‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 3)Chapitre 19 sur 93 · E.BOCOURT DEL · texte numérisé non relu

E.BOCOURT DEL

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BAPTÊME DE JÉSUS-CHRIST (Musée royal de Madrid).

était chargé de peindre la galerie du Midi, attenante aux appartements du roi, et devait y traiter, comme principal sujet de sa décoration, les Victoires de Charles-Quint. Ses maquettes étaient terminées et toutes ses dispositions matérielles prises pour commencer les fresques, lorsqu'un mal subit vint terrasser l'artiste. Il mourut au Pardo même, en 1608 , et cette mort si prématurée, puisque Bartolommeo n’avait encore que quarante-huit ans, fut un deuil véritable pour ses élèves et ses émules.

Bartolommeo Carducci, disent ses biographes, était un homme de beau caractère, modeste, consciencieux, qui ignorait l’envie et s’appliquait à combattre chez les autres l’esprit de dénigrement et de critique. Un jour qu’il louait hautement le tableau d’un autre peintre : « Ne voyez-vous donc pas, lui dit un de ses

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élèves, ce pied mal dessiné et mis hors de sa place? — Non, répondit-il; cette poitrine, ces mains d’une exécution si difficile et si parfaite m’empêchaient de le voir. » « Bartolommeo, écrit M. L. Yiardot dans ses Musées d’Espagne , ne cherchait pas seulement à plaire, dans ses travaux, à ceux qui les lui avaient commandés, il voulait, avant tout, se contenter lui-même, et, pour cela, retouchait fréquemment des tableaux qui semblaient achevés. Vincenzio lui faisant remarquer un jour que ce qu’il avait gagné à ces retouches ne valait pas le temps qu’il y avait employé, Carducci lui répondit avec une justesse parfaite, que le progrès, que la supériorité dans les arts, consistent en des points d’appréciation fort difficiles et qui n’apparaissent qu’aux yeux des connaisseurs, mais que ceux-là forment l’opinion. » Généreux et désintéressé, Bartolommeo mourut pauvre; sa veuve, doua Geronima Capello, et ses quatre filles, durent solliciter des secours du roi; Philippe III leur accorda une pension temporaire de trente mille maravédis.

Bartolommeo avait eu pour disciples : Juan de Solo, auteur de quelques fresques au Pardo, Francisco Lopez, qui devint peintre du roi et grava à l’eau-forte une partie des planches du livre de Vincenzio, et enfin Vincenzio Carducci, auteur des Dialogosde la Pintura et un des plus brillants artistes de l’École madrilène.

Né à Florence en 1578, Vincenzio Carducci, que les Espagnols appellent plus habituellement Vicente

Carducho, n’avait guère que sept ans lorsque son frère l’amena àl’Escorial : l’Espagne, qu’il ne devait plus quitter, fut donc pour lui sa véritable patrie; il y apprit tout, même à parler, et, dans ses Dialogues , il s’est plu à écrire qu’il se considérait « comme enfant de Madrid. »

Les leçons de son frère, l’étude des procédés des maîtres nationaux et étrangers qui se succédèrent à l’Escorial et dont il put suivre pas à pas les travaux, l’enseignement qu’il dut tirer des chefsd’œuvre réunis par Charles-Quint et par Philippe II dans les demeures royales, formèrent son éducation artistique. Vicente puisa un peu partout à ces sources diverses. Hésitant et timide à ses débuts, son style s’écarte peu, d’abord, des traditions de Bartolommeo; puis, à mesure que se dégagent les impressions personnelles de l’artiste, ce style s’émancipe et bientôt s’inspire des tendances naturalistes de l’Espagne : italien, par l’exécution, le talent de Vicente appartient bien à sa patrie adoptive par le sentiment et le caractère.

C’est à Valladolid, en 1601, que Vicente peignit ses premiers tableaux : des batailles pour l’appartement de la reine, des perspectives pour le salon des comédies et quelques sujets religieux pour les couvents des Franciscains et de San Pablo.

