OB1IT ANNO DOMINI M.DC.VI1I
SEPTIMO KALENDAS SEXTILIS.
11 nous reste à envisager Cespedès comme antiquaire, comme poète et comme peintre.
Absorbé par tant d’occupations, et doué de talents si divers, cet homme éminent possédait à fond l’italien, le latin, le grec, et, suffisamment pour en discourir, l’hébreu et l’arabe. Cette connaissance des langues, fort rare à son époque, lui donnait une merveilleuse facilité pour les travaux d’archéologie. On peut citer, au premier rang de ses ouvrages scientifiques, sa Dissertation sur la cathédrale de Cordoue. Il avait en vue de prouver que cette admirable mosquée, — bâtie dans la seconde moitié du huitième siècle par le fondateur de la dynastie Omméyade en Espagne et du kalyfat de Cordoue, pour le grand Abdérame Ier (Abd-al-Rhâman), — cette mosquée, que saint Ferdinand protégea contre la fureur de son armée eu la consacrant au culte chrétien, et qui est restée le plus précieux monument des Arabes, le plus magnifique édifice religieux de l’islam, — occupe précisément la place d’un temple à Janus, élevé par les Romains après la conquête et la pacification de l’Ibérie. Cespedès a laissé encore des Recherches sur le temple de Salomon et une espèce de Mémoire sur l'origine de l’ordre corinthien en architecture.
Mais de ses livres d’érudition, le meilleur est, sans contredit, celui qu’il écrivit en 1604, sur les instances de son ami Pedro de Valencia, et qui porte pour titre : De la comparacion de la antigua y moderna Pintura g Escultura , c’est-à-dire : Parallèle de la Peinture et de la Sculpture anciennes et modernes. Ce livre peut, encore aujourd’hui offrir beaucoup d’intérêt et d’utilité, car, sans avoir rien pris à la grande œuvre de Vasari, qu'il semble n’avoir pas connue, bien quelle eût été publiée un demi-siècle plus tôt, Cespedès donne d’intéressants détails sur les peintres florentins, depuis Cimabuë et Giotto jusqu’aux élèves de Michel- Ange ; et, ce qui peut sembler encore plus important, plus précieux, il décrit avec une grande lucidité, en s'appuyant sur les textes de Pausanias, Pline et Lucien, les œuvres des Grecs, puis il les compare, dans un parallèle plein de goût et de finesse, aux œuvres de Raphaël, de Michel-Ange, de Titien, du Corrége et des autres maîtres du siècle d’or. On sait enfin, par sa correspondance, que Cespedès écrivit encore un Traité de Perspective théorique et pratique. Mais il ne reste rien de ce livre, que son auteur, probablement, n’a jamais publié.
On voit que c’était d’habitude sur ses occupations d’artiste que Cespedès tournait ses investigations de savant. Mais, s’il était peintre érudit, il se fit encore peintre poète. Il célébra en beaux vers les merveilles d’un art dont il avait raconté l’histoire et défini la théorie, d’un art qu’il pratiquait avec éclat. Il lui consacra sa plume avec son pinceau; il le traita sous un triple aspect, et, sans sortir de la peinture, il fut à la fois historien, poète et artiste. On doit regretter vivement qu’il n’ait pu terminer son poème de la Peinture \la Pintura ), dont Pacheco nous a conservé quelques précieux fragments. Pour l’Espagne, c’eût été, suivant
l’unanime opinion des connaisseurs, le meilleur poème didactique écrit en sa langue; pour les lettres en général, ce serait bien probablement le meilleur poème consacré aux beaux-arts; supérieur, par la grandeur du plan, par la noblesse des idées, par la magnificence du langage, au poème latin de Dufresnoy (De Arte graphicâ ), au poème français de Lemierre (la Peinture ) et à celui de Watelet ( l’Art de peindre). Cespedès avait véritablement envisagé son sujet d’un haut point de vue, et porté dans tous les détails la
LA CENE (Cathédrale de Cordoue.
même élévation. Ainsi, lorsqu’en parlant des divers instruments de la peinture et du dessin, il vient à nommer l’encre, une transition naturelle et savante le conduit à montrer la pensée humaine survivant, par ce fragile interprète, aux empires, aux cités, aux plus puissants travaux de la main des hommes. Son tableau des grandes ruines dont s’est successivement couverte la face de la terre, Babylone, Memphis, Troie, Athènes, Rome, est d’une majesté digne du sujet. Il est trop long pour qu’on le rapporte ici; mais citons du moins une strophe, une seule, celle où il explique comment c’est Homère, et non l’eau du Styx, qui a fait Achille immortel. Cette strophe en octave est très-belle dans l'original.
