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INUTILES EFFORTS DE RICHELIEU. 'MO

Dans la fin de Tété, la peste se mit si violemment dans Tarmée (k cause de la multitude de femmes et d'enfants qui y étaient, et du pillage, et, a ce que je crois, en punition de tous les maux que Ion faisait), qu'il mourut plus de la moitié des soldats et quantité d officiers (1). »

« L'on ne peut, dit l'un des historiens de celle province, exprimer les maux que le comté de Bourgogne souffrit pendant trois ans que sa défense fut confiée a des troupes étrangères. Elles s'y firent craindre et haïr par leurs concussions, beaucoup plus que leurs ennemis... La peste, qui commença en 1636 à Dôle, s'étendit sur tout le pays, et se fit sentir, du moins en quelques endroits, pendant plus de dix ans. La famine suivit l'abandon des terres, et ces deux fléaux enlevèrent à la province la plus grande partie de ses habitants. A peine s'est-elle remise dépuis un siècle, et l'on trouve encore partout, dans les villes et dans les villages, moins de maisons et d'habitants qu'il y en avait avant 1636, quoique beaucoup d'étrangers s'y soient venus établir. » (Dunod, Bourgogne^ 573.)

De 1636 a 1642, les armées réunies de Lorraine, du comté de Bourgogne et de l'Empire ne firent guère moins de mal dans la Champagne. « Cette guerre a laissé des souvenirs ineffaçables dans l'esprit de la population. Chaque village détruit ou brûlé a transmis Thistoire de son malheur aux générations actuelles ; et des personnes dignes de foi nous ont assuré avoir entendu dans leur jeunesse ajouter aux

(t) Henri de Campion, Mémoires, 98-99.

litanies des saints celte expression naïve de la terreur que les généraux ennemis inspiraient : A Forkals^ Galas et Picœlominiy libéra nos^ Domine (1) ! »

Cependant, comprenant que le cultivateur, c'est la vie du royaume, Richelieu faisait des efforts persévérants pour secourir et protéger les campagnes. Une ordonnance de 1633 prescrit qu'à l'avenir les gens de guerre en marche logeront dans les villes, faubourgs et gros bourgs, et non dans les campagnes, et qu'ils ne prendront plus rien sans le payer au prix du dernier marché.

Il n'épargna pas les exemples rigoureux, car la tête d'un seigneur pesait peu dans sa balance implacable, et les détails du procès du maréchal de Marillac donnent la mesure du mépris de la noblesse et des gens de guerre pour les villageois. Il avait rançonné sans pitié les campagnes, et ses odieuses concussions avaient ruiné la Champagne et le pays des Trois-Évéchés. Condamné a mort pour crime de péculat, il s'écria avec indignation : « Péculat ! Un homme de qualité comme moi condamné pour péculat ! Il ne s'agit dans mon procès que de foin et de paille ! Il n'y a pas de quoi fouetter un laquais ! »

Ces nobles seigneurs ne daignaient pas comprendre que ces misérables questions de foin et de paille sont des questions de vie ou de mort pour l'agriculture. Ils craignaient le châtiment, sans conscience du crime, prêts a recommencer partout où ils espéraient le faire impunément. (D. Carlier, ValoiSy 1638.) Aussi, trois années plus tard, la même peine frappait-

(l) Migneret, Hist. de Langres,

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elle Saint-Preuil, gouverneur d'Arras. Il pillait, batlait le |>ays, rançonnait les campagnes de l'Artois : il avait été jusqu'à bâtonner l'intendant, qui voulait s'opposer a ses exactions (1).

Tandis que la noblesse s'avilissait ainsi par ses crimes, qui n'avaient même plus l'espèce de grandeur sauvage que l'on pouvait relever dans ceux que commettaient les gentilshommes du XIP siècle, la royauté achevait de lui enlever son dernier prestige en en faisant métier et marchandise, en introduisant dans ses rangs tout ce qui s'était enrichi par les grivèleries du commerce ou de la maltôte. Le roi, du reste, n'y mettait pas plus de délicatesse que l'on n'en montrait avec lui. En 1658, pour célébrer la naissance de son fils, Louis XIII mit en vente un certain nombre de titres de noblesse dans chaque généralité ; puis, en novembre 1640, un édit révoqua tous les anoblissements faits depuis trente ans.

