‹ Histoire des paysansChapitre 9 sur 84 · LE LANGUEDOC DÉVASTÉ · texte numérisé non relu

LE LANGUEDOC DÉVASTÉ

obligatoires ces cadeaux de bienveillance que les plaideurs avaient pris Thâbitude de leur faire en dragées , confitures et épices. (Mézeray , VII , 223.)

Il semblait que les trois frères du roi, les ducs d'Anjou, de Berry et de Bourgogne, eussent succédé aux grandes compagnies, ou tout au moins rivalisassent avec elles de violences et de sanglantes exactions. Charles V avait fait de son frère le duc d'Anjou une sorte de vice-roi du Languedoc, qui, suivant le moine anonyme de Saint-Denis, « sut faire de la terre la plus grasse et la plus fertile la plus maigre et la plus malheureuse du royaume. » Fidèle à cette fatale tradition des ducs d'Anjou de jeter sur l'Italie des regards de convoitise, il pressurait le midi de la France pour se procurer les moyens de faire ces expéditions néfastes : c'était une fièvre qui avait succédé 'a celle des croisades. Il eût mieux fait cependant de défendre l'Anjou, que l'Anglais ravageait alors. (Bourdigné, Chron. d'Anjou.)

Après avoir mis, en mars 1379, un premier et monstrueux impôt de cinq francs dix sols sur chaque feu, il le porta, en octobre suivant, à douze francs d'or par an. Pour celui-là, la levée en était bien impossible ; mais rien n'arrêta les terribles exécuteurs du duc, qui amenèrent la dépopulation de ces riches campagnes. En trente années, la où il y avait eu cent mille familles, on en comptait à peine trente mille (1). Le roi dut intervenir, seulement les motifs qui l'inspirèrent furent d'un propriétaire effrayé et

(1) Dom Vaissette, Hist. du Languedoc, liv. xxxn, 368.

non d an roi jaloux de défendre contre tous les inté^ rets de ses peuples. (Ordon.^ VI, 465.)

Plus franc dans ses allures, le duc de Berry ne fardait pas même ses extorsions d'une fausse appa* rence de légalité. L'impôt qu'il mettait sur le plat pays, il le levait lui-même, Tépée k la main ou la lance au poing, en compagnie de Jean d"* Armagnac, son beau-père, et de Télite de leurs chevaliers, c lesquels faisoient courses furieuses sur le Bouergue, le Quercy et le Limousin, gastant le pays et. exterminant tous ceux qui se trouvaient devant eux : car la loi de la guerre n'a point de miséricorde, » (J. Chaumeau, Hist. du Berry. liv. IV, 119.)

Ces bandits se croyaient des soldats, ce brigandage s'appelait la guerre, le vol était la loi qu'ils avouaient et k laquelle ils obéissaient !

Tandis que les campagnes de France succombaient sous le faix, n'ayant plus même la force de se défendre, la jacquerie franchissait la Manche et c'est en Angleterre que nous la retrouvons, en 1381, calme, inoffensive, et pleine de généreuse confiance dans la parole royale (1), et tout naturellement étouffée dans le sang des serfs, bien plus vite encore qu'en France.

« Bonnes gens, disait Wicleff aux paysans, leschoses ne peuvent aller bien en Angleterre jusqu'à tïint que les biens iront de commun, qu'il ne sera ni vilain ni gentilhomme, et que nous serons tous égaux. »

C'était rêver de réaliser en pratique l'égalité théorique de l'Évangile, contre laquelle le monde païen

(1) « Ils ne pillaient point sur leur route, mais, au contraire, payaient scrupuleusement ce dont ils avaient besoin. » (Aug. Thierry, Conquête de l'Angleterre,)

vGooQle

Page 1