Sacrements passât plus avant, mais il enjoignit au prélat de déployer les censures ecclésiastiques. » (Id., 478.)

En 1565,c'est-a-dire au moment même où les protestations des Réformés signalaient de tous côtés au mépris public ces exigences simoniaques de l'Église, le concile de Cambrai ordonna aux évêques de faire observer strictement les louables coutumes « avec beaucoup de relations au magistrat civil, qui doit y intervenir. » (Id., 483.)

On peut se convaincre, en lisant le docte père Thomassin, que les sommes extorquées au pauvre peuple par l'avarice du clergé s'élevaient a un chiffre colossal. « On a compris sous le nom de louables

vGooQle

coutumes, dil-il, toutes les contributions saintes et les oblations volontaires (!) qui se font dans Tadministralion des sacrements, dans les visites des malades, dans les sépultures et autres devoirs semblables de religion... II nous est resté plusieurs monuments qui contiennent des partages qui ont été faits des offrandes entre les chapitres et les monastères, ou entre les curés primitifs et leurs vicaires. On voit dans ces partages un merveilleux détail de cent offrandes différentes qu'on faisait h toutes les fonctions du ministère sacerdotal (472)... »

Rome vint au secours du clergé français battu en brèche par les indiscrétions des huguenots, et « le concile IV de Milan, en 1576, ordonna qu'on ferait tous les efforts possibles pour rétablir la ferveur des anciens fidèles pour les offrandes, puisque depuis le temps des apôtres, les papes et les conciles avaient pris tant de soin de les recommander, que plus les hérétiques s'efforçaient de les décrier, plus on devait s'enflammer d'un saint zèle pour les maintenir ; qu'il fallait convier tous les fidèles k offrir quelque chose tous les jours de dimanches et de fêtes, et qu'il fallait faire mémoire k la messe de ceux qui auraient offert (Id., 91.) »

Il y avait Ta bien des mensonges et de l'audace k la fois. L'Église préférait la mort k la réforme, que ses excès sans nombre rendaient urgente. Avant tout, elle voulait « sauver la caisse, » et elle risquait de perdre la vie, plutôt que de rendre la bourse.

On sait que pour être valables, les testaments devaient être écrits en présence du curé (Id., 132), et contenir toujours. « un legs pieux. » — « Le con- II 21

cilc de Reims, en 1581, commanda aux curés, quand on les appellerait pour assister les malades, après leur avoir administré les sacrements, de les avertir de faire leur testament, et d'acquitler une partie au moins de leurs dettes envers Dieu par des aumônes. »

Toutefois, les abus étaient devenus tellement révoltants, que rinfluence de TÉglise avait perdu du terrain dans le cours des quinzième et seizième siècles. Thomassin en cherche timidement la cause, et la trouve : « Il n'est pas aisé de deviner, dit-il, quelle est la cause de cette extrême diminution de l'autorité des évéques et des curés dans la direction des testaments. L'avidité des curés et des officiers subalternes des évéques pourrait bien y avoir donné occasion... Le concile de Narbonne, en 1609, a été celai qui a le plus relevé l'autorité de l'Église dans cette matière, et qui a le plus approché des conciles précédents.

« Il ordonne que les évéques, en faisant leurs visites, terminent, sans garder les formalités juridiques, tous les procès qui regardent l'exécution des tes^ taments. Les notaires doivent dans huit jours infor^ mer les curés des legs pieux, sous peine d'excommunication ; le curé doit avertir huit jours après le promoteur ou l'oflicial, afin qu'on veille k l'exécution. Les exécuteurs testamentaires doivent rendre compte k l'évéque, qui doit être appelé a la distribution des legs ; à moins de cela, elle serait nulle. L'évéque doit garder dans ses archives les actes juridiques des legs pieux (134)... »

L'Église s'attribuait la succession de tous les desm confèSj ou morts sans confession, des pupjlles, des

NOUVELLES EXACTIONS CLÉHICALES. 363

suicidés, des intestats, de ceux qui étaient frappés de mort subite, « avec d'autant plus de justice que c'est bien moins TÉglise qui en profite que le défunt même qui moissonne dans le ciel les fruits immortels des prières et aumônes qu on fait par la distribution charitable de ses biens temporels (136)... »

. Ei^ 1505, « on se plaignit au Parlement de Paris Siir ce que les curés différaient d'enterrer jusqu'à ce qu'on eût montré le testament, et ils refusaient même 4'enterrer les pauvres, jusqu'à ce qu'on eût amassé par la quête les sommes qu'ils demandaient (155). » Il y avait bien longtemps que l'Église avait remplacé les peines canoniques et les pénitences par des peines pécuniaires et par des « indulgences. » Le fastueux Léon X donna a ces dernières une extension scandaleuse. Pour satisfaire k toutes les fantaisies de son amour^ pour le luxe et la magnificence, il prodiguait l'or de la chrétienté a sa cour de cardinaux, il couvrait Rome d'édifices splendides qu'élevaient ses architectes, que décoraient ses peintres et ses statuaires. On lui reprochait même « de n'être pas exempt des passions les plus opposées k la pureté des mœurs, dont le premier des évêques doit donner l'exemple aux autres pasteurs (1). » Pour satisfaire k ses vastes besojns, il imagina d'ajouler la vente publique des indulgences k tous les moyens que possédait déjk la papauté pour attirer dans ses coffres l'argent de tous les peuples de l'Europe. Il mit k l'encan des indulgences plénières, garantissant la délivrance des âmes des feux du purgatoire, pour soi-

(1) L'abbé Ducreux, Siècles chrétiens.

même ou pour ses parents et amis. On vendait même le pardon des péchés futurs. On ouvrit dans tous les États des bureaux d'indulgences, et on les atfermait comme la perception des impôts ou des droits de douane.

Le pape chargea surtout les dominicains et les auguslins du débit de sa marchandise frelatée. Entraînés par les nécessités de la concurrence, ils se décriaient entre eux, pour accaparer la pratique, avilissaient la denrée romaine en la débitant au rabais. Les clefs de Saint-Pierre crochetaient les coffres de tous les chrétiens, et le légat envoyé pour exploiter le Danemarck, la Suède et la Norwège, les royaumes les plus pauvres de l'Europe, y vendit pour près de deux millions d'indulgences.

Ignorant et crédule, le peuple inclinait volontiers vers cette doctrine immorale du rachat des fautes mise k la portée de toutes les bourses, avec garantie du vicaire de Jésus-Christ, et s'habituait k croire qu'il suffisait de verser une légère somme d'argent pour se voir dispenser de tous les devoirs de piété et pour assurer son bonheur éternel ou celui des êtres que l'on avait aimés. H acheta donc des indulgences et s'appauvrit encore dans cette vie, sans être bien cer* tain de s'enrichir par Ik dans l'autre.

Le peuple affamé nourrissait de sa substance tout un monde de parasites qui ne remplissaient aucune des charges de leur état. Les cadets de la famille des Guises, les cardinaux de Lorraine, n'étaient pas les seuls k réunir entre leurs mains avides les plus riches prélatures. « Le cardinal de Bourbon, archevêque de Sens, était si grand seigneur, que les détails du gou-

vGooQle

Page 1