JUAN PANTOJA DE LA CRI Z
Sanchez Coello est assurément un grand portraitiste , non-seulement dans son École espagnole, mais en comparaison même avec les plus fameux peintres des autres Écoles. 11 égale à peu près son ami et son maître Antonis Mor. Eh bien ! son élève Juan Pantoja de la Cruz se rapproche de lui au point qu’on hésite pour l’attribution de certains portraits soit à Pantoja, soit à Sanchez Coello.
Par exemple, dans la galerie Suermondt, à Aix-la-Chapelle, un superbe portrait de Philippe II , âgé de vingt-cinq à trente ans, est catalogué Pantoja par notre savant ami le docteur Waagen, de Berlin. Comme il a été peint d’après nature, sans aucun doute, et vers 1555, puisque Philippe II est né en 1527, il ne peut donc pas être de Pantoja, né en 1551. Il est, en effet, de Sanchez Coello, suivant nous.
Plusieurs des portraits du Musée de Madrid, notamment l’ Infante de Portugal (n° 152 du Catalogue) et la Doua Isabel de Valois (n° 1926) , dont nous donnons la gravure , sont aussi beaux que des Sanchez Coello et même que des Antonis Mor.
Voilà, pour commencer, de puissantes recommandations en faveur de notre Pantoja.
11 était né à Madrid en 1551 , et, tout jeune , il entra dans l’atelier de l’artiste que le terrible Philippe 11
ÉCOLE ESPAGNOLE
appelait « son très-aimé fils, Alonso Sanchez Coello, excellentissime peintre de Sa Majesté Très-Chrétienne. » C’était au plus beau moment de la faveur de Sanchez, logé dans une maison communiquant avec le palais royal et fréquentée par les plus hauts personnages de la cour. Pantoja y fut promptement remarqué , même par le roi Philippe, visiteur assidu de son portraitiste affectionné. Il est probable qu’il aidait son maître dans l’exécution des travaux décoratifs que commandait le roi. Les portraits qu’il n’a pu peindre d’après nature, par exemple ceux de l’empereur Charles-Quint, doivent être des répétitions soit d’après Sanchez, soit d’après Antonis Mor. Sans doute il s’employait également à faire des copies d’après les portraits des membres de la famille royale, quand on voulait multiplier ces images pour en orner les résidences royales ou les monuments publics.
C’est ainsi que Pantoja de la Cruz s’assimila le style et les pratiques de son illustre maître.
Du vivant même de Sanchez, il avait déjà le titre de Pintor y ayuda de camara , et lorsque Sanchez mourut, en 1590, il lui succéda tout à fait dans l’estime du roi.
Les biographes de tout temps et de tout pays aiment à inventer des légendes analogues à celle des raisins peints par Zeuxis et que les oiseaux vinrent becqueter. Francisco Yelez de Arciniega raconte qu’un aigle échappé s’étant abattu au milieu de la cour, Philippe commanda à Pantoja d’en faire aussitôt « le portrait. » La peinture, vivement enlevée, avec une surprenante justesse de coloris et un fond plein d’air, avec un prestigieux accent de nature, l’aigle « qui avait posé » se précipita tout à coup contre la toile pour attaquer cette apparition fantastique. Le tableau fut mis en pièces et il fallut le recommencer.
Tromper l’aigle , qui passe pour avoir l’œil assez fin, c’est déjà un prodige d’artifice. Mais, peut-être, if est-ce pas si fort que de tromper l’homme lui-même, ainsi qu’on le raconte du portrait de l’amiral Pidido Pareja, peint par Velâzquez, et que le roi Philippe IV apostropha comme une personne naturelle.
Le plus curieux des contes de ce genre est encore celui de la servante de Rembrandt, peinte sur un volet ajusté à une fenêtre extérieure, et à qui les gens du quartier disaient bonjour en passant.
Il ne paraît pas que les peintres actuels prêtent à l’invention de pareilles légendes.
Pantoja n’est pourtant pas un naturaliste dans le sens où l’on entendrait ce mot aujourd’hui. Il n’a pas devant la nature la spontanéité de l’impression. Il est plus préoccupé d’une correction minutieuse que de l’effet général. Il travaille avec patience et conscience, et il arrive au caractère par l’effort d’une volonté tenace.
A son époque, on ne songeait point aux hardiesses de la brosse, à la facilité hâtive de l’exécution.' il fallait du temps pour parfaire un portrait comme ceux de Sanchez Coello et de Pantoja, qui sont poussés à une extrême finesse de modelé sans qu’on y sente la touche, qui expriment tous les détails avec leur valeur particulière, et qui cependant accusent la personnalité par la profondeur des physionomies et la décision des tournures. En cela ils ont beaucoup d’analogie avec les portraits de Holbein et des Clouet, Vienne maître Velâzquez, et la nature sera saisie et interprétée d’une manière absolument divergente. Velâzquez, Rubens, Van Dyck, Frans Hais, Rembrandt, ont su faire, en une seule séance, des portraits d’une réalité frappante et tjui entraînent une admiration irrésistible. Tous les moyens sont bons pour produire des chefs-d’œuvre.
C’est au Musée royal de Madrid qu’on peut juger Pantoja de la Cruz; il y compte neuf portraits et deux compositions religieuses : une Infante de Portugal, de l’époque de Philippe II, à mi-corps ; Philippe II, dans un âge avancé; Doua Isabel de Valois ; Marguerite d’ Autriche, femme de Philippe III; Doha Juana, princesse de Portugal et infante de Castille, figure entière; une Senora inconnue, et un Cavalier inconnu, en buste; deux portraits de Charles-Quint, en armure, figure entière, de grandeur naturelle, sans doute d’après un original de Sanchez Coello ou d’ Antonis Mor. Les deux tableaux religieux, hauts de plus de trois mètres, représentent la Naissance de la Vierge et la Naissance du Christ , peints en 1603.
Le Museo National, dit del Fomento, possède aussi un tableau religieux, signé en toutes lettres et daté de la même année 1603, 1a Vierge accueillant deux saints. •
Mais les grandes compositions conviennent moins à Pantoja que le portrait. Dans un sujet compliqué de