En 1606, lors des grands travaux entrepris au palais du Pardo, Vicente fut choisi pour décorer la coupole de la chapelle. Il traça, dans une vaste fresque, l’histoire allégorique du Saint Sacrement , où figuraient les Pères de l’Église, les saints qui ont dans leurs écrits traité de ce mystère et les docteurs grecs et latins. Toute la riche ornementation de la voûte fut également exécutée d’après ses propres dessins.

Aussitôt après la mort de son frère, Vicente, nommé peintre du roi, reprit les travaux laissés inachevés par Bartolommeo dans la galerie du Midi. Abandonnant les projets primitivement arrêtés, il leur substitua, sur l’ordre de Philippe III, divers sujets empruntés à l’histoire d’Achille.

Appelé à Tolède parle chapitre de la cathédrale, Vicente, s’adjoignant un habile fresquiste, Eugenio Caxes. terminait, en 1615, les fresques de la chapelle de Notre-Dame-du-Sanctuaire, pour lesquelles il recevait la somme considérable de 6,500 ducats. Son tableau : le Martyre de saint André , qui se trouve encore dans la sacristie de la cathédrale, date de cette même époque.

En 1618, le couvent des Hiéronymites de Guadalupe lui commandait six grandes compositions : Y Annonciation, la Nativité, Y Adoration des Rois, Y Ascension, Y Assomption de la Vierge , et la Descente de r Esprit-Saint sur les Apôtres. Vicente peignit ces toiles, et quelques autres sujets mentionnés par Cean Bermudez, en collaboration avec Eugenio Caxes. Tous ces ouvrages ont disparu lors de la suppression des communautés religieuses.

De 1620 à 1626. Vicente Carducho produisit un nombre prodigieux de tableaux pour les couvents et les églises de Madrid. Beaucoup ont péri, mais ce qui en subsiste suffit à prouver queVicente n’a pas de rival, dans l'École, pour la fécondité de l’invention et la largeur délibérée de l’exécution. Tous ceux de ses ouvrages

qui datent de cette époque attestent, en effet, une pratique extrêmement habile, en même temps qu’un talent élevé et toujours consciencieux.

DESCENTE DE CROIX (Musée royal de Madrid;.

Quelque surprenante que paraisse cette fécondité de l’artiste, elle ne fit cependant que grandir dans la période de sa vie qui suit l’année 1626. C’est à cette date qu’il faut reporter l’origine de la plus considérable et de la meilleure part de son œuvre.

Le 29 août 1626, par acte authentique passé à Madrid devant le notaire Pedro de Aléas Matienzo, entre

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le prieur de la chartreuse du Paular et Vicente Carducho, la communauté confiait au peintre toute la décoration de son grand cloître. Carducho s’obligeait à livrer, en quatre ans, cinquante-six tableaux, quatorze par année, tous et tout entiers.de sa main, et dont le prix, qui ne pouvait en aucun cas excéder 200 ducats par tableau, serait définitivement fixé par deux maîtres peintres, l’un choisi par le couvent, l'autre par l'artiste. Après les évaluations des experts, Carducho abandonnerait au couvent, en pur don et à titre d'aumône, le quart des sommes qui lui seraient attribuées. Telles étaient, en substance, les principales clauses de ce curieux contrat.

Les sujets imposés à Carducho se divisaient ainsi : vingt-sept tableaux devaient représenter des épisodes de la Vie de saint Bruno , depuis sa conversion jusqu’à sa mort; vingt-sept autres, les Martyres et les Miracles des Moines appartenant à /’ ordre ; enfin, sur les deux derniers devaient être figurées les armes du roi et celles de l’institut des Chartreux. A l’exception de ces deux toiles, qui, selon Cean Bermudez, n'auraient formé qu’un seul et même trophée, le Musée national de Madrid possède aujourd’hui les cinquantequatre principales. Toutes sont signées de l’artiste, une seule est datée de 1628 ; quatorze, les dernières sans doute dans l'ordre de l’exécution, portent la date de 1632. Le contrat ne fut donc pas absolument accompli à la lettre puisque, d’après sa date, les tableaux auraient dû être achevés en 1630. Toutefois, il ne paraît pas que ce retard ait amené de désaccord entre les parties.