Dans tout le royaume, les abus les plus criants avaient lieu dans la perception des finances. Pour tenter de préserver les campagnes des pilleries des soldats, on avait invité les provinces a payer la nourriture des troupes cantonnées sur leurs territoires. Elles payèrent, mais l'argent fut gaspillé, et les troupes continuèrent a désoler le pays. Le paysan paya donc deux fois. Richelieu, furieux, ne put que tenter de remédier, pour l'avenir, à de pareils désordres.

Il renouvela ses tentatives pour rendre partout la

(1) Greffet, Hist. de Louis XIII, 333-342. — Levassor, Hist, de Louis XIII, 347-352.

laille réelle et égale, mais les clameurs des privilégiés le forcèrent de reculer. Ici c'étaient les nobles et le clergé, Ik les bourgeois des villes franches. Il fit défendre aux sergents chargés du recouvrement de rimpôt de faire leurs exécutions sur le pain, le lit, les bétes et ustensiles de labour, et d'enlever les portes et fenêtres de ces misérables, dont le seul crime était leur pauvreté, et que Ton condamnait, par ce pillage de leur pauvre logis, a soufifrir, souvent jusqu'à la mort, le froid, la faim et les maladies qu'ils engendrent.

Mais nous savons trop ce que valaient ces ordonnances. La justice, l'armée, les fermiers et les commis des finances avaient trop d'intérêt à la persistance des abus pour prêter la main a l'exécution de ces édils, qui les eussent ruinés. Et puis,- la guerre civile et la guerre contre l'Espagne épuisaient TÉtat, il fallait de l'argent, et ce n'était jamais que dans la poche des paysans qu'on le cherchait. Les édits bursaux se succédaient, les mesures fiscales écrasaient le peuple, dont les plaintes se changèrent bientôt en cris de colère et de désespoir (1). De violentes émeutes éclatèrent à l'occasion de l'impôt sur les boissons, el se propagèrent rapidement dans le Périgord et dans tout le pays entre la Garonne et la Charente. Les vignerons de la haute Saintonge, de la Guyenne, de TAngoumois et du Poitou s'armèrent de toutes parts, excités par les Espagnols, qui rassemblèrent des forces dans la Biscaye et la Navarre pour

(l) « Les tributs s'élevèrent, à partir de cette époque, avec une rapidité qui n'avait pas encore eu d'exemple. » (BaiUy, Hist. financière de la France, I, 365.)

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franchir les Pyrénées k la faveur de ce mouvement populaire. L'insurrection, passant des campagnes dans les villes, avait déjà pris un grand développement, lorsque Richelieu lança contre ces nouveaux croquants des troupes commandées par le duc de Lavalette. Cette armée, réunie à la noblesse du pays, attaqua les insurgés sur tous les points, et ces malheureux, abandonnés par les Espagnols, qui ne tentèrent point de les soutenir, furent massacrés et dispersés après une résistance désespérée (1636, 1637). (Massiou, Saintonge.) « Les chefs furent pendus, et cette engeance tout à fait exterminée. » (Monglat, 170.)

L'année suivante (1638), les états de Normandie présentèrent au roi le tableau non moins sombre de leur pays ; ils dépeignirent les campagnes désolées par les soldats et les agents du fisc, les prisons regorgeant des victimes de l'impitoyable gabelle, les villages déserts, les paysans fuyant dans les forêts, se faisant brigands, et aggravant la situation de ceux qui luttaient encore. En vain Tun d'eux s'acquittait et espérait de vivre k l'abri de toute inquiétude, il fallait qu'il payât encore pour son voisin ruiné ou en fuite. Le pays menaçait d'être converti en désert, et la cour des aides de Rouen se vit forcée de rendre un arrêt (4 juin 1639) par lequel elle défendit d'exercer des poursuites k raison de cette solidarité ; mais un arrêt du conseil le cassa k son tour.

Écoutons un moment les doléances du tiers état. Nous apprécierons mieux les causes de la terrible jacquerie qui va éclater tout k l'heure, et nous comprendrons ce mot navrant d'un vieux médecin qui a

laissé des Lettres ivop peu connues, — Guy Patin, — qui, voyant les archers de la gabelle briser sur la tête et sur les épaules des paysans les cruches dans lesquelles ils allaient puiser de Teau dans TOcéan, exprimait la crainte que Ton ne mît un impôt sur le soleil, aux rayons duquel les gueux venaient réchauffer leurs membres.