« Je ne crois pas que le fleuve sacré qui, baignant d’une rosée fatale le corps du léger et victorieux « Achille, le rendit impénétrable à l’homicide acier, fût autre chose que cette trompette sonore du vers
« éclatant de l’éternel Homère, qui, vivant dans la bouche des races humaines, barre le courant des « siècles1. »
Reste à considérer Cespedès comme peintre.
Moins heureux que certains de ses compatriotes dont les œuvres ont répandu le nom dans tout le monde artiste, tels que Ribera et Murillo, Cespedès n’a pu se faire connaître hors de son pays, hors de sa province. A l’exception des fresques exécutées dans quelques églises de Rome pendant ses études en Ralie, tous ses ouvrages sont restés dans les deux villes qu’il habitait alternativement, Cordoue et Séville. Aucun d’eux, que je sache, du moins aucun de quelque importance et conservant le nom de son auteur, n’a passé les frontières de l’Espagne. Madrid même n’est pas mieux partagée que les nations étrangères; son Museo del lie y , pourtant si riche et si varié, n’a pas un seul tableau de Cespedès, et le Museo nacional , formé beaucoup plus récemment avec les dépouilles des couvents supprimés, n’en possède pas davantage. Il n’y a, dans la capitale de l’Espagne, que l’Académie de San Fernando qui ait hérité d’une Assomption peinte par ce maître pour le collège des jésuites de Cordoue. Elle est dans la même salle que les chefs-d’œuvre de Murillo, los Medios Puntos et la Sainte Élisabeth de Hongrie. Il faut donc nous borner à rappeler les jugements qu’ont portés sur les œuvres du peintre de Cordoue les hommes les plus compétents parmi ceux qui en ont fait une étude sur la place même où ils furent composés. « Cespedès, dit Pacheco ( Àrte de la « Pintura ), fut grand imitateur de la belle manière du Corrége et l’un des meilleurs coloristes de l’Espagne. « C’est à lui que l’École d’Andalousie doit la bonne lumière dans les tons des chairs, comme il l’a prouvé « à Séville et à Cordoue sa patrie..., entre autres dans le grand tableau de X Enterrement de la glorieuse <( vierge sainte Catherine martyre , où l’on voit des anges si beaux qu’ils semblent être descendus du ciel K sur le mont Sinaï pour présider aux obsèques de la vierge sainte. » Don Antonio Ponz ( Viage de Espana ) ajoute : ce Si Cespedès, au lieu d’être lié d’amitié avec Federico Zuccheri, eût pu l’être avec Raphaël, il serait ce devenu l’un des plus grands peintres du monde, comme il en fut l’un des plus savants. » Enfui Cean-Bermudez (Diccionario historico) résume ainsi son éloge : « On admire l’élégance et la grandeur des ic formes du dessin, la vigueur des figures, l’étude et l’intelligence de l’anatomie, l’habileté des raccourcis, <c l’effet du clair-obscur, le brillant du coloris, la vérité de l’expression, et surtout son invention, car il n’eut <c pas besoin de la mendier à d’autres. » Le riche chapitre de Cordoue ayant commandé à Zuccheri une Sainte Marguerite pour un retable, l’artiste romain répondit : « Dans une ville où demeure Pablo de ce Cespedès, comment demande-t-on des peintures à l’Italie ? »
Comme les mitres italiens de la grande époque, Cespedès avait l’habitude de préparer ses compositions, non par de petites esquisses, mais par des cartons aux crayons mêlés, aussi grands que le devaient être les tableaux. Il a fait aussi plusieurs portraits avec les mêmes préparations. Le plus vaste de ses ouvrages est une Cène placée sur l’autel de l’une des chapelles de la cathédrale de Cordoue. Cette chapelle est la plus voisine de la sacristie construite par le cardinal Salazar, l'un des ouvrages modernes dont les chrétiens ont indignement défiguré la mosquée des Arabes, où apparaissait si visiblement, dans son admirable simplicité, le principal dogme de la religion musulmane, celui de l’unité de Dieu, où se montrait si clairement l’horreur de toutes les idolâtries. Cette grande Cène est digne de soutenir le parallèle avec celle de Jüan de Joanès, qui est au Musée de Madrid, peut-être avec l’immortel Cenacolo de Léonard de Vinci, resté au couvent de Santa Maria delle Grazzie, de Milan, et elle vivra plus longtemps que la fresque si dégradée du grand
JNo creo que otro fuese el sacro rio Que al vencedor Aquiles y ligero Le liizo el cuerpo con fatal roci’o Impénétrable al homicida acero,
Que aquella trompa y sonoroso brio Del claro verso del eterno Ilomero,
Que viviendo en la boca de la gente,
Ataja de los siglos la corriente.