Dans tous ces tableaux, dont les dimensions atteignent près de trois mètres dans les deux sens, les figures sont de grandeur naturelle ; la plupart présentent un second sujet, traité en plus petite proportion, sur les plans éloignés. Quelques-uns ont été exécutés de pratique; mais c’est l’exception : il est, en effet, facile de ivconnaitre que les personnages, peints d’après nature, sont autant de portraits et que les draperies ont été soigneusement étudiées sur le modèle. « Dans cette longue série de toiles, où la monotonie semblait inévitable, on doit admirer, dit Cean Bermudez, une grande fécondité d’invention, un ingénieux arrangement des actions et des groupes, non moins que la science de l’anatomie et l’harmonie du coloris. » Cet éloge de Cean n’a rien que d’acceptable, et sans prétendre établir une comparaison, qui nécessiterait de trop longs développements, entre l’œuvre de Carducho et celle d’Eustache Lesueur, il nous paraît juste d’admettre que l’artiste espagnol, moins soutenu peut-être dans le vaste ensemble de son travail sous le rapport de la grandeur et de l’élévation du style, dépasse parfois Lesueur comme sentiment et comme finesse d’expression, et l’égale le plus souvent parle charme et la sérénité de l’exécution.

D’après les biographes de Carducho, c’était une tradition constante, au couvent du Paular, que 1 artiste avait mis son portrait dans le tableau n° 35 de la série, sous la figure d’un moine qui est au chevet du père Odon de Navarre, étendu sur son lit de mort.

En même temps qu’il terminait les tableaux du Paular, Carducho peignait encore divers ouvrages, soit pour celte même chartreuse, soit pour d’autres communautés. En 1631, notamment, il signait le Martyre de sainte Barbe, à présent au Musée national, et qui décorait autrefois le maître-autel du couvent de Santa Barbara à Madrid. Le dernier tableau auquel ait travaillé Yicente se trouve dans l’église magistrale de Alcala de Henares; c’est un Saint Jérôme , au bas duquel on lit cette inscription : Vincencius Carducho lue vitam non opus finit, 1 638.

En 1633, Carducho fit imprimer, à Madrid, ses Dialoyos de la Pintura; c’est, au jugement de Cean Bermudez, le meilleur et le plus savant traité, écrit en espagnol, sur la théorie de la peinture.

Soucieux de sa dignité d’artiste, Carducho défendit, en 1633, avec Angelo Nardi, les immunités de sa corporation : il refusa l’impôt que les agents du fisc prétendaient recouvrer sur ses ouvrages, et plaida contre la real hacienda. Philippe IV, dans une cédule datée du 8 septembre 1637, donna gain de cause aux deux peintres et fit exempter leurs travaux de toute gabelle.

Après une carrière entièrement \ouée à l’art et noblement remplie, Vincenzio Carducci mourut à Madrid en 1638 : on l’enterra dans la chapelle du tiers-ordre de Saint-François.

11 laissait de nombreux et habiles élèves : Félix Castello, Francisco Fernandez, Pedro de Obregon, Barlolomé

Homan, Francisco Rizi, et Francisco Collantes: ces derniers sont demeurés célèbres.