« La famine, peu s'en fallait, avait exterminé le peuple et Tavait réduit à néant... Il pousse et roule incessamment sa pierre, sans avoir jamais une minute de repos ; les maux lui succèdent comme les ondes, les unes sur les autres...

« Le pauvre paysan est en anathème et exécration, abandonné de tous, opprimé de tous ; TÉglise prend sur lui ; chacun sait comment il est indignement traité par aucuns de la noblesse ; le soldat impieux le bat, le vole, le viole, ne lui laisse que ce qu'il ne neut emporter ; des gens de justice, il ne s'en oserait plaindre ; les maltôtiers le chargent de fardeaux insupportables ; la peste Ta persécuté ; il ne lui reste que le souvenir d'avoir eu, et la voix pour se plaindre...

« Nous frémissons d'horreur a l'aspect des misères du pauvre paysan. Nous en avons vu quelques-uns, l'année précédente, se précipiter a la mort, par désespoir des charges qu'ils ne pouvaient porter ; les autres, que la patience retenait plutôt en la vie que le plaisir ou les moyens de la conserver, couplés au joug de la charrue comme des bétes de harnois, labourer la terre, paître Therbe et vivre de racines ;... plusieurs réfugiés en pays étrangers ou provinces voisines, pour se soustraire â leurs impôts ; des paroisses

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abandonnées. Pour cela néanmoins nos tailles n'ont point diminué, mais accru jusqu'au point d'avoir tiré la chemise qui restait a couvrir la nudité du corps, et empêché les femmes, en plusieurs lieux, par la confusion de leur propre vergogne, de se trouver aux églises et parmi les chrétiens... »

Ailleurs, ils montrent les collecteurs des tailles « prenant les lits, draps et couvertures du pauvre peuple, par ce moyen leur ôtant le dormir, cette trêve contre les douleurs, ce doux charme contre tant de maux dont il est accablé (1). »

N'espérant plus que dans leur désespoir, et se sentant appuyés par la bourgeoisie des villes ainsi que par les cours souveraines, les ahaniers se soulèvent en masse, et un placard affiché en tous lieux appelle le peuple aux armes, « pour la défense et la franchise de la patrie oppressée par les partisans. » Le baron de Penthebert animait sous main les mécontents. La cour recula, on révoqua les nouveaux édits, mais pas assez franchement, ni assez rapidement, et Avranches donna le signal de la révolte. Il y eut quelques victimes, parmi lesquelles le lieutenant particulier du roi, qui fut assassiné le 16 juillet 1639.

L'incendie s'étend, gagne du terrain, et bientôt toute la basse Normandie est en feu. Le 12 août, a Vire, les insurgés défoncent les portes du lieu où siègent les ofSciers de l'élection, dispersent les juges, puis s'élancent par les fenêtres, tuent le premier président, trop lent a fuir, brûlent sa maison ainsi que celles de quelques autres que l'on accusait d'être du

(1) Floquet, IV, passitn,

parli de la cour, lacèrent les registres, les brûlent anx cris de : A bas les monopoliers !... à bas les gabelous !...

Le lendemain, ces scènes regrettables se produisirent k Gaen, k Bayeux, k Mortain. On vit, dans le Colentin, quatre cavaliers bien montés parcourir les campagnes, semer de Targent, conseiller de cesser de payer les impôts. Le 7 septembre, ce fut au tour de Coutances. Le receveur des tailles parvint k se soustraire k la fureur des insurgés. Leur rage se tourna contre son beau-frère, qui fut attaché a la queue d*un cheval, et, pendant deux ou trois heures, traîné par la campagne pour assister k Tincendie de ses maisons. Enfin on le lie, demi-mort, au tronc d'un pommier ; deux coups de pistolet Tatteignirent ; il parvint cependant k s'échapper, pour n'expirer qu'après vingt-quatre heures de tortures.

Chaque village marchait sous un chef qui prétendait recevoir les ordres d'un chef suprême, personnage mystérieux que personne ne vit jamais, et que l'on appelait le général Jean Va-nu-pieds. A la fin, tous prirent ce nom de va-nu-pieds, « pour signifier, dit Monglat {Mém,, 87), que les subsides les avaient mis en état de ne se pouvoir chausser, )> et « pour montrer leur gueuserie par leur nom (1). » A leur tête marchaient quelques gentilshommes, des prêtres, des bourgeois, parmi lesquels La Basilière, lieutenantcolonel, et Morel, vicaire de Saint-Saturnin, k Avranches. En sa qualité de secrétaire des commandements de Jean Va-nu-pieds, ce dernier adressait ses

(1) Bernard, HisU de Louis XIII, 437.

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mandements à tous les curés afin qu'ils les lussent au prône, et il en était bien peu qui fussent assez hardis pour refuser de se conformer h ses ordres. Pour dérouter les recherches des agents royaux, il dissimulait son identité derrière le pseudonyme de Les Mondrins, nom que Ton donne dans le pays h ces petites élévations de sable que Ton observe sur le rivage après que le reflux s'est retiré.

Les placards les plus audacieux pleuvaient du ciel, et trouvaient mille mains malintentionnées pour les ramasser et les lancer dans le monde. Un d'eux, qui fut présenté au parlement, était conçu en ces termes : « De par le général Jean Va-nu-pieds, il est commandé aux habitants de cette paroisse, de quelques qualité et condition qu'ils soient, de se fournir d'armes et munitions de guerre, pour le service du roi et maintien de son État, dans quinzaine ; au premier commandement du dit seigneur, se rendre en bon ordre et équipage au lieu qui leur sera ordonné, pour la défense et franchise de la patrie oppressée des partisans et gabeleurs. Enjoint aussi de ne souffrir traîtres dans leur paroisse, ni personnes inconnues passer, sans en avertir le dit seigneur ou quelques-uns de ses officiers, en prompte diligence ; et faute de ce, les délinquants seront pris et punis comme complices et adhérents des monopoliers, et est enjoint aux curés et vicaires de faire lecture des présentes.

« Donné en notre camp, les calendes du mois d'août, et scellé du sceau de nos armes.

« Pour mon dit seigneur,

« Signé : Les Mondrins. »

Le parlement s'émeut, donne des ordres pour comprimer la sédition. Mais la cour semblait avoir pris k tâche de lasser la patience populaire. On exigeait désormais une obéissance muette et absolue.

On frappa Rouen d'un impôt de 400,000 livres. Le parlement voulut délibérer, protester. Le roi se mit en route, et, de Gisors, envoya Tordre d'enregistrer purement et simplement ses édits sous trois jours ; ce qu'il fit, après avoir exprimé que c'était « du très exprès commandement du roi. »

La haute Normandie fermentait alors comme le reste de la province. Du 20 au 23 août, les paysans des alentours, d'accord avec la bourgeoisie, sont maîtres de Rouen. On saccage, on détruit, on brûle, mais sans piller, sans rien détourner. Un contrôleur est mis à mort ; l'auteur du meurtre est connu, mais nul ne veut le dénoncer. Les maltôtiers, tremblants et furieux a la fois, signalent k la cour la faiblesse du parlement, que l'on accuse de complicité secrète avec les révoltés. De Darnetal, les campagnes envoient des renforts qui pénètrent au cri de Rou !... Rou !... et prétendent obéir a l'impulsion du mystérieux Jean Va-nu-pieds.

Le parlement décide enfin la bourgeoisie k s'opposer aux fureurs des rebelles. Le chancelier Séguîer envoie l'ordre de châtier les coupables, de rétablir en tous lieux les édits du roi, de ne fléchir sur aucun point. Mais cela n'était pas toujours facile. Lorsque le parlement faisait dresser la potence, le populaire se ruait sur l'instrument du supplice, le renversait, et arrachait le condamné des mains de la justice.

Le péril croissait de jour en jour. On disait que le

spectacle de ses souifrances faisait ressouvenir la Normandie qu'elle avait eu jadis ses princes indépendants, qu'elle était voisine de l'Angleterre, dont le joug lui eût été moins pesant, et qu'enfin elle avait peut-être quelque inclination a avoir un duc conmie autrefois. (Tallemant, Historiettes, II, 242.)

La haute Normandie soumise, la basse redescendit dans l'arène, et Rouen était à peine calmé que l'orage éclatait k Caen. Dans l'Avranchin, dans le Cotentin, le désordre était au comble ; « l'armée de souffrance » couvrait le pays ; les villages, soutenus par quelques cavaliers qui couraient d'un lieu à un autre, refusaient le payement des droits du prince, recherchant les partisans, tuant sans pitié ceux dont ils parvenaient k s'emparer. Ils étaient, disait-on, 20,000. Le quartier général des va-nu-pieds se tenait k Avranches, et partout, k Ponlorson, k Vessey, au Pontaubant, à Mortain,... ils étaient les maîtres. L'Angleterre correspondait avec eux, les soutenait.

La cour résolut de châtier sévèrement la Normandie, « qui le portail plus haut qu'une autr^ province, » (Tallemant.) Il fallait humilier du même coup les états, le parlement, la bourgeoisie et le populaire, et faire un exemple dont l'effet moral frappât de terreur la France tout entière. On dépêche sur les lieux, muni de pleins pouvoirs, le chancelier Séguier, des conseillers d'État et des maîtres des requêtes, appuyés par des troupes nombreuses de soldats étrangers, afin qu'ils fussent moins accessibles k la compassion. On hésitait, pour les commander, entre Rantzau et le colonel Gassion. Le roi, qui pourtant ne faisait pas souvent acte d'autorité.

tranche la question en disant que « la Normandie, où il ne croissait point de vin, n'était pas le fait de Rantzau. »

Gassion arrive donc k la tête de 4,000 mercenaires et d'un grand nombre de gentilshommes, « la fleur de la noblesse, » pour châtier les insurgés.

Ce fut alors une autre espèce de terreur non moins redoutable que la première. Ce qui échappait k la potence ou k la roue retombait aux mains des soldats, hideuse variété de tourmenteurs et de bourreaux. Longtemps on n'y devait parler qu'avec horreur de Gassion et de ses soldats, qui, k si bon droit, c se faisaient appeler les fléaux et l'épouvante des peuples. » (Floquet). Les choses allèrent si loin que l'implacable Séguier lui-même fut tenté de crier grâce. « En vérité, écrivait-il k Richelieu, quelque règle qu'on y puisse apporter, le désordre est si grand parmi les soldats qu'ils ruinent tout où ils

passent Ce sont des voleurs, et non pas des

soldats. »

Après être entré sans résistance k Caen, dont il désarma les habitants, Gassion marcha sur Avranches, où les paysans s'étaient retirés, bien décidés k lui opposer une résistance désespérée.

Ils s'étaient retranchés k l'entrée d'un faubourg, où, quoiqu'ils n'eussent pour toute défense qu'une faible barricade, et qu'ils fussent battus de la ville, ils arrêtèrent pendant près de cinq heures les troupes aguerries envoyées pour les réduire. Il y eut parmi eux un homme qui renouvela les exploits du grand Ferré. C'était un paysan du Val Saint-Père, nommé

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Le Plé. De temps en temps, lorsque les assaillants les serraient de trop près, s'élançant comme un lion de sa tanière, il franchissait d'un bond la barricade, tombait comme la foudre sur les premiers rangs des soldats, frappés de stupeur, et, après les avoir fait reculer, il sautait de nouveau par-dessus la barricade, et se perdait au milieu des siens, dont les cris d'enthousiasme applaudissaient k son triomphe. Une fois il aperçut a la tête de l'ennemi un chef qu'à son brillant costume il jugea devoir être Gassion ; il se précipite pour la quatrième fois, tombe sur lui, le tue, et disparait. C était le marquis de Gourtaumer qu'il avait frappé.

Enfin, après cinq heures d'une lutte de géants, tous étaient morts, tous étaient tombés a leur poste, sans avoir reculé d'une semelle, tués, mais non pas vaincus. Quand ils ne furent plus que dix de vivants, on put les entourer, les accabler sous le nombre, et les prendre. On ne voulait pas les fusiller, c'est la la mort du brave ; il fallait les pendre comme des manants qu'ils étaient. Mais pour une telle besogne, il ne se trouva pas de bourreau. On avait hâte d'en finir, cependant, et, puisqu'il ne restait que cela, de punir cette armée d'insurgés dans la personne des dix survivants ; de plus, il était urgent de ne pas laisser aux soldats, encore ivres de la lutte, le temps de voir ce qu'il y avait de sublime dans le courage de ces hommes, et ce qu'il y avait de hideux dans cette lâche vengeance. On transigea, et l'on offrit ^sa grâce k celui des dix qui pendrait les neuf autres. L'un d'eux céda, après de longues hésitations. H était cousin germain de l'une des victimes* « Hé !

cousin ! ne me pends pas ! (1) » dit celui-ci quand ce fut k son tour. Il le brancha cependant cooime les autres.

Le malheureux apprit bientôt qu'il avait racheté sa vie k un trop haut prix. Poursuivi par les malédictions de tous, il quitta le pays, mais s'il échappa aux anathèraes des hommes, il ne put se soustraire aux reproches de sa conscience. Il cacha sa tête maudite sous le capuchon d'un moine, et mourut ermite.

On ramassa trois cents cadavres derrière la barricade du faubourg d'Avranches. Après ce grand désastre, il n'y eut plus qu'à massacrer en détail les bandes démoralisées des insurgés. Beaucoup, pressés de trop près, se noyèrent dans une rivière qu'ils voulaient traverser; d'autres furent massacrés par de Tourville, de Touraille, et quelques gentilshommes du pays, restés fidèles au parti de la cour. La contrée fut abandonnée à la fureur d'une soldatesque en délire qui la mit h sac et en fit un désert.

Pendant ce temps, le chancelier Séguier, k Rouen, épouvantait la province et répandait au loin la terreur. Le 2 janvier 1640, il fit son entrée dans la la ville, et déclara qu'il supprimait le parlement de Normandie, la cour des aides, le corps de ville, le lieutenant général et les officiers des finances, ajoutant qu'elle serait gouvernée désormais par la. volonté du roi, absolument sans limites, et qu'il lui suffirait de notifier. Enfin il ne prétendait rien moins

(1) Ce mol resta en proverbe dans le pays.

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que raser Rouen tout entier. Richelieu Tarréta en si beau chemin. Quant aux accusés, le chancelier, fort de ses pleins pouvoirs, les faisait exécuter « sans les avoir vus ni entendus, » et sur simple « ordre verbal. »

On roua, on pendit, on condamna aux galères, on conâsqua, on rasa des maisons. Le prêtre Morel et quelques autres des principaux chefs furent roués vifs. Appliqués préalablement k la torture, ils dénoncèrent comme complices quelques nobles du pays.

Cependant un homme avait survécu, comme par miracle, au grand désastre d*Avranches. G*était Le Plé, le héros des paysans, celui qui enjambait les barricades, celui qui avait abattu à ses pieds le marquis de Gourtaumer. Gassion le fit chercher partout, répandant hautement dans la contrée le bruit qu'il lui ferait grâce et lui donnerait place dans les rangs de ses soldats. Mais cet homme n'osa pas s'y fier, voyant la terreur que les vainqueurs faisaient peser sur la contrée. 11 lui était facile de tromper toutes les investigations dans un pays dont chaque habitant lui était un complice. Il s'enfuit jusqu'en Bretagne, où un jour, k quelques mois de Ik, dans un cabaret et poussé par les mauvais conseils de Tivresse, il se vanta d'avoir tué Gourtaumer. On l'arrêta et on l'envoya au terrible chancelier, qui le fit rouer vif a Gaen. Pour Gassion, c'était un héros, et pour Séguier, un assassin; tout, dans les jugements des hommes, dépend du point de vue (1).

(1) Tallemant des Réaux, II, 200 ; V, 172, 173 ; IX, 72. — Mém. de Montglat, 161, 265.

c Gassion et Séguier partis, la iHX)viiiee se trouva réduite k un état de détresse qu'il ne faut pas essayer de dépeindre. Dans l'Âvranebin surtout, le passage de Gassion fut comme le torrent qui ravage, comme la foudre qui brûle. Longtemps encore après, les faubourgs d'Âvranches et nombre de villages à Tentour étaient déserts, les habitants ayant lui au loin et n'osant revenir ; au point que le fisc, se res-* sentant de ces ruineuses rigueurs qu'il avait suggérées, Ik ok la taille avait naguère donné 10,000 livres, en rendait k peine 1,000 aujourd'hui, la subsistance, 4,000 au lieu de 6,000, les aydes, rien, ou si peu, que cela ne mérite pas qu'on le dise (1). »

(1) Floquet, HUt. du Parlement de Normondie^ V, 72. — Mémoires de Séguier au Roi, à la suite du Diaire du chancelier, 444.

FIN m TOME DEUXlilME.

TABLE DES MATIÈRES

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