peintre florentin. Je l’ai vue, cette dernière Cène de Jésus, dans la mosquée d’Abdérame; mais j’étais bien jeune, et le goût des arts, ce goût réfléchi, grave et profond, ne s’était pas encore fait jour à travers la légèreté de l’Age. Aussi n’ai-je du chef-d’œuvre de Cespedès qu’un souvenir insuffisant. Je dirai donc
S AN SON ET LE LION (Cathédrale de Cordone.)
seulement, après Cean-Bermudez, « qu’il est remarquable surtout par la belle ordonnance du sujet, la puissante expression des têtes, la sainte affection des apôtres, la beauté tout angélique du Christ, la sordide perfidie de Judas. » On rapporte que lorsqu’il fut exposé pour la première fois aux regards du public de Cordoue, dans l’atelier du peintre, l’admiration de la foule se porta tout d’abord sur un vase à rafraîchir le vin qui se trouvait, au premier plan, dans un angle du tableau. Piqué d’une remarque si puérile, Cespedès appela son valet : « André, s’écria-t-il, apporte une éponge, efface ce vase, ôte-le vite de là, puisqu’ils ne
ÉCOLE ESPAGNOLE
font nulle attention à tant de personnages, tant de figures, tant d’attitudes, que j’ai faits avec tant d’étude et de soin. » Il fallut tous les efforts de ses amis pour que Cespedès révoquât son ordre. Combien de scènes pareilles se passent tous les jours et dans tous les pays !
Par une fatalité déplorable, un très-grand nombre des peintures de Cespedès, que l’on connaissait par leur titre et par leur renommée, ont disparu sans que l’on sache même où pouvoir les chercher. Tel fut le sort d’un autre vaste tableau, Sainte Ursule et les onze mille Vierges , qu’il avait peint pour le monastère de Santa Clara , et auquel les religieuses substituèrent un retable de mauvais goût. Tel fut aussi le sort de tous les tableaux qui se trouvaient dans l’église du collège des jésuites, Y Enterrement de sainte Catherine , vanté par Pacheco, le Serpent d’airain, le Sacrifice d’ Abraham, la Décollation de sainte Catherine , son Martyre sur la roue , un Calvaire , un Ecce Homo, une Prière au jardin des Oliviers , etc. Ce fut, selon toute apparence, lorsque, sur les instances unanimes du clergé espagnol, Charles III supprima en Espagne l’ordre des jésuites (1767), un peu avant que'Clément XIV le supprimât dans tout l’univers (1773), que ces tableaux furent enlevés pour ne plus reparaître. Sans doute ils ne sont pas détruits; mais, comme Cespedès n’avait pas été connu hors de sa patrie, il est probable que les bons pères, après leur bannissement, auront fait passer sous d’autres noms que le sien les tableaux soustraits. Ils se nomment peut-être aujourd’hui Titien ou Corrége.
Cespedès avait fondé à Cordoue une petite école. On cite, parmi ses élèves, Juan Luis Zambrano, Antonio Mohedano, Juan de Penalosa, Antonio de Contreras, Cristoval Vêla. Mais les meilleurs ne firent qu’approcher du maître, et Séville, après lui, réunit dans son sein toute l’École d’Andalousie, où allaient apparaître Zurbaran, Velâzquez, Alonzo Cano, Murillo.