Yicente s’essaya dans la gravure à l’eau-forte : on a de lui deux petites pièces, très-légèrement et très -habilement traitées; l’une représente la Mort cl’Abel , l’autre, un Saint pénitent : toutes deux sont signées de son monogramme. Dans la collection de dessins des maîtres espagnols, qu’avait réunie Cean Bermudez, figuraient de précieuses études de Yicente pour divers tableaux de la Vie de saint Bruno et des

LA SOURCE MIRACULEUSE (Tableau n® 8 de la Vie de saint Bruno; Musée national du Fomento).

Martyres des Chartreux. Ces esquisses, lavées au bistre ou encore tracées à la pierre noire sur papier gris ou bleu, prouvent de quelle facilité était doué l’artiste dans l’enfantement de ses premiers projets, et avec quelle science consommée de l’effet il savait préparer l’ensemble de ses compositions. Soigneusement arrêtés et très-terminés, ces dessins de Vicente expliquent et justifient la merveilleuse rapidité de son exécution.

PAUL LEFORT

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C’est principalement dans les Musées d’Espagne, dans les églises de Madrid, et encore à l’Escorial, qu’il est possible d’étudier les productions des Carducci. Bien peu de tableaux de ces artistes ont franchi les Pyrénées. Pour tous ceux des ouvrages des deux maîtres qui, au temps de Cean Bermudez, appartenaient encore aux communautés religieuses et aux églises, on devra consulter son dictionnaire : nous nous bornons à compléter les indications de Cean en donnant la liste des tableaux qui figurent dans les Musées et dans quelques collections particulières.

Musée royal de Madrid. — Par Bartolommeo Carducci : Descente de Croix. — La Cène. — Saint Sébastien.

Par Vincenzio Carducci : La Place de Constance secourue par le duc de Feria, 1633. — La Bataille de Fleurus, 1622. — La prise de Rheinfelt, 1633. — Le Baptême de Jésus-Christ. — La Salutation angélique. — La Naissance de la Vierge. — La Présentation au Temple. — Sainte Anne et la Vierge. — Une Tête d’homme de grandeur colossale.

Musée national du Fomento. — Par Vincenzio Carducci : La Vie de saint Bruno (27 tableaux). — Martyres et Miracles des Chartreux (27 tableaux). — Saint Bruno en prière. — Décollation de saint Jean-Baptiste. — L’ Annonciation. — Martyre de sainte Barbe. — La Bienheureuse Maria Ana de Jésus. — Apparition de la Vierge à une dame en prières . — Martyre de saint Pierre Nolasque (2 tableaux). — Un Saint

refusant le chapeau de cardinal. — Saint Jean de Mata prenant l’habit. — Saint Jean de Mata rachetant les captifs. — Saint Jean de Mata guérissant un possédé. — Généalogie du Tiers-Ordre. — Sainte Inès, martyre. — Sainte Catherine. — Saint Jacques à la bataille de Clavijo . — La Conception.

Académie de San Fernando. — Prédication de saint Jean-Baptiste. — La Cène, par Vincenzio Carducci.

Galerie Salamanca (ancienne collection Madrazo). — La Transfiguration, par Bartolommeo Carducci. — Portrait d’un vieillard, par Vincenzio Carducci.

Musée de Nantes. — Portrait de Vincenzio Carducci.

Musée de Dresde. — L’Enfant Jésus et plusieurs Saints par Vincenzio Carducci.

Musée de Saint-Pétersbourg. — L’Extase de saint Antoine de Padoue, par Vincenzio Carducci.

Le Catalogue de l’ancienne galerie espagnole au Musée du Louvre mentionnait deux tableaux de Bartolommeo : La sainte Vierge et l’enfant. Jésus; — Saint François en prière, et deux de Vincenzio : Une Sainte Famille; — Des moines priant pour la consécration d’un édifice religieux.

Vente Louis-Philippe (Londres, 1853). — Saint François en prière, 7 £. 10. — Portrait de Vicente Carducho, 32 £. — Sainte Famille, 25 £. — Moines en prière, 16 £. — La sainte Vierge et l’enfant Jésus, 6 £